Face au féminisme radical, quatre positions-type chez les hommes (Léo Thiers-Vidal)

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Je suis en train de lire la thèse de Léo Thiers-Vidal, De « L’ennemi principal » aux principaux ennemis (L’Harmattan 2010), qui est très inspirante sur l’analyse de la position des hommes vis-à-vis de leur propre genre. Je publie ici d’abord une courte citation, qui résume bien sa « base de départ » (les 121 pages de la première partie). A partir de là, il examine comme hypothèse l’affirmation que les hommes, dès le plus jeune âge, sont conscients qu’ils dominent les femmes et que c’est même ce qui définit le genre masculin, comme position sociale vécue. Il s’agir du chapitre IV (p. 141 à 162), qui entame la deuxième partie. (On remarquera que je cite bien les auteurs donnés en référence, mais sans préciser le livre et la page, ce n’est pas le lieu dans cet article).

« L’analyse matérialiste des rapports de genre révèle que les hommes exploitent la force de travail des femmes (Delphy), s’approprient le corps des femmes (Guillaumin), monopolisent les armes et les outils au détriment des femmes (Tabet), domestiquent la sexualité des femmes et exploitent les capacités reproductives des femmes (Tabet), hétéro-sexualisent les femmes (Wittig)… ainsi qu’ils contrôlent la production du savoir (Le Doeuff, Mathieu). Ces pratiques masculines inter-reliées créent et maintiennent deux « classes de sexe ». Ces « classes de sexe », les hommes et les femmes, (dont les principes organisateurs respectifs sont la masculinité et la féminité) sont des groupes sociaux opposés et mutuellement constitués : l’un ne peut exister sans l’autre et le lien fondateur de ces classes est celui de l’oppression d’un groupe social par l’autre. (…) Certains agents humains ont donc progressivement pris le pouvoir sur d’autres agents humains ; ils se sont octroyés le droit – et l’ont inscrit dans les lois régulant les pratiques humaines – de contrôler d’autre agents humains afin d’augmenter leur bien-être matériel et mental. Il en ressort logiquement que « la position des femmes est structurellement différente de celle des hommes et les réalités des vies des femmes sont profondément différentes de celles des hommes » (Hartstock, 1987, p.158). »
Léo Thiers-Vidal, De l’ennemi principal aux principaux ennemis – Position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination », p.163 (publié chez L’Harmattan en 2010).

Thiers-Vidal part de l’idée que les dominants ont une difficulté à « travailler de manière critique leurs positions et pratiques d’oppression » (p. 141). (Un autre thème de sa thèse, non abordé ici, est leur difficulté à produire du savoir, par exemple sur le genre, sans s’interroger sur les biais qui sont créés par leur point de vue faisant partie du problème). Il constate que les féministes radicales estiment que les hommes n’ignorent pas leur position : « ils voient très bien, sont conscients du fait qu’ils oppriment les femmes » et cite neuf extraits à ce propos, dont je ne reprends que deux courtes citations :

  • « Les hommes pourtant le savent parfaitement [qu’il existe un rapport de sexage] et cela constitue chez eux un ensemble d’habitudes automatisées, à la limite de la conscience claire, dont ils tirent quotidiennement, aussi bien hors que dans les liens juridiques de l’appropriation, des attitudes pratiques qui vont du harcèlement pour obtenir des femmes des services physiques à un rythme ininterrompu (..) à l’exercice éventuel de voies de fait contre notre intégrité physique et notre vie » (Guillaumin 1992, p.80).

  • « La violence idéelle, celle des idées légitimant la domination, n’est pas présente en permanence dans la conscience des femmes (dans l’esprit du dominant, oui) » (Mathieu, 1991, p.209).

Il construit dès lors l’hypothèse (qu’il va par la suite « démontrer » par un travail d’enquête) que les hommes sont conscients de dominer les femmes. Mais il fait rapidement un aveu :

« Il est important de dire qu’il n’est pas facile de recevoir l’énoncé « Les hommes savent parfaitement qu’ils dominent les femmes » (Wittig, 2001) – notamment le renvoi à une domination agie intentionnellement – et mon propre travail dans cette partie [de l’ouvrage] reflète souvent la tension intérieure permanente ressentie en effectuant cette recherche. Comment peut-on comprendre pleinement ces énoncés, tandis que la majorité des hommes se vivent comme des êtres éthiques, un minimum soucieux de ne pas être/sembler injustes envers les autres ? Or affirmer ainsi que les hommes savent parfaitement qu’ils dominent les femmes semble très contre-intuitif et rencontre donc de fortes résistances. »

C’est cette interrogation qui l’amène à proposer quatre modalités d’accueil de cet énoncé, où une certaine cohérence de l’identité éthique peut être assumée. C’est pour lui une clarification par rapport à sa propre position (dans la dernière modalité). Mais « ces typifications peuvent également être considérées comme des façons d’appréhender les ennemis principaux que sont les hommes : en fonction de leurs rapports vécus respectifs, un rapport de force particulier s’impose[ra]. »

1.

Il y a d’abord les masculinistes heureux, qu’il appelle les tenants du « masculinisme explicite ».

« Dans ce modèle, les hommes ont adopté une attitude éthique – un système de valeurs – explicitement masculiniste, et ont l’intime conviction que leurs pratiques sont moralement justes, autrement dit que l’usage masculiniste des femmes n’est pas répréhensible. Il ne s’agit donc pas d’une absence d’éthique puisque, selon ce système de valeurs, les femmes sont là pour les hommes et aucun usage raisonnable – de leur point de vue – ne leur est interdit moralement (cfr. la majorité des écrits masculins préalables aux écrits féministes). » (p.148)

Et il déniche dans un recueil féministe de 2000 (Collin et allii) des phrases-type qui illustrent cette attitude, qu’elles tirent argument de la nature humaine ou du désir de pouvoir, dont cette phrase de Proudhon : « L’homme sera le maître et la femme obéira » et encore « Là ou la virilité manque, le sujet est incomplet ; là où elle est ôtée, le sujet déchoit : l’article 316 du Code civil en est la preuve » (article relatif à la reconnaissance et à la déchéance de paternité, semble-t-il pour cette époque).

2.

Il y a ensuite les masculinistes de la différence, qu’il appelle tenants d’un « masculiniste implicite ».

« [Les hommes] ont également la conviction d’agir de façon juste en traitant les femmes différemment des hommes tout en refusant cette fois-ci l’idée de domination, puisqu’ils ont intégré à leur éthique une notion d’ « égalité dans la différence » et incluent les femmes dans la qualité de pairs moraux. Ils intègrent des limites à leur comportement en fonction des femmes qu’ils définissent désormais comme ayant des intérêts propres et indépendants. Ils ont néanmoins en commun avec les hommes explicitement masculinistes le fait de maintenir un traitement spécifique des femmes, considéré comme légitime, de par la nature spécifique et complémentaire des hommes et des femmes. (…) Ils « savent » avec résistance, malgré eux – tout en disant qu’ils ne savent pas, ils savent, ne veulent pas savoir mais savent quand même – que l’éthique adoptée fonctionne comme un discours de justification, une idéologie voilant la réalité. » (p.150)

Il dit encore que « cette interprétation [lui] semble très applicable aux sociétés ayant connu des mouvements féministes puissants et qui ont été obligées d’intégrer au niveau du discours une notion d’égalité tout en maintenant la quasi-totalité des pratiques masculinistes ». Et il ajoute : « Ce positionnement masculiniste implicite (…) semble toujours décrire l’état de fait contemporain. (…) Les lectures (…) de ce type de positionnement masculiniste implicite invitent à considérer la mise en place progressive d’un voile sur la nature politique des rapports de genre au bénéfice d’une idéologie bourgeoise de « la différence des sexes »  ou encore « ils ont une conscience escamotée d’imposer certaines pratiques aux femmes ».

3.

En troisième lieu, vient le type de l’anti-masculiniste abstrait, tenant de l’ »anti-masculinisme désincarné ».

« Le pro-féminisme (…) exprime déjà à travers son appellation une analyse désincarnée : soutenir depuis une extériorité non problématisée le féminisme et les féministes plutôt qu’attaquer le masculinisme tel qu’il est agi par tous les hommes (Daguenais et Devreux 1998). Le « pro » [-féministe] exprime ainsi une tendance à ne pas poser le regard sur celui qui porte le discours politique et/ou scientifique. (…) De quelle façon peuvent-ils alors recevoir l’énoncé féministe affirmant qu’ils sont conscients de dominer les femmes ? Probablement avec autant de résistance. Si de nombreux hommes ont intégré l’éthique de la différence, d’autres ont intégré une éthique égalitariste de type libéral reconnaissant l’existence d’inégalités sociales. Or cette reconnaissance est relativement « désincarnée », c’est à dire que les rapports de genre sont prioritairement perçus comme le fruit d’institutions (école, famille, État) et d’une socialisation pensée en terme de rôles de sexe (Welzer-Lang 2004, Bourdieu 1998). L’éthique anti-masculiniste adoptée peut alors être considérée comme désincarnée, de par le fait que les hommes ne s’intègrent pas eux-même dans l’analyse en tant que sujets actifs, voulant et conscients, qui investissent certains comportements plutôt que d’autres en fonctions d’objectifs précis. Cette éthique « implique la négation de leur propre agentivité dans le maintien de la domination » (McMahon 1993). (…) Si ces hommes savent bien que les hommes dominent les femmes, ils l’envisagent comme un fait sociopolitique actuel – produit de rapports sociaux passés et présents dont ils ne s’estiment pas responsables – c’est à dire comme quelque chose qui existe « malgré eux », comme « la reproduction sans agent d’une structure sociale » (McMahon 1993). (…) Cela prend souvent la forme d’une distinction entre virilité problématique et masculinité non-problématique : ils cherchent à sauvegarder la masculinité en la distinguant d’une virilité aliénante, source d’oppression des femmes (Welzer-Lang 1999, Bourdieu 1998, Dejours 1988, Duret 1999). »

4.

Les anti-masculinistes concrets, tenants du masculinisme incarné, constituent le dernier type.

« Ils s’opposent à l’oppression des femmes et reconnaissent qu’il sont activement impliqués dans (et bénéficiaires de) cette oppression. (…) Ils ne cherchent pas à sauvegarder la masculinité en la distinguant d’une virilité aliénante. Reprenant l’analyse abolitionniste du genre, ils prônent l’abolition de la masculinité, « la fin de la masculinité », ils refusent de continuer à agir comme des hommes (Stoltenberg 1990), tout en reconnaissant simultanément qu’ils sont construits sociopolitiquement comme membres du groupe oppresseur. Ils reconnaissent ainsi que la position vécue masculine est une position vécue spécifique, celle d’oppresseur (…). Or l’éthique adoptée est très probablement le fruit de nombreuses tensions psychiques, affectives et sociales, ainsi que de confrontations avec des féministes qui ont permis à ces hommes d’intégrer de façon plus incarnée l’anti-masculinisme à leur éthique. Il est peu probable que ces hommes aient pu percevoir de façon accrue le vécu opprimé des femmes sans éprouver des sentiments de culpabilité plus ou moins paralysants (Kahane 1998) et sans altérer de façon sensible leur image de soi. Aussi l’énoncé féministe qu’ils sont conscients de dominer les femmes restera probablement difficile à recevoir : d’une part, ces hommes auront tendance à minimiser leur propre domination consciente des femmes (actuelle et passée) par souci égoïste de conserver une image positive de soi, et de survaloriser leur propre parcours et actes critiques. D’autre part, ils tiendront à percevoir la réalité masculine concrète (collègues, amis, famille) de telle façon à ce que celle-ci ne soit pas trop sombre, trop violente à vivre afin qu’ils puissent maintenir des liens au sein d’un réseau andro-social. Or reconnaître l’aspect conscient et désiré de cette domination contribue grandement à noircir le tableau, à remettre en cause ce qui fonde leur identité et communauté de pairs tout en offrant des outils d’action plus pertinents. » (p. 158).

Pour conclure, Léo Thiers-Vidal revient à l’énoncé « les hommes savent qu’ils dominent les femmes ». Il estime que travailler cette hypothèse est fructueux, instructif ; que l’énoncé a une valeur heuristique.

« C’est peut être précisément dans la mesure où cet énoncé est contre-intuitif du point de vue masculin qu’il importe de le considérer avec plus d’attention. La contre-intuitivité de l’énoncé – la résistance qu’il rencontre aujourd’hui de la part des hommes, comparée au positionnement masculiniste explicite – révèle la doxa contemporaine de « l’égalité déjà-là » (Delphy 2004) qui empêche de penser une oppression qui perdure, malgré les modifications législatives et sociétales des dernières décennies. Elle relève également ce qui pourrait être le nœud d’un « sens » masculin contemporain, basé sur un différentialisme naturaliste hétérosexuel : la conviction que l’oppression est exercée « malgré soi », « à l’insu de son plein gré ». (…). à l’opposé de cette doxa, le positionnement anti-masculiniste incarné propose d’abolir la ressource identitaire masculine – « de mettre fin au genre tel que nous le connaissons » (Ridgeway 2000) – à travers une transformation des pratiques, en particulier hétérosexuelles, des hommes vis-à-vis des membres du groupe social opprimé. Cela exige des hommes qu’ils fassent le deuil d’une perception positive de soi et de leurs pairs, qu’ils reconnaissent le caractère épistémologiquement limité et biaisé de la position vécue masculine et qu’ils acceptent de se vivre sur un mode dissocié, contradictoire, décentré et structurellement illégitime. » (p. 162).

Je pense également que les quatre types mis en évidence par Léo Thiers-Vidal ont une grande portée et qu’ils réclament chacun « un rapport de force particulier ».

Il me semble qu’il faut être attentif à cette idée que le masculinisme de la différence permet aujourd’hui de maintenir la quasi-totalité des pratiques masculinistes (pt.2) avec une conscience ‘escamotée’ de dominer les femmes. Et que l’anti-masculinisme abstrait permet de reporter l’oppression sur le système social, sans se percevoir comme agent actif de l’exercice de cette domination, dans sa vie intime ou publique. L’inertie globale des hommes à vouloir changer de comportement et de posture en fonction du féminisme provient sans doute de ces positions « en retrait », « en défense », en se détachant du machisme explicite. Il est utile d’être « anti-masculiniste », mais c’est très loin d’être suffisant. On pourrait relier les dénonciations très variées que font les femmes à propos des hommes à ces différentes positions stratégiques masculines, en les distinguant mieux pour leur donner plus d’efficacité. Il y a par exemple des articles critiques récents qui visent l’attitude « pro-féministe » qu’il faudrait relier avec le type « anti-masculiniste désincarné » de Léo Thiers-Vidal.

J’espère produire plus tard d’autres expositions synthétiques de ce travail important. Et que ce soit cohérent et lisible. Il faut parfois, en sautant les paragraphes, perdre certains développements pour contourner des concepts sociologiques qui ont leur valeur dans un travail universitaire, mais qui pourraient rebuter le lecteur visé par ce blog.

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Un masculinisme chrétien, … traditionnel mais revisité

Ce fut pour moi une surprise, et c’est à la réflexion tout à fait normal.

Des « retraites pour hommes » sont proposées à Paray-le-Monial par un curé, le Père Alain Dumont, membre de l’Emmanuel et curé de Saint-Symphorien-en-Côte-Chalonnaise. (Par ailleurs, des « retraites pour femmes » sont aussi proposées dans la même inspiration). Depuis l’an 2000, ces retraites pour hommes ont été suivies par un millier d’hommes, dans divers lieux de France. Ce n’est pas beaucoup, mais c’est en demande croissante, avance l’interview que je commente et que j’ai trouvé ici.

Quel est l’argumentaire de ces « retraites pour hommes » d’un week-end ? Écoutons le prédicateur :

« La Bible est un réservoir fantastique de figures d’hommes qui se sont laissé enseigner par Dieu sur leur identité masculine. Tous n’étaient pas parfaits, loin de là, mais ils tenaient la main de DIEU, et ils se sont révélés de véritables héros dans le quotidien de leur vie. Ils avaient leurs combats, leurs doutes, leurs questionnements, et Dieu, comme un Père, leur a appris le goût de la victoire alors même que tout semblait se dérober sous leurs pas. Alors nous nous mettons à leur école pour découvrir ce qu’est un homme, un père, un époux, un frère, un ami… »

Il est donc proposé de se mettre à l’école d’hommes de l’époque de Jésus-Christ, il y a quelques 2000 ans, et d’autres hommes d’époques bien antérieures et de sociétés très diverses (des mythes de la création – la Genèse – et de la purification – l’arche de Noé – ont été empruntés par les juifs à la culture de Babylone où ils étaient en exil). Tous ces récits sont imprégnés d’un esprit de patriarcat et de domination masculine fortement affirmé. Les héros et leurs dieux sont des hommes. Et celui qui a orienté le discours du texte sacré chrétien, Paul de Tarse, est connu pour sa misogynie. On ne voit pas comment ces « retraites » pourraient faire autre chose qu’affirmer le « masculinisme », cet état d’esprit qui veut perpétuer la domination masculine, se centrer sur l’intérêt des hommes et refuser toute référence au féminisme.

Mais peut-être est-ce bien l’intention, de refuser le féminisme ? Voici pourquoi, nous dit-on, il est important de se retrouver entre hommes pour ces réflexions :

« Le langage d’aujourd’hui — y compris dans l’Église — est devenu très féminin. Beaucoup d’hommes n’y trouvent plus leur compte. Sans porter de jugement de valeur, il importe de se rappeler qu’il y a une manière masculine de parler, de se parler, qui est différente de la manière dont les femmes parlent et se parlent. Il faut les deux, mais cela fait du bien, parfois, de ne pas les mélanger. »

Comme cela est dit subtilement ! N’ayons pas peur d’interpréter : « Le discours d’aujourd’hui – y compris dans l’église catholique – est devenu très féministe ». Car il n’y a pas d’autre interprétation à cette phrase ! L’intention est donc de développer un discours qui parle aux hommes de leur « goût de la victoire » et de leur « héroïsme ». Et qu’il faut prendre comme une « parole de Dieu ».

Bien sûr, il est possible de faire le tri dans les extraits qu’on va lire, de célébrer non pas le père qui est prêt à tuer son fils sur l’autel, mais le bras divin qui arrête son geste.

On évitera de « porter de jugement de valeur » sur le féminisme, nous dit-on. Oui, on peut sans doute approuver les acquis féminins libéraux, la libération de la femme dans la société d’aujourd’hui, et n’en plus parler. Et sans doute laisser dans l’ombre certains de ces acquis comme l’avortement, le divorce (que l’église de Rome ne reconnaît toujours pas). Mais il faut alors aussi éviter les sujets qui fâchent, tels la violence masculine sexuelle ou non, envers les femmes et les enfants, éviter l’exigence de la parité ou toute autre avancée vers le partage du pouvoir dans la société et dans la conduite du ménage. Bref, le vaste domaine de la domination masculine.

Tous ces sujets où les hommes « n’y trouvent pas leur compte » ! Car ils doivent céder du pouvoir et ressentent ainsi une perte d’image qui leur parlait de force, d’héroïsme, de combat…

Voici quelques thèmes qui sont abordés :

  • « Qu’est ce que Jésus attend d’un homme ?
  • On parle beaucoup de la place de la femme, mais comment défendre la place de l’homme dans le monde ?
  • Pourquoi n’a-t-on jamais atteint en France un tel niveau d’incertitude et d’angoisse qu’aujourd’hui?
  • Comment prioriser entre son travail, la vie de famille et ses loisirs ?
  • Et quand je suis au chômage ?
    Quel est le langage dominant de sa femme et pourquoi je ne la comprends pas toujours (et réciproquement) ?
  • Pourquoi dit-on qu’un mariage sur 3 se termine par un divorce et un sur deux lorsqu’il ne s’agit que d’un mariage civil ? Est-ce vrai ? »

Comment des hommes peuvent-ils s’orienter vers une telle régression des valeurs d’aujourd’hui, pour se refaire une satisfaction béate de leur petite personne, au point de nier le féminisme ? Comme on peut le voir dans les subtilités du langage utilisé, il suffit de se laisser faire. Tout sera de la responsabilité de Dieu, de la parole divine : « des hommes qui se sont laissé enseigner par Dieu sur leur identité masculine », « Dieu leur a appris le goût de la victoire », on va « se retrouver soi-même dans la lumière de Dieu », « Dieu est en quête de l’homme, de l’homme debout et fier de ce qu’il est en tant qu’homme. » Tout est dans la volonté de Dieu, un dieu protecteur et exigeant (« qu’est-ce que Jésus attend d’un homme »), un dieu qui enseigne et qui jugera.

C’est pourquoi j’ai dit au début que ce masculinisme chrétien était normal, et en même temps révisité. Normal : parce que tous les textes sacrés sont imprégnés de patriacat. Normal encore : le principe d’une religion (monothéiste en tous cas) n’est-il pas de substituer une volonté supérieure à ma volonté, de développer un discours qui définisse des droits et des devoirs à partir d’un point de vue sacré, non humain ? Et avec le chantage d’un « bonheur éternel » ? (en réalité l’espoir d’une survie de la personne, du moi et de son ego, quand la mort est ressentie comme insupportable…).

Et ce discours est sans arrêt revisité, modernisé, réinventé. Pour s’adapter à l’époque, pour résister parfois à la dérive de la société ou la corruption de l’église elle-même, pour se « réformer ». Mais sans perdre les fondements du texte sacré, les « normes » et leur caractère patriarcal, centré sur la gloire de l’homme.

Ce qui me paraît dangereux, c’est que cette démarche de « retraite » propose une régression sociale basée sur la religion et combattant un ennemi (ici le féminisme). On peut estimer que c’est une démarche de « radicalisation » qui s’adresse à des hommes en désarroi social mais en recherche de religieux.

Je parle de radicalisation, car cette démarche me paraît proche de ce que l’on invoque à propos de « l’islamisme » : certains religieux tiennent des discours de régression, de refus de la société d’aujourd’hui, à partir des textes sacrés prônant des comportements inadaptés à notre siècle. Et cela vise spécialement les personnes en désarroi.

Bien sur, il y a des cercles plus ou moins restrictifs, plus ou moins violents qui tournent autour des églises et des religions.

Mais les religions ont un problème avec le masculinisme et ne paraissent pas prendre un chemin d’ouverture au féminisme avec ce genre de démarche !

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Un an après les évènements de Cologne

(Nouvelle version, avec un complément)

On en a plus guère parlé. « Il faudra se contenter de cela » avais-je écrit, et on a effectivement pas reçu les réponses attendues d’une enquête de police : regroupement spontané et informel ou réseau organisé ?

Aujourd’hui, jour anniversaire, le journal Le Point a interrogé une féministe allemande « historique », Alice Scharzer, qui estime que « Cologne a été une guerre sexuelle ». On trouvera (contre payement) l’article ici.

J’en reprends quelques extraits que j’ai repris du site Sans compromis féministe progressiste. qui publie l’article entier. Mais il apparait que l’article a été un peu charcuté par le magazine, avec des questions manquantes qui troublent la lecture.

Dans le livre Der Schock, la septuagénaire a expliqué que les agresseurs sont des « adeptes fanatisés de l’islam de la charia »… Plusieurs féministes plus jeunes et antiracistes lui ont reproché cette attitude proche de l’idée de « choc des civilisations », qui est loin de l’antiracisme attendu. (Je n’évoque pas les éléments de cette polémique).

Depuis février-mars nous avions une idée assez claire de ce qui s’était passé, plus encore aujourd’hui. Voici les faits : plus de 2 000 hommes se sont rassemblés ce soir-là, sur une place de Cologne, éloignée des lieux de fête. Ils étaient en grande majorité algériens et marocains, un tiers d’entre eux étaient sans-papiers. Ils ont mis en pratique une méthode bien connue au Caire ou dans le Maghreb, le « cercle d’enfer ». Leur but était d’humilier les femmes et de chasser ces « putes » des lieux publics. Pour elles, c’était l’enfer, d’autant plus que la police qui était totalement débordée n’a pas pu les protéger. La majorité de ces hommes n’étaient pas de Cologne. Ma thèse est qu’ils se sont donné rendez-vous par mobile et Internet. Cela se confirme. Mais il ne faut pas imaginer une organisation stricte et hiérarchisée. Plutôt un rassemblement informel de petits délinquants islamistes, défenseurs d’un « djihad d’en bas », comme le dit Gilles Keppel. L’Allemagne est en train de prendre conscience de ce phénomène. J’ai parlé il y a quelques jours avec le nouveau chef de la police de Cologne, M. Mathies.

(…) Cette nuit de la Saint-Sylvestre à Cologne a révélé une violence d’un nouveau genre : une action collective, en public, sur la place centrale de la ville et sous les yeux de la police.

Elle est ensuite interrogée apparemment sur le texte de Daoud dans Le Monde (que nous avons cité dans notre « dossier Cologne »), disant que l’Islam a un problème avec les femmes :

Je suis entièrement d’accord avec lui ! Dans mon livre Le Choc – paru en mai et malheureusement toujours pas traduit en France – je publie le texte de Daoud à propos de la Saint-Sylvestre, ainsi que des textes de trois femmes et hommes musulmans qui tombent d’accord pour dire que cette action revêtait un caractère éminemment politique.

(…) Susan Brownmiller dans Against Our Will (1975) et beaucoup d’autres après elle, ont démontré que les viols en temps de conflit sont une arme de guerre. Et Cologne, c’était justement ça : une guerre sexuelle d’hommes – issus de pays profondément patriarcaux – qui ne reconnaissent ni l’égalité des sexes, ni les mouvements féministes.

Oui, je l’ai compris pendant les journées d’avril 1979 à Téhéran. Depuis, je ne n’arrête pas d’informer sur le danger de l’islamisme – pas de l’islam ! – au coeur de l’Europe.

Je reconnais que je suis assez en concordance avec ce point de vue, sauf complément d’information. Mais je le trouve en même temps présenté sans nuance, à cause de la polémique sur l’antiracisme qui l’accompagne. Je considère qu’il est dangereux (et contreproductif) de rejeter l’opprobre sur des communautés immigrées, et d’autant plus les jeunes parmi eux, en donnant leur origine nationale et sans pouvoir expliquer comment l’islamisme radical les aurait mis en mouvement. Il ne faut pas tomber dans le racisme ; il est contreproductif de stigmatiser des jeunes dans leur ensemble. Mais les faits sont là tels qu’ils se sont passés à Cologne et, avec les nuances nécessaires que j’ai soulignées dans un premier article sur le sujet, et il faut en rendre compte dans leur spécificité. Je trouve aussi que la comparaison avec les viols de guerre est excessive. Mais ce qu’on trouve reproduit à Cologne, ce sont bien des phénomènes de masculinisme répressif qui sont apparus au Caire et en Tunisie durant les journées de ‘révolution arabe’ vécues récemment, parfois dans une collusion entre mouvements islamistes et forces de police ou de l’armée.

Or la question est bien de savoir si il y a un mouvement de masculinisme culturel porté par des milieux islamistes en Allemagne et atteignant des groupes de jeunes magrébins pour les mobiliser dans cette agression organisée. J’en ai trouvé une manifestation équivalente sous forme d’un masculinisme culturel porté par des milieux catholiques ! J’en parlerai dans un prochain article. En faisant un parallèle entre ces deux informations, et mettant en lumière une misogynie radicale d’origine religieuse.

 *        *

Suite au commentaire qu’on lira ci-dessous, et les recherches que j’ai faites, un complément peut être ajouté ici : à Hambourg, un procès a été mené contre trois hommes. La juge a rapidement fait apparaitre que l’enquête avait été menée de manière baclée mais aussi tendancieuse. La femme plaignante, ayant été interrogée sur les détails des interrogatoires, a révélé qu’on lui avait remis à feuilleter un album de photos de ‘suspects’ avant l’interrogatoire, qu’on lui a demandé avec insistance de dire ce que ces hommes avaient fait, alors qu’il n’y avait aucune preuve contre eux et qu’elle ne pouvait reconnaitre un de ses agresseurs. Bien plus, il est apparu que ces hommes, après trois mois de détention, avaient été déclarés libérables par un juge, mais que les autorités (judiciaires ou policières) sont allées en appel pour demander — et obtenir — un nouvel emprisonnement de trois mois. Le seul critère qui avait fait suspecter ces hommes est… la fréquentation d’un lieu de prostitution. Le dossier étant un fiasco, ces hommes ont été innocentés et libérés. L’action de la police a paru scandaleuse. Mais on en a peu parlé dans la presse allemande, semble-t-il, et pas du tout ailleurs.

Les deux articles donnés en lien dans le commentaire me paraissent pourtant aller trop vite en besogne dans leur interprétation, concluant à des faits fabriqués par les médias et alimentés par les discours de police, tant à Hambourg que à Cologne. C’est faire peu de cas des centaines de plaintes enregistrées à Cologne.

Je ne peux que constater que le clivage entre la version de la féministe interviewée ci-dessus et celle portée par les deux articles cités en commentaires interdit en quelque sorte de se faire une opinion nuancée, sans que des invectives excessives n’apparaissent. Ce n’est pas une raison pour s’interdire de revenir sur ce sujet.

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Jacqueline Sauvage est libérée

Avec toutes et tous, je me réjouis de la libération de Jacqueline Sauvage. Elle a fait au total +/- trois années et demi de prison, et cela correspondrait à une condamnation à+/- neuf années de détention , dans un déroulement judiciaire classique.

Mais l’affaire de Jacqueline Sauvage n’a rien de « classique ». Elle a été plus lourdement condamnée (que d’autres dans un tel cas) au premier jugement de la Cour d’Assises. Le choc de cette condamnation a entraîné une médiatisation sans précédent, notamment par les « réseaux sociaux », mais aussi par les associations de défense des droits des femmes et de lutte contre les violences masculines. « Cela n’est jamais bon pour l’accusé » disait en substance Maître Eolas sur son blog.

En appel, la défense de l’accusée a plaidé l’emprise et la subjuguation de la femme épouse d’un mari violent. Cette défense, qui m’a paru abstraite et unilatérale, sans discuter des assertions du procureur et sans autre analyse concrète des circonstances du meurtre (que j’ai proposée dans un de mes articles), n’a pas convaincu. En tous cas, la condamnation est restée aussi sévère.

Les acteurs de la justice se sont crispés contre la médiatisation et ont attaqué frontalement : les mouvements de droits des femmes, la défense de l’accusée et l’opinion exprimant sa solidarité avec Mme Sauvage. J’ai relevé et commenté deux articles en ce sens.

Vient alors la « libération partielle » du président de la République. Cet « habile compromis » (selon le commentaire de la journaliste du Monde) s’est révélé un leurre et un piège. Car les milieux de la justice se sont encore crispés davantage devant ce qui était pour eux un abus de pouvoir et une défaite devant l’opinion qu’ils ont décriée. Les relations entre le président Hollande et ces milieux se sont encore dégradées avec plusieurs paroles agressives de sa part qui ont été révélées.

C’est Madame Sauvage qui a payé les frais de cette mésentente politico-judiciaire. Par deux fois, la libération qu’elle pouvait demander lui a été refusée, au terme d’une procédure « d’évaluation » qui est intrusive et moralisatrice.

Le président Hollande a voulu avoir le dernier mot dans cette querelle et a donc libéré aujourd’hui Madame Sauvage. Enfin ! Après deux ans de procès, et quatre ans après les faits, elle est libérée. Elle peut considérer qu’elle a effectivement payé sa dette à la société, comme dans une procédure « normale ». Mais le caractère exceptionnel du processus que son affaire a suivi risque de la poursuivre longtemps encore. Diverses opinions donneront à sa libération d’autres significations, comme si elle avait joui d’un privilège présidentiel. Il faut remonter à la totalité de la procédure pour comprendre ce qui s’est passé et revenir à une appréciation modérée : qui le fera ? D’autres considéreront que l’emprisonnement était excessif par principe, et c’est bien compréhensible.

Car c’est maintenant qu’il faut prolonger la réflexion et tirer toutes les leçons de cette affaire.

1/ Le déni des violences masculines conjugales est encore effroyable, et trop de femmes restent sous l’emprise, par manque de moyens de protection que la société leur offre.

2/ La loi est profondément inadaptée au cas des victimes de violences prolongées qui en arrivent à se libérer avec une violence meurtrière. D’abord la circonstance aggravante d’une « violence exercée sur un proche », récemment instaurée, est contreproductive pour ces victimes : elle aggrave leur condamnation et entrave leur libération par des procédures plus lourdes et intrusives.

3/ Ensuite la question de la « légitime défense » et de ses trois critères (menace effective, immédiateté, réaction proportionnelle) et la question des circonstances atténuantes, bien qu’elles ne soient plus définies par la loi, mais laissées à l’appréciation du jury, sont encore des manières de ne pas entendre le récit des victimes.

4/ Enfin l’exigence que le condamné exprime une sincère repentance (ce qu’un ‘criminel endurci’ pourra simuler facilement !) pour sa libération parait incongrue et à repenser totalement dans le cas de ces victimes de violences prolongées qui en arrivent à se libérer avec une violence meurtrière. Le fait que la société ait évidemment gommé et dénie son statut de victime durant tant d’années et qu’elle exige à la fin que la victime avoue sa responsabilité de meurtre est un abus de pouvoir. Celà est une attitude perverse.

5/ Plus globalement, la domination masculine est encore à l’œuvre dans le travail de la justice. Je l’ai évoqué dans le récit de la première procédure.

Tous ces aspects de la réflexion sont développés dans mes précédents articles. On les trouvera dans la page « Dossier Sauvage ».

Il faut se rappeler que Madame Sauvage avait évoqué la possibilité de ne plus demander sa libération, pour ne plus être harcelée par la justice, contre sa juste compréhension des faits. Elle aurait alors pu rester emprisonnée durant la totalité de sa peine, ce qui n’est prévu que pour les plus grands criminels, trop dangereux. Cela aurait été une honte pour nous, notre société, notre justice. C’est à cela que la grâce présidentielle met aussi fin. A notre responsabilité dans une injustice.

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Dossier Sauvage, encore…

Selon le site d’info Le Monde,

les filles de Jacqueline Sauvage, condamnée à dix ans de prison pour le meurtre de son mari violent, ont déposé vendredi 2 décembre à l’Elysée une demande de « grâce totale », une semaine après le rejet en appel de sa demande de libération conditionnelle, ont annoncé ses avocates. « Une pétition de plus de 300 000 signataires sollicitant la libération immédiate de leur mère a été jointe à cette demande », ont précisé Mes Nathalie Tomasini et Janine Bonaggiunta. Dans leur lettre adressée à François Hollande, les trois filles de Jacqueline Sauvage se disent « désespérées » de ne pas avoir leur mère près d’elles, « inquiètes pour son état de santé » et « craignant pour sa vie ». Elles disent aussi ne « plus » savoir « comment intervenir face à toutes ces interminables procédures qui n’aboutissent pas ». La semaine précédente, se disant « épuisée par ce parcours judiciaire », [Madame Sauvage] avait renoncé à se pourvoir en cassation après que la cour d’appel de Paris eut rejeté sa demande d’aménagement de peine, à laquelle le parquet général ne s’était pourtant « pas opposé ».

Ces informations sont cohérentes avec les articles que nous avons publié : la « grâce partielle » de François Hollande apparait comme un leurre. Après les révélations sur les pensées du président à propos de la justice, on peut penser que les milieux judiciaires ne vont plus bouger sur ce dossier.

Pour le tribunal d’application des peines, toute personne qui réagit, même dans la sidération, à une menace grave de la part d’un être violent et harcelant, en le tuant, doit montrer la même honte de son geste, le même regret total, et donc le même parcours pénitentiaire et psychologique que si c’est l’être violent qui a agi. Autrement dit, une personne opprimée et harcelée ne peut que fuir la situation et laisser l’oppresseur sans sanction aucune ; car si elle agit contre son oppresseur (non avec prémédiation, mais en situation proche de la légitime défense), elle devient la personne qui violente, l’oppression qu’elle a subie doit être gommée et elle doit ‘assumer’ la totalité de sa culpabilité.  L’appareil d’application des peines ne peut accepter qu’un(e) coupable puisse envisager de dans la balance son statut de victime. C’est ainsi que la domination masculine se lit dans l’action de la justice : un mari assassin, qui assumera plus aisément sa culpabilité, sera plus vite libérable que la femme (victime) qui tue pour se protéger.

Dans un procès du mois passé, une femme accusée des mêmes faits que Madame Sauvage avec le même passé de harcèlement, a été condamnée, elle, à huit années de prison.  C’est pour moi la preuve que ces situations sont plus courantes qu’on ne veut le voir.

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« Qu’est-ce qu’être un homme ? »

Une discussion a été lancée sur cette question, sur le site Forum Féministe (ici). La personne qui a lancé ce sujet, après un autre sur « Qu’est-ce qu’être une femme », explicitait :  » J’aimerais, si vous êtes d’accord, des retours de personnes s’identifiant comme homme sur ce que vous estimez faire de vous des hommes, la construction de votre masculinité et l’éventuelle déconstruction de votre virilisme après la découverte du féminisme. En dehors du ressenti intime, est-ce que ce qui fait un homme c’est :
– ne pas être une femme (donc hétéro)
– en être supérieur ? »

Je reproduis ici ma contribution. Elle reprend des idées que j’ai mis dans d’autres contributions, mais pas ici sur mon blog. Or je veux y revenir par d’autres articles.

C’est une question très facile, mais aussi très difficile.

« On ne naît pas homme, on le devient » : c’est Elizabeth Badinter qui l’a écrit, en décalque de la phrase bien connue de Simone de Beauvoir. (Je l’ai lu sur un blog et n’ai pas la référence).
Dans le même genre, on pourrait dire : tout ce que vous avez répondu à la question « qu’est ce qu’une femme » (voir ce fil) peut être repris ici, à condition de les prendre en les inversant.
Voilà des réponses faciles.

Il y a cette définition de Léo Thiers-Vidal, inspirée du féminisme radical, que j’ai citée (plus longuement) dans un autre fil.

« L’analyse matérialiste des rapports de genre révèle que les hommes exploitent la force de travail des femmes (Delphy), s’approprient le corps des femmes (Guillaumin), monopolisent les armes et les outils au détriment des femmes (Tabet), domestiquent la sexualité des femmes et exploitent les capacités reproductives des femmes (Tabet), hétéro-sexualisent les femmes (Wittig)… ainsi qu’ils contrôlent la production du savoir (Le Doeuff, Mathieu). »
Léo Thiers-Vidal, De l’ennemi principal aux principaux ennemis – Position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination » (publié chez L’Harmattan en 2010).

Il s’agit d’un bref rappel (au milieu du livre) de tout un rendu du féminisme radical dans la première partie de sa thèse.
Il dit aussi que les classes de sexe hommes et femmes sont liées, une n’existe pas sans l’autre, comme couple oppresseurs / dominées.

Les analyses un peu radicales sur les hommes sont très peu nombreuses. Ce sont les femmes qui ont créé les pistes à partir des analyses de leur propre situation. Seuls John Stoltenberg et Léo Thiers-Vidal ont ajouté un contenu pertinent à ce que les féministes ont dit. Cela fait deux livres et quelques articles (dont un recueil pour chacun d’eux). On est donc loin de pouvoir faire une synthèse !
La plupart des hommes parlant des hommes ont voulu amoindrir le sujet et la culpabilité masculine : Yvon Dallaire, Guy Corneau, Daniel Welzer-Lang, etc., en se centrant sur les intérêts masculins et cherchant à leur donner une nouvelle identité cohérente qui résiste aux critiques féministes ou les intègre partiellement.

D’un autre côté, il y a une certaine difficulté à se retrouver avec une identité totalement négative, et rien ou presque à se raccrocher pour avoir une certaine estime de soi. On m’a déjà rétorqué (sur un tout autre sujet) que la conscience malheureuse ne donne pas de réflexion cohérente (ce que je trouve irrecevable). John Stoltenberg dit qu’il faut cesser d’être un homme et retrouver un être humain animé par la justice (plutôt que par la compétition, le mépris et la violence). Mais c’est une position éthique surtout, pas très concrète. Je ressens qu’il reste un problème d’identité positive « future » de la « variante mâle » de l’être humain, mais cette question se posera plus tard. Et que l’hypothèse d’un futur « matriarcat » est féconde en ce qu’elle permet de renverser la vision traditionnelle de la question ; non plus « ce que nous devons garder », mais ce que nous vaudrons dans cette nouvelle situation inversée.

Il est donc clair que le déni est très courant et très utile pour échapper à la culpabilité.
À une question de Léo Thiers-Vidal, les huit enquêtés ont quasiment tous répondu qu’en tant qu’hommes ils étaient des êtres humains ‘dans la norme’ et que le fait d’être un homme n’avait aucune caractéristique particulière. Ce sont les autres (femmes, enfants, invalides) qui ne sont pas totalement des êtres humains comme le sont les hommes, qui ont un manque. On sait aussi que Freud a parlé de « manque de pénis » pour les femmes. Ici aussi, disons l’inverse : ce sont les hommes qui sont en manque d’une matrice et donc d’une capacité de reproduction ; par compensation, ils ont acquis les organes pour participer à la conception en y introduisant de la variété.

J’ai imaginé un récit qui définirait les hommes comme « gardiens de prison » des femmes et donc responsables individuellement de l’application et de la reproduction de l’oppression masculine. C’était au début de mon blog, j’avais peu lu en anthropologie, mais je pense que ce texte est encore utile au plan symbolique. Il est ici.

J’ai aussi reporté des idées de John Stoltenberg qui sont peu connues (car son livre n’a été diffusé qu’au Canada principalement), et qui donnent une bonne illustration de la structure masculine (surtout entre pairs). C’est ici . (En fait j’en ai reporté bien moins que je croyais).

Une question qui m’intrigue depuis le début est la question de la fabrication des hommes. Comment ai-je acquis la masculinité en tant « qu’oppression impérative et jouissive » ? Qui me l’a enseigné ou montré ? Je suis très loin d’avoir trouvé les réponses à ces questions.

Je pense que les différences instaurées dans la petite enfance sont loin d’être suffisantes (un garçon ne pleure pas, etc.) pour cette transmission. Plus importante me paraît cette tendance générale à faire peser des contraintes disciplinaires sur les filles (ferme tes genoux, range ta chambre, que feras-tu pour avoir un mari) et au contraire à laisser toute liberté au garçon en tant qu’apprentissage (bas-toi, défends tes intérêts, ne te laisse pas faire…et va jouer dehors, en attendant d’avoir un métier).

J’ai personnellement construit comme valeur masculine obligée le fait d’avoir un rôle social à l’extérieur de la maison, de prendre ma place c-à-d ma part de pouvoir. J’ai encore, très bien fixée depuis l’enfance, l’image de mon père mettant son chapeau noir en partant au travail et ainsi « devenant quelqu’un ». Et cette « mission sociale » reste ce qui est mon principal leitmotiv dans la vie. Et ensuite un rôle de « père paternant ». Voilà deux facettes de la construction masculine et de son identité qui sont peu analysées à mon goût. (Je connais la critique du Pater familias tout puissant depuis le droit romain, j’ai un peu travaillé sur « le nom du père » comme usurpation). D’autres hommes auront retenu d’autres facettes sans doute. Elles ont un rapport avec le jeu du pouvoir bien évidemment.

Ensuite, je suis interpellé sur la fabrication du jeune mec et l’apparition du sexisme. J’ai presque échappé à cette phase, pour avoir vécu dans un milieu sans fille ou presque (école primaire et secondaire non mixte). Je vois ma petite-fille se faire traiter de putain (elle a développé une phobie de l’école) par de jeunes gars sans doute même pas pubères (12-13 ans, certains 14), développant un mépris destructeur pour se grandir à leurs propres yeux et ceux de leurs pairs. Ont-ils vu des adultes agir ainsi ? J’en doute.
J’ai trouvé sur cette période le livre « Pour en finir avec Eddy Bellegueule » d’Edouard Louis très instructif et très interpellant en plus !

Enfin, je suis entré dans l’hétéro-sexualité, comme voie traditionnelle pour tout le monde, même si j’ai pas compris grand-chose au film. Et je la vis encore. Et je m’interroge aussi toujours. Et je n’ai commencé à entendre la critique de l’homme hétérosexuel que depuis trois ans, et j’ai cru encore longtemps que c’était une question de respect des femmes et de partage des tâches domestiques, ce qui n’est pas faux mais totalement insuffisant comme analyse critique.

Voilà, ces quelques éléments personnels pour donner du contenu concret à la question posée.

Je pourrais continuer longtemps. Mais ceci vise à faire avancer le schmilblick !

Et dans la suite de la discussion, j’ai ajouté :

Je pense que la relation entre hommes, dans la classe des hommes, entre pairs, en groupe, est très prégnante. « Faire comme les copains, et un peu plaisir à mon père », presque tout est dit. Faire ses preuves (de force et d’adresse) en plus. Le harcèlement ordinaire, de rue (je songe aux deux films de NYork et de Bruxelles) me parait plus un exercice d’auto-conviction (qu’on est viril) pour en parler ou de démonstration aux copains (qui sont parfois à proximité et admirent le combattant). Celle qui rabroue se fait injurier sexuellement, par le harceleur qui veut rester « viril ». Parfois le désir de dominer sexuellement ou de jouir n’est pas aussi puissant que le désir de se montrer victorieux.
Répondant à quelqu’un qui fait le parallèle : l' »homme » est comparable au patron, peut-être être humain gentil mais qui, selon son STATUT, cherche le bénéfice. Rajoutons ; de plus, pour son milieu PATRONAL, ce patron ne peut pas favoriser ses ouvriers, il doit participer à la cruauté sociale. DE même les hommes doivent agir à mépriser les femmes, car le groupe social attend cela d’eux et les mépriserait sans cela. Mais cela n’excuse pas les individus hommes bien évidemment.

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Deux ans de ce blog : un bilan

Deux ans dans la vie d’un blog, c’est à la fois peu et beaucoup. Je vois des blogs personnels qui disparaissent après quelques semaines, qui réapparaissent parfois en annonçant une reprise, et puis plus rien. Mais il y a des sites importants qui ont 10 années et plus d’activité.

De mon ressenti personnel de ces deux années, c’est plutôt positif. Je craignais des agressions de masculinistes, des sabotages, des critiques de féministes… Rien de cela n’est arrivé. Et j’ai produit 66 articles en deux années (36 en nov 2014/15, 30 en nov 2015/2016), ce qui n’est pas mal : un rythme d’un article sur une quinzaine ou moins. Par contre, je n’ai pu remplir mon projet d’alimenter des pages en articles de fond sur « la virilité » et « la paternité » autant que j’en avais l’intention (la vie réelle est aussi pleine de projets militants de toutes sortes). En contrepartie, j’ai pu créer deux dossier sur les « Dossier Jacqueline Sauvage » et « Dossier agressions sexistes de Cologne » avec un vrai travail de ma part, qui n’était pas prévu à l’origine.

Pour la promotion de mon site, j’ai aussi cherché à me positionner en contributeur sur d’autres sites, de féministes pour la plupart, et cela a été assez bien accepté par les sites visés. Et j’ai eu des lecteurs et des abonnés par le biais de ces contributions personnelles sur d’autres sites.

Le bilan chiffré n’est pas glorieux, c’est clair, mais il est en nette progression. En 2014 (2 mois), j’ai eu 29 visiteurs regardant 93 vues, soit 3,21 pages par contact. En 2015 (12 mois), j’ai eu 647 visiteurs regardant 1601 pages, soit 2,47 pages par contact. En 2016 (10 mois), j’ai eu 1052 visiteurs regardant 2003 pages, soit 1,90 pages par contact. Ce qui me fait passer de 14 visiteurs mensuels à 55 visiteurs puis à 105 visiteurs mensuels. et de 46 vues à 150 vues puis 200 vues mensuelles. Progressions encourageantes ! (Je précise que je n’ai aucun ami proche à qui j’ai fait connaître mon activité). Et je totalise une vingtaine d’abonnés, dont plusieurs obsolètes et inactifs, ce qui est lamentable. Mais je pense qu’on a vu une évolution importante des smartphones durant cette époque, ce qui a amené les lecteurs à dénicher et pointer des articles par Facebook ou par senthis, sans passer à un examen de plusieurs pages du site et sans volonté de s’abonner. La recherche internet a sans doute faibli.

Comme articles, c’est « Comment être un allié (masculin) du féminisme » qui a eu le plus de succès (222 vues),  suivi de la page « de la virilité » et de la page « à propos ». A contrario de ce que je viens de dire (sur les lecteurs « smartphone – one shot), les deux derniers succès de pages témoignent d’une recherche thématique ou une recherche sur le site. Le premier article, traduit d’un texte canadien, a eu manifestement du succès au Canada où il a été référencé sur Facebook et sur ‘Feminim current’ et m’a valu ces nombreux lecteurs. Les articles « Sur une leçon de genre qui nous viendrait d’Afghanistan » et « Imposer à son enfant son nom de famille » ont aussi eu du succès, mais un peu moins que l’article sur le procès de Jacqueline Sauvage (chacun une cinquantaine de lecteurs).

A ce sujet, il faut souligner que le fait d’intervenir sur des sites très fréquentés, tel que « Maître Eolas », « forum féministe »ou « Paul Jorion » amènent plus de lecteurs (87, 44, 15) que les sites féministes. Bien sûr, ce sont les moteurs de recherche ou Facebook qui en amènent l’essentiel : 579 et 135.

La conclusion de tout cela, c’est que les hommes sont très peu en recherche sur le thème du féminisme. Ils cherchent un peu sur « virilité », souffrance masculine » et c’est tout. Il sont très avares de commentaires.  Je n’ai reçu quasiment aucun encouragement. Et, sauf erreur, il n’y a quasiment aucun site comparable, ayant le même objet !

Mon objectif est d’alimenter un peu plus sérieusement les pages thématiques pour obtenir un site internet ayant un contenu intéressant et stable pour avoir une pérennité, discrète mais suffisante, et de stopper ainsi mes activités… très solitaires sur le net (ça va bien mieux dans la vraie vie).

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Violences sexuelles masculines sur les femmes : les analyser loin des clichés sur les agresseurs… et sur les loups !

Le journal Le Devoir a récemment présenté les résultats d’une thèse de doctorat de Massil Benbouriche, menée tant à Montréal qu’à Rennes, et l’a introduite sous le titre « L’homme est un loup pour la femme ». Tant le titre que la présentation étaient maladroites. J’ai donc cherché à en savoir plus, pour remettre l’article dans son contexte.

Massil Benbouriche est docteur en psychologie et criminologue. Son point de vue n’est donc pas celui d’un sociologue. Je crois comprendre, d’après un article (2015) précédent sa thèse, qu’il se soucie des modes d’approche et de traitement des auteurs de violence sexuelle masculine sur les femmes :

« Les auteurs d’agression sexuelle font émerger de nombreux a priori ou représentations sociales dans le grand public, mais aussi chez les soignants. Pour ces derniers, amenés à les prendre en charge, il est donc nécessaire de pouvoir analyser ces représentations sociales, mais aussi les puissantes émotions associées pouvant mener à des attitudes spontanées ne relevant pas de positions cliniques et thérapeutiques ».

Ceci n’est que le résumé d’un article (collectif, donc notre auteur) sur cette question, et proposant une grille d’analyse des représentations ; et je n’ai pas consulté l’article (payant).

Il me semble que, parmi les a priori sur les auteurs de ces violences, on évoque couramment : 1) l’ivresse et 2) l’invite féminine (sic) comme des facteurs pouvant expliquer, mais plus sûrement excuser et tolérer ces actes de violence. Plus que « d’invite féminine », le constat doit être celui d’une excitation sexuelle en présence d’une femme, qui est souvent projetée sur elle, sur son vêtement ou son comportement. Et je fais la supposition que ces clichés sont à l’origine de l’orientation de la recherche présentée. En tous cas, c’est ce que je comprends dans le propos de la thèse de notre auteur :

« Étude expérimentale des effets de l’alcool et de l’excitation sexuelle sur la prise de décision en matière de coercition sexuelle : l’étude de l’interface entre cognitions et émotions ».

On est donc en présence d’une étude de comportement, étude comportant une expérience avec des cobayes. Et pas du tout en face d’une enquête sociale !

Et selon une présentation préalable de la recherche, on apprend qu’il s’agit de :

« mettre à l’épreuve un modèle dans lequel il est attendu que la perception erronée des intentions sexuelles agisse comme facteur médiateur de la relation entre d’une part, l’interaction des effets de l’alcool et de l’excitation sexuelle et d’autre part, la coercition sexuelle. »

Donc, on cherche à voir si les deux facteurs d’ivresse et d’excitation modifient la perception de l’intention sexuelle de la partenaire, et l’intention de l’agression sexuelle propre.

L’article du Devoir nous donne deux informations sur le dispositif expérimental :

A,- Sur la procédure :

Une procédure bien réglée. Les 150 participants, âgés de 21 à 35 ans, ont été recrutés via de petites annonces et les réseaux sociaux. Le groupe était composé à 40 % d’étudiants universitaires. À leur arrivée, les hommes devaient répondre à différents questionnaires : échelle de distorsion cognitive relative au viol, échelle de machiavélisme, de psychopathie, etc. Ils étaient ensuite séparés en deux groupes, l’un qui buvait de l’alcool et l’autre qui n’en buvait pas. La prise d’alcool dans le cadre d’une étude en laboratoire n’est pas très fréquente et oblige les chercheurs à respecter des lignes éthiques très strictes. Les participants ont été pesés et leur taux d’alcoolémie a été calculé tout au long de l’expérience pour qu’il ne dépasse pas la limite légale de 0,08 %. Une première série de tests était réalisée sur la reconnaissance des intentions comportementales. Par la suite, les participants étaient croisés à nouveau, et certains étaient exposés à du matériel pornographique pour tenter de voir l’impact de l’excitation sexuelle sur les comportements. Cette dernière étape n’a pas été concluante. Les participants étaient alors exposés à un scénario sur bande audio et devaient répondre à d’autres questions sur leurs intentions comportementales en lien avec cette mise en situation. Les répondants pouvaient ensuite se réhydrater et grignoter en attendant que leur taux d’alcoolémie soit assez bas pour qu’ils puissent repartir. Ils empochaient alors 50 $ pour leur participation.

Je souligne qu’il y a donc quatre étapes : d’abord des questionnaires ; puis, alors qu’une partie des participants est mise en situation d’ivresse, des tests sur la reconnaissance des intentions ; ensuite, alors qu’une partie était soumise à du matériel pornographique, d’autres tests relatifs aux comportements (étape sans résultats probants) ; enfin, d’autres questionnaires sur leurs intentions comportementales après l’écoute d’un scénario sur bande audio, de mise en situation.

B. Sur le scénario audio :

« Marie et Martin reviennent d’une soirée arrosée dans un bar. Ils s’installent sur le divan et commencent à s’embrasser. Lorsque Martin touche les seins de Marie et commence à essayer de la dévêtir, celle-ci émet de premières réticences. Martin se fait convaincant et s’ensuit un nouvel échange de baisers. Marie énonce de façon de plus en plus claire qu’elle ne veut pas avoir de relation sexuelle avec Martin, mais celui-ci poursuit ses avances. La bande audio se termine juste avant l’agression sexuelle ».

Voilà ce que l’auteur de l’article du Devoir nous dit de la quatrième étape. Et il ne nous dit rien des trois autres. Or l’article est une distribution de conclusions de l’étude, sans qu’on sache toujours de quelle étape de l’expérience elles ressortent.

Notamment, il y a quatre groupes dans l’échantillon : des gens sobres et des gens ivres et, parmi ces deux groupes, des gens excités par la pornographie et des gens qui ne le sont pas. Il est difficile de tirer une conclusion statistique globale d’un tel échantillon. C’est bien les variations de comportement qui seront recherchées, et leurs motivations. Mais on nous dit peu de choses sur ces variations

On peut maintenant aborder ces conclusions évoquées. Nous en avons reconnues quatre, en redécoupant autrement l’article du Devoir .

1/

Dans un premier temps, les hommes étaient invités à déterminer si et quand la jeune femme ne souhaitait plus avoir une relation sexuelle. Par la suite, on leur demandait d’indiquer comment ils auraient fait pour avoir une relation sexuelle avec Marie en rapportant, sur une échelle de 0 à 100 %, s’ils lui auraient menti pour lui dire ce qu’elle veut entendre, s’ils auraient continué à la caresser et à l’embrasser pour essayer de l’exciter ou proposé à Marie de boire un verre. À cette question, 50 % des participants estiment qu’ils auraient pu utiliser de telles stratégies. « Si les individus ne rapportent pas qu’ils useraient nécessairement de telles stratégies, ils ne sont pas non plus en mesure d’exclure la possibilité d’utiliser des stratégies coercitives », explique le chercheur.

Cette première conclusion n’est pas très explicite. Je comprends que 50 % des participants n’ont pas exclu de chercher à passer outre au non-consentement, en donnant plus que 0% à ces stratégies, les 50 autres les excluant. Est-à dire qu’ils ont exclu l’idée même de faire en sorte d’avoir une relation sexuelle, s’opposant à la question « Comment ils auraient fait » ?

Or, c’est la thématique du « Tout homme est un violeur ». J’estime personnellement que tout homme est un violeur en puissance, qu’il peut fantasmer d’utiliser ces stratégies ; mais qu’une proportion importante aura une volonté de maîtrise de soi face au refus de la partenaire. Ici la question paraît biaisée (« comment  faire pour »), d’autant que un refus « subtil » (indifférence aux avances sexuelles) puis des refus plus « nets » font partie du scénario. Bref, on en sait trop peu. Pourtant, le thème est souligné rapidement dans les commentaires de l’article (en fait, en réaction au titre) : « il est faut de prétendre que tout homme est un violeur, etc. », ce qui prouve qu’il fait question chez les hommes.

2/

À la question suivante, on demandait aux hommes s’ils auraient eu un rapport sexuel avec Marie malgré l’absence de consentement, dans la mesure où ils étaient absolument certains que celle-ci ne porterait pas plainte. « C’est une question qui a été élaborée par le chercheur Malamuth dans les années 1980 et qui est très peu utilisée parce que les chercheurs la considèrent comme trop explicite. Pour le dire simplement, on se dit que personne n’est assez bête pour répondre oui à une question comme ça. » Et pourtant, à la grande surprise du chercheur, un participant sur trois a répondu par l’affirmative. « Ce qui m’apparaît extrêmement alarmant et problématique, c’est que ce pourcentage est similaire à celui qu’on retrouvait dans les années 1980 [dans les études de Malamuth]. Il aurait été légitime d’attendre que les politiques de prévention mises en avant sur les campus, et plus largement une forme de sensibilisation accrue du grand public, contribuent à diminuer significativement ces intentions comportementales, et en particulier l’intention comportementale de commettre un viol. Or, il n’en est rien. »

C’est ce chiffre de 30% d’hommes prêts à avoir une relation sexuelle non consentie qui est mis en avant dans le texte (en légende de l’image, et en première phrase) et surtout dans le titre : « L’homme est un loup pour la femme ». Cela a pour effet de faire apparaître la recherche comme sociologique. Non, ce chiffre n’est pas validé statistiquement avec un faible échantillon ; mais il indique une tendance, d’autant qu’il confirme un chiffre antérieur.

L’idée de l’impunité absolue (« elle ne déposera pas plainte », qui devient d’ailleurs dans la formulation journalistique « il n’y aura pas de poursuite ») n’est ni expliquée ni discutée. Or cette idée explique peut-être que, statistiquement, les agresseurs passent bien plus à l’acte dans le couple légal, ou dans le cercle d’amies intimes, et moins dans l’espace public.

3/

« Le chercheur a également été en mesure de démontrer que les hommes sont tous capables de percevoir un refus clair, mais qu’ils ont énormément de difficulté à décoder un refus plus subtil, qui se traduit par une absence d’intérêt. « Ce que ça veut dire, c’est que pour beaucoup d’hommes, l’expression d’une absence de consentement — à distinguer d’un refus clair — peut être interprétée comme une résistance de façade ou une invitation à faire plus d’efforts. »

4/

La thèse de M. Benbouriche déboulonne une autre théorie selon laquelle l’alcool est un facteur de risque important en matière de coercitions dans la mesure où il peut avoir un effet sur la perception erronée des intentions comportementales. Or, cela n’est pas le cas, constate le chercheur, qui s’est trouvé — encore une fois — surpris des résultats. En effet, l’alcool n’a d’effet que sur une catégorie de gens bien précise, ceux qui adhèrent à la culture du viol et qui pensent, par exemple, qu’une femme est responsable du viol si elle porte une minijupe. Sans alcool, ces individus sont capables d’aller à l’encontre de leur « interprétation biaisée » et ont des réponses similaires aux autres répondants. Mais lorsqu’ils ont consommé de l’alcool, ils sont plus lents à détecter le refus de la femme. « Ces individus-là ont plus de risques, s’ils boivent de l’alcool, d’être plus lourds, plus insistants, de poser plus de gestes et de comportements déplacés avant de finir par reconnaître une absence de consentement sexuel », explique le chercheur. C’est également dans cette catégorie spécifique que se trouve la très grande majorité des participants ayant dit qu’ils seraient prêts à passer à l’acte malgré l’absence de consentement. « En matière de politique de prévention, c’est un détail extrêmement important », conclut le chercheur.

Si je lis bien, il faut, en matière de prévention, dénoncer fortement la « culture du viol » comprise comme la projection sur la femme de la cause de l’intention sexuelle masculine, ensuite apprendre à détecter immédiatement le non-consentement même subtil, de la partenaire ; enfin, alerter les agresseurs sur le danger de l’alcool pour cette détection.

Je pense que cette mise en contexte de l’article rend plus clair le message que l’auteur a voulu faire passer au journaliste. Et il est heureux qu’un article soit paru dans ce journal ! Malheureusement, les réactions ont porté sur le titre de l’article et sur les chiffres mis en exergue, au détriment de la compréhension de la recherche. D’où mon travail de relecture.

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Le « genre puritain » aux USA

Je ne suis pas du tout un connaisseur de la mentalité étasunienne. Mais l’article paru dans le journal belge « La Libre » de ce 18 octobre m’a intéressé. Nicole Bacharan, qui a publié « Du sexe en Amérique » (Robert Laffont, 2016) y est interviewée sur le thème  » Le phénomène Trump a quelque chose de très sexuel ». En voici des extraits :

… l’histoire des États-Unis est écartelée entre l’obsession de la pureté et de la transparence d’une part, les pulsions sexuelles de l’autre. En témoigne l’âpreté d’une campagne pour l’élection présidentielle qui oppose une femme à un stéréotype du « mâle alpha ». « On ne se débarrasse jamais de son histoire. Aux États-Unis, le cadre mental de la sexualité est hérité des puritains », affirme Nicole Bacharan. « Ce vieux fond puritain ne gouverne plus la vie sexuelle des gens – il y a autant de relations avant et hors mariage qu’ailleurs – mais continue d’imprimer sa marque ».

En quoi le rapport des Américains à la sexualité est-il hérité d’une morale puritaine, qui remonte à quatre siècles ?

La question est en fait : comment se fait-il qu’on considère que les puritains comme les fondateurs de la nation américaine, alors qu’il y a eu les conquistadors, les aventuriers anglais de Virginie qui n’étaient pas puritains, les Français… ? Le puritanisme est une vision très exigeante et dure de la religion, avec au centre de cela le contrôle de la sexualité, de la chair, avec tout ce que ça comporte d’horreur sur l’enfer…

Les puritains avaient la volonté de se contrôler, de contrôler les voisins, de vivre dans la transparence. Ils avaient la faculté de se remettre en question, de tomber et de se relever;de traverser tous ces rites épouvantables – la dénonciation, les confessions publiques, les excuses, le repentir, et puis enfin la rédemption et la réintégration dans la communauté… Cela fonctionnait sur le plan du travail, notamment : les puritains ont « réussi dans la vie », avec cette morale dure et souvent rébarbative.
[C’est ce paragraphe qui m’a inspiré le titre de ce post : « le genre puritain ». Ce groupe en auto-contrôle de comportement fait penser au « genre viril ».]

L’Amérique s’est libérée du carcan puritain mais on peut y être rattrapé pour ses écarts à la morale sexuelle : l’affaire Lewinski a failli emporter le président Bill Clinton…

C’est profondément hypocrite, mais l’hypocrisie va de pair avec la morale puritaine qui exige la perfection et la transparence. L’affaire Lewinski n’aurait pas été pas possible sans le fond du puritanisme et l’utilisation du sexe comme d’une arme. Il y avait des gens qui considéraient Clinton comme un usurpateur, n’acceptaient pas qu’il soit président et voulaient rien moins que défaire le résultat d’une élection. Bill Clinton n’avait rien fait de criminel sur le plan sexuel mais ses opposants se sont débrouillés pour l’amener devant un tribunal. Et Clinton a joué le jeu du repentir, alors qu’au fond, les Américains n’étaient pas plus choqués que ça.

(…) Barack Obama, enfant d’une Amérique post-libération sexuelle, veille à être inattaquable. Il maîtrise ce que signifie dans ce pays l’arme sexuelle, mais aussi le monde d’Internet, avatar étrange du puritanisme : Le monde entier est voyeur, on traque les petits travers et secrets des uns et des autres. Obama a conscience qu’il vit dans un aquarium. 

Le sexe a été, et est toujours, utilisé comme instrument de pouvoir, sur les Noirs, sur les femmes… Vous parlez de ces pères qui « épousent » symboliquement leurs filles…

L’idée de contrôle sur la sexualité reste extrêmement forte aux Etats-Unis et s’appuie sur cet héritage puritain et sur celui de l’esclavage. Un esclavage basé sur la couleur de peau implique une séparation sexuelle des races, imposée par la violence. Mais cela ne correspond pas à la réalité. Il y a toujours eu des enfants métis et le corps des femmes noires appartenait aux hommes blancs. Le viol de femmes Noires, ça n’existait pas. Elles « aimaient ça », elles étaient « provocantes », etc. Les femmes blanches, elles, prétendaient ne pas savoir d’où venaient ces enfants d’esclaves au teint plus clair. Le Sud des États-Unis est une région pleine de secrets, névrotique. 

(…) On parle évidemment, et ce n’est pas faux, des difficultés économiques d’une partie de la population blanche, des salaires qui n’ont pas augmenté, des usines qui ont fermé, etc. On parle des étrangers mexicains et musulmans auxquels on fait porter le chapeau des difficultés économiques des « vrais » Américains. Mais je crois que ces hommes blancs sont aussi en colère par la place prise par les femmes. Trump marque des points auprès de ceux qui ne peuvent concevoir qu’après un Noir, ce soit une femme qui s’installe à la Maison-Blanche.

(…) Le succès de Trump tient en partie à une fascination pour le mâle dominant. Il y a quelque chose de très sexuel dans le phénomène Trump. C’est le « vrai mec », entouré de bimbos invraisemblables, qui « va leur montrer ». Je pense que ceux qui votent pour lui aimeraient s’y identifier.

Si je reprends cet article, c’est qu’il me permet d’aborder la question de la différence d’approche des « études de genre » entre les USA et le Canada, et l’Europe. Il faut partir de l’influence de la religion protestante, qui fait reposer les impératifs de moralité sur les individus croyants, plutôt que sur les ecclésiastiques comme c’est le cas avec l’Eglise catholique qui se donne une autorité répressive (avec le rite de la confession). Chaque individu doit mériter son salut par sa conduite, il doit « faire sa différence » (expression très symptomatique, que j’ai rencontré dans les thèmes de la protection de l’environnement, et qui n’appartient pas du tout à notre culture) aux yeux de dieu. L’idéologie puritaine telle que décrite par Mme Bacharan me parait une caricature communautaire de cette orientation morale. Mais elle se combine avec un attachement forcené à la liberté individuelle (dont cette liberté de porter une arme pour se défendre, liberté si meurtrière) et donc à une liberté sexuelle.

Il faut rappeler que la deuxième vague du féminisme des années 70 s’est aux USA et au Canada orientée vers une lutte contre la pornographie et l’industrie pornographique. Andréa Dworkin, Catherine Mc Kinnon et John Stoltenberg ont été les fers de lance d’une grande lutte, qui s’est terminée par une grande défaite devant les tribunaux canadiens, l’attachement à la liberté individuelle ayant servi de paravent à l’industrie pornographique.

Et ce dilemme est encore à l’œuvre avec la candidature de Trump : il est le modèle d’une certaine virilité libre, dominante, méprisante… et totalement injuste.

Ainsi John Stoltenberg, dans ses analyses, oppose un moi éthique, un moi épris de justice, au « moi viril » épris de domination, de compétition masculine et de mépris pour les faibles qui peuvent être appropriés, exploités, agressés.

Les analyses de genre développées en France ne se sont pas confrontées à ce dilemme individuel (et contrôlé par la répression de la communauté). Elles se centrent plutôt sur une autorité externe, comparable à une Eglise, et coordonnant toutes les contraintes qui organisent les genres masculin et féminin. La lutte pour les droits, contre les inégalités sociales est mise à l’avant-plan. La cohésion sociale a plus d’importance que la liberté absolue. Et si nous n’avons pas un « ange gardien » ou un « père fouettard » puritain au plus près de nous, notre hypocrisie sexuelle n’est pas non plus celle des étasuniens. Nous sommes davantage « tolérants ». Une tolérance qui profite largement au sexisme mâle en Europe, qui échappe largement au « politiquement correct ». Le récent « dérapage »–quel mot intolérable — d’un animateur de télé pour embrasser en public la poitrine d’une starlette qui avait clairement dit non à tout attouchement « surtout devant ma famille », agression qui est ensuite tolérée et excusée, est symptomatique de cette tolérance européenne, qui nourrit notre « culture du viol »).

Bien sûr, il n’y a que deux genres dans l’histoire de l’humanité, le masculin et le féminin. Et cette réduction à deux « pôles » ou « rôles » ou « compositions » est très extraordinaire.C’est elle qui ne nous fait voir que deux sexes dans la nature humaine, alors que la variété des conformations physiques est niée par ce partage binaire. Et pourtant, cette mentalité puritaine, si spécifique, a tout d’une école (communautaire) de comportement tout au long de la vie, comparable à la construction d’un genre « viril ». Je ne sais si on peut trouver d’autres exemples dans l’histoire de l’humanité de telles contraintes collectives de comportement qui aient impacté toute une société au cours des siècles. 00

 

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Comment on passe de « petit garçon » à « jeune mec »

Cette question a pour moi un double intérêt.

Au départ, je trouve un peu dérisoire l’injonction souvent faite dans les milieux féministes : « éduquons nos garçons sans sexisme ! ». Je me dis que le sexisme ou machisme vient autrement aux garçons que par des injonctions. Comment nous viennent la virilité (et la féminité) genré(e)s ? Cette question me paraît encore peu décrite ; je dois avouer mon ignorance à ce sujet.

Par conséquent, dès le début du blog, je me suis intéressé à la figure du père, fonctionnant comme modèle viril pour le garçon. La page que j’ai consacré à ce thème du père est largement incomplète, et sans doute un peu obsolète (ma réflexion est allée plus loin à ce sujet).

Loin de moi l’idée de décourager une éducation anti-sexisme. Le respect de tous les êtres humains, en s’opposant aux hiérarchisations, est une valeur culturelle à défendre et à illustrer. Et la déconstruction de la pratique de la « genrification » volontaire est utile, ainsi que son amoindrissement : renonçons aux couleurs rose et bleue, offrons des jouets sans distinction de « rôle » à nos filles et garçons (jouets techniques, jouets du « soin », jeux de guerre ou de coopération), abandonnons le vocabulaire hiérarchisant (un garçon ne pleure pas, ne fais pas la fillette, la femmelette, etc.). La liste serait longue. Le cours d’histoire n’est qu’une longue illustration de la domination (guerre, esclavage, colonisation, impérialisme) sans beaucoup de regard critique !

Mais l’adolescence constitue un tournant. L’adolescent.e échappe assez vite et durant un temps long au regard parental et aux modèles de l’homme et de la femme proposés par les parents. C’est dans son groupe d’âge qu’elle/il adopte une posture d’homme et de femme, se confronte au contrôle social par ses pairs, et se fait une réputation. Et cette démarche met en jeu son corps et son pouvoir d’influence. Et donc le confronte aux rapports de force et aux rapports de domination, en fonction d’impératifs qui sont portés par le groupe. Ou plus précisément, au sein du groupe humain adolescent, les groupes de mecs et les groupes de filles véhiculent et reproduisent des normes de comportement social… qui introduisent des hiérarchies entre ces deux groupes et au sein de chaque groupe, masculin ou féminin.

Mais comment cela se passe-t-il ? Je n’ai pas de compétence particulière sur le sujet ! C’est à partir d’une discussion avec ma compagne, consacrée d’abord aux enfants que nous avons chacun, que les quelques réflexions qui suivent ont été construites, et… cela vaut ce que ça vaut.

Je vais aborder d’abord les transformations physiques, ensuite les interactions sociales.

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A la puberté, la jeune fille voit son apparence corporelle se modifier fortement, avec l’apparition des seins. Elle regarde autrement la fonction de ses vêtements, et doit investir sa manière de s’habiller parce que son corps l’y oblige. Elle devient femme extérieurement, et peut subir dès lors le harcèlement sexuel, marque de sa mutation sociale en objet sexuel. Par ailleurs, elle devient intérieurement femme au moment des règles. Et cette période est très pénible habituellement, passant par des nausées, des vomissements, un mal-être comparable à la maladie. Son corps l’interpelle fortement, s’impose à elle autrement que comme fillette. Elle doit apprendre à gérer les règles, les fuites, les odeurs, dans une angoisse importante. Et elle subit une série d’injonctions fortes, du fait qu’elle devient féconde. Il y a bien sûr autant d’expériences différentes que de femmes, mais c’est une femme qui rapporte ici une synthèse de plusieurs expériences. On peut dire que la jeune fille devient nettement femme, incontestablement, et que c’est une expérience forte, lourde de sens. On en voit les signes, on s’en inquiète si cela tarde à venir. C’est avec ce bagage qu’elle entre dans le groupe des adolescents et dans les rapports de séduction et les jeux de pouvoirs.

Par comparaison, le garçon se transforme imperceptiblement. Il grandit, il forcit, il se muscle. On ne fait le bilan du changement que plus tard. Extérieurement il ne change pas remarquablement, sauf quand le système pileux envahit le visage. Dire qu’il est devenu un homme sur cette seule apparence n’est pas très marquant. On dira rarement qu’il est devenu un objet sexuel ou un acteur sexuel : c’est plus tard qu’un changement de comportement, de posture l’affirmera.

Intérieurement, il ressent la bandaison et l’éjaculation, souvent incontrôlée et accidentelle au début. Et cette expérience reste intime, peu verbalisée. Est-ce cela qui fait de lui un homme ? En principe, oui. Mais cela ne s’accompagne pas de malaises, de douleurs. Son corps ne s’impose pas fortement à lui, il ne ressent pas cela comme vraiment pénible. Rien ne s’est vraiment passé, rien n’a impérativement changé dans sa relation sociale. Et il n’a pas de contraintes physiques nouvelles à gérer (juste… d’écarter les genoux quand il est assis, et de mieux viser la cuvette en urinant).

Mais ces modifications sourdes ou silencieuses sont source d’angoisse. Est-il donc un homme, et suffisamment ? Quels sont les critères visibles de cet état ? Les garçons se compareront donc sur leur taille, sur leurs muscles, sur leur système pileux, sur leur appareil génital enfin, et parfois au cours de jeux sexuels (cf Pour en finir avec Eddy Bellegueule par exemple). Ces comparaisons perturbantes, indiquant des hiérarchies, ne sont pas totalement sécurisantes. Le garçon comprend bien que d’autres critères, plus subjectifs, vont définir à quel niveau, quel degré il est devenu un « mec ». C’est dans l’interaction sociale qu’il doit faire ses preuves. Et prendre une posture qui vous pose un homme. Et cela va se passer dans son propre groupe masculin surtout. Il va investir dans de

nouveaux types d’habillement pour s’insérer socialement, et non pour des changements physiques.

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J’ai voulu ainsi mettre en évidence deux expériences et deux vécus qui distinguent clairement l’évolution des filles et des garçons à l’adolescence, tels que nous les avons construits en discutant et en pensant à nous, à nos enfants et à quelques autres. Il s’agit bien d’une pratique des blancs européens, petits-bourgeois (pour faire bref, sans développer des variations selon les milieux ou les classes sociales).

Dans cette expérience, l’adolescent s’éloigne de ses parents, il les jauge et les juge. Cruellement souvent. Les « modèles » adultes de l’enfance sont désacralisés, vidés de leur force. L’adolescent.e se mesure à eux aussi en entrant en confrontation ou en séduction, souvent par simple écolage. Parfois cela passe par une fixation plus ancrée sur de nouveaux rôles de l’homme de la femme, aperçus soudain derrière le père et la mère d’antan. Enfin une relation est maintenue avec la mère, pour la gestion des problèmes des règles et de contraception chez la fille (le sujet était abordé plus rarement chez le garçon ; la menace du sida a changé la donne, ainsi qu’une certaine attention partagée à la contraception), d’habillement chez tous deux. Le père se trouve davantage dans une mise à l’écart et une relation d’affrontement, comme moment de la construction du jeune mec et de la jeune femme.

De nombreuses injonctions tombent sur la fille à ce moment, vantant l’hétérosexualité et la dépendance, mais aussi la réputation, l’honneur : l’important est de te caser ; quand tu te marieras ; tu ne trouveras jamais un mari ainsi ; on dirait que tu cherches ouvertement avec cette tenue ; tu dois te faire respecter ; tu dois être prudente… Je viens encore d’entendre une jeune fille de

12 ans, promise à une grande taille, se faire rassurer par sa sœur : ne t’en fais pas, on t’en dénicheras un plus grand que toi. Les signes de l’accouplement obligé (et risqué) et de la hiérarchie de taille sont ici reproduits de manière anodine. Les injonctions au garçon seront moins nombreuses et bien plus vagues. Il faudrait faire un travail de réflexion sur ces injonctions-là, tout aussi sensibles et bien plus difficiles à abandonner. Je ne suis pas raciste mais, pour ce qui est de ma fille…

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Eh bien, je vais interrompre l’article ici. J’allais aborder l’adolescence dans le milieu scolaire, mais je vois bien que je ne trouverai pas la matière à laquelle je voulais aboutir, en abordant « les interactions sociales ». C’est plus complexe. Je pensais déboucher sur la formation d’une identité masculine dominatrice. Des éléments en sont présents dans l’analyse que vous venez de lire (notamment le caractère inachevé de cette identité). Mais tout un pan va manquer. C’est la construction de la « forteresse mâle solidaire » qui se construit à partir de l’adolescence, et notamment en passant par le mépris appuyé des femmes.

Il est clair qu’à un certain moment de l’adolescence, les garçons tombent dans le mépris sexiste, et que les mots de conasse, pute et pédé s’envolent librement. Le garçon devient un « mec ». Et que dans le même moment, une société d’hommes, avec ses règles, surgit. Mais cela ne surgit pas simplement, de manière linéaire et évolutive.

Ainsi on dit que la période du ‘collège’, des 11-15 ans, est faite de méchanceté et d’agressivité, spécialement chez les garçons. Et de mépris sexiste. Mais la puberté des garçons (la nouvelle relation à son corps) est alors à peine entamée !

Il y a donc une série d’influences diverses, de pratiques et d’évolutions qui amènent à la domination masculine en chacun des hommes.

Et tant que cette déconstruction n’est pas faite, on ne sait pas dire comment modifier cette construction !

C’est aussi la lecture que j’ai entamée qui me fait interrompre cet article. En effet, le travail de Léo Thiers-Vidal, De « L’ennemi principal » aux principaux ennemis, Position vécue, subjectivité et conscience masculine de domination (2007), L’Harmattan éd., 2010, m’oblige à découvrir plein de nouvelles questions.

Je reprendrai le sujet sur une autre forme. Pour autant, je ne crois pas que la réflexion commencée ici soit sans intérêt, et je vous la soumets donc.

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