Il y a même (presque) deux guides du féminisme pour les hommes…

Le premier est retiré de la vente…

Il y a quelques semaines, j’annonçais qu’il y a un « Petit Guide du féminisme pour les hommes« , de Jérémy Patinier. Patatras, il est retiré de la vente. Pour plagiat. Que s’est-il passé ? Je me doutais bien qu’il y avait quelques « récupérations » de textes trouvés ailleurs, dans le texte de Patinier, et qu’il manquait de certaines références. Je ne m’en étais pas formalisé car l’ensemble me paraissait un joli bouquet.

Une blogueuse, Noémie Renard, qui tient le blog Antisexisme.net, a reconnu des phrases qu’elle avait écrite jadis (c’était en 2011). Et elle considère qu’il aurait surtout été correct de mettre en référence une étude sur laquelle elle s’était appuyée pour ce bref texte, étude de l’Université de Liège. Intriguée, elle a un peu fouillé et reconnu une autre idée provenant du blog d’Anne-Catherine Husson, Ça fait genre, et trouvé à nouveau que plusieurs phrases avaient été collées. De là, décortiquant le texte, elle en a trouvé d’autres, dont une de Wikipedia…

La découverte,, que Noémie Renard lance sur Twitter le 6 juin, est reprise par Pauline Grand d’Esnon, sur le site Néonmag.fr. avec quelques commentaires. Et de là, on la trouve dans les médias mainstream et peu féministes, dont Le Figaro, BibioObs, Libération, et des médias du web.

Jérémy Patinier se défend et s’excuse. Il dit qu’il a fait un travail de journaliste et que malheureusement, des sources de ses lectures de deux années n’étaient plus précises… Oui mais voilà, il a publié un livre, qui se vend (même si les profits vont à une association de lutte contre les violences faites aux femmes, dit-il), et on peut parler juridiquement de plagiat pour ces divers extraits de quelques paragraphes, faute de guillemets et de références pour ces citation cachées. L’auteur se dit prêt à comparaître en justice, d’ailleurs.

Et là dessus, l’éditeur Textuel a pris la décision de retirer le livre de la vente, en déclarant que son honneur était atteint et qu’il allait donner suite judiciaire aussi…

En dehors de ce fait, ce qui est cocasse, c’est de constater qu’effectivement les journalistes n’ont pas peur de récupérer les infos de leurs collègues et de reprendre des mots et des phrases lues ailleurs, en n’utilisant que partiellement les guillemets quand ils y sont obligés. Et en étant vagues sur les références. Et parfois en rajoutant une info de leur cru. Là aussi il faudrait faire un pistage. Ainsi le démenti de l’auteur est souvent évoqué comme « L’auteur nous déclare… » alors qu’il parait ailleurs s’être exprimé lui aussi sur Tweeter d’abord …

Et que l’idée selon laquelle cet homme favorable au féminisme a ainsi exploité « à son profit » le travail de féministes, cette idée a été reprise rapidement en boucle. C’est dommage pour un travail où il y avait aussi beaucoup d’idées originales. Mais le mal est fait. L’auteur, surtout en tant que favorable au féminisme, n’aurait pas dû faire cela. Et certains en profitent…

… mais un second est apparu il y a peu !

En effet, on annonce la parution de « Le Guide du Féminisme pour les hommes et par les hommes », de Mickael Kaufman et Michael Kimmel, chez l’éditeur Massot. Les deux auteurs sont connus comme politologue et sociologue et tous deux militants de l’égalité femmes-hommes.  Leur livre est paru aux Etats-Unis en 2011 déjà, mais la parution française a été adaptée à 2018 par les auteurs. L’un d’eux s’en explique dans Le Point (ici).

Je n’ai pas lu le livre, j’en parlerai dans quelques semaines.

Et déjà certains journalistes se plaignent qu’il y a pléthore sur le sujet du féminisme ! en ce printemps de Metoo !

Merci à un lecteur, Simon, qui m’a mis sur la piste de ces infos.

 

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Les violences sexistes commencent à la première adolescence

C’est un constat qui s’affirme avec force. Aujourd’hui, le journal Le Monde révèle que, selon un rapport publié ce jeudi par l’ex-délégué ministériel à la prévention du harcèlement en milieu scolaire (sous deux gouvernements), il y a une violence quasi ordinaire parmi nos jeunes : plus de 1 sur 2 en fait l’expérience à l’école (primaire), 1 sur 3 au collège, 1 sur 4 ou plus au lycée. Ce rapport est publié dans le cadre de l’Observatoire européen de la violence à l’école. Il en ressort :

« une « énigme » que M. Debarbieux et son équipe (les sociologues Arnaud Alessandrin et Johanna Dagorn et l’auteure Olivia Gaillard, elle-même ancienne victime) entendent résoudre : « Comment passe-t-on d’une surexposition des jeunes garçons à la violence scolaire à une surexposition des femmes devenues adultes ? Est-ce au moins en partie à cette violence contre les garçons (et, présumons-le, entre garçons) que nous devons relier la violence ultérieure contre les femmes ? »

Cette problématique a commencé à être étudiée en l’an 2000, dit le journal. Le rapport a inclus un échantillon du niveau élémentaire, à deux études précédentes sur les lycées puis les collèges, pour toucher au total 47604 élèves agés de 8 à 19 ans. Malheureusement, le rapport n’est pas encore disponible sur le site de l’institution.

*    *

*

Deux études, menées par des femmes, avaient levé un coin du voile.

Sylvie Ayral a publié La Fabrique des garçons, Sanction et genre au collège (PUF, 2011). Selon l’éditeur,

La grande majorité (80 %) des élèves punis au collège sont des garçons. Comment expliquer ce chiffre en contradiction avec le discours égalitaire officiel ? Pourquoi n’attire-t-il pas l’attention des équipes éducatives ? Ce livre propose d’interroger la sanction à la lumière du genre. Il montre l’effet pervers des punitions qui consacrent les garçons dans une identité masculine stéréotypée et renforcent les comportements qu’elles prétendent corriger : le défi, la transgression, les conduites sexistes, homophobes et violentes. (…) Aux antipodes de la tolérance zéro et du tout répressif, l’auteur plaide pour une éducation non sexiste, une mixité non ségrégative et la formation des enseignants au genre. Ces propositions apparaissent comme une urgence si l’on veut enrayer la violence scolaire.

Sylvie Ayral a été institutrice en milieu rural pendant quinze ans et enseignante d’espagnol au collège. Professeur agrégée, docteur en sciences de l’éducation (Université de Bordeaux), elle est membre de l’Observatoire international de la violence à l’école. Elle enseigne actuellement dans un lycée classé dispositif expérimental de réussite scolaire. Ses recherches portent sur la sociologie de l’adolescence, la construction de l’identité masculine et les violences de genre à l’école ainsi que sur les sanctions scolaires. Sa thèse La fabrique des garçons : sanctions et genre à l’école avait obtenu en 2010 le prix Le Monde de la recherche universitaire.

Anne-Marie Sohn a publié « La Fabrique des garçons, l’éducation des garçons de 1820 à aujourd’hui » (Textuel 2015). Eh oui, le même titre ! Pour deux regards différents, celui d’une sociologue de l’éducation et celui d’une historienne. Selon l’éditeur :

De l’instauration à la déstabilisation du modèle masculin.
Accéder aux privilèges, aux devoirs et attributs masculins s’apprend. La façon d’habiller le garçonnet, la barbe de l’adolescent, les jeux et les héros, l’initiation à la sexualité, au travail et à la citoyenneté, tout dans la formation des garçons les différencie des filles. C’est ce dont rend compte ici Anne-Marie Sohn en s appuyant sur un fascinant recueil d images.

Anne-Marie Sohn est professeur d’histoire contemporaine à l’ENS Lettres et Sciences humaines, à Lyon. Elle est spécialiste de l’histoire du féminisme, de la jeunesse et des rapports hommes/femmes et elle a publié de nombreux ouvrages sur la question. Elle a publié, entre autres, Sois un homme (Seuil, 2009), consacré à la formation de la virilité dans le premier puis le second XIXe siècle. Elle a publié également Chrysalides. Femmes dans la vie privée (xixe-xxe siècles) (Publications de la Sorbonne, 1996) et Âge tendre et tête de bois. Histoire des jeunes des années 1960 (Hachette, 2001).

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*

Je signale tout de suite que je n’ai pas lu ces deux livres. Mais j’en ai lu plusieurs présentations pour en saisir le contenu. Mon article n’a pour but qu de souligner l’importance du rapport publié aujourd’hui. Même si ce rapport vise en général la violence à l’école (sans poser frontalement les questions de genre).

Je m’intéresse de plus en plus à cette question, car je suis convaincu que la période de la première adolescence est un moment formateur très important de la masculinité et qu’il est mal connu.

On souligne souvent que les injonctions des parents forment la virilité du garçon. Et qu’il faudrait leur donner une autre éducation à l’égalité. Je n’ai pas l’impression qu’on ait beaucoup progressé pour donner un bagage pertinent aux parents. Bien évidemment, on parle de la couleur traditionnelle (bleu ou rose), du choix des jouets, des slogans sexistes à éviter (ne pas pleurer comme une fille, etc.). Mais rien ne garantit que ces gestes sont la source de la virilité. Je ressens bien (par expérience personnelle) que le modèle du père est formateur et important, mais ce n’est pas sous forme d’injonctions que cela s’installe. (Je reviendrai un jour sur cette question de la prime enfance car mon opinion a évolué).

On parle beaucoup moins de la prime adolescence. On évoque pourtant souvent la période du collège comme une période très pénible de violence entre enfants. Il est frappant de penser que les garçons, au moment où ils se retrouvent dans une bande de garçons, en s’éloignant fortement du contrôle parental et de l’éducation familiale reçue, adoptent des attitudes sexistes, souvent même avant qu’ils soient touchés par la puberté (qui est plus tardive que chez les filles). Pour moi, les garçons versent dans la virilité agressive entre hommes, et dans le mépris viril vis-à-vis des filles, par un effet de groupe, un effet d’influence sociale nouvelle, en autonomie par rapport à la famille. Les évolutions récentes de la vie sociale (réalité virtuelle par les écrans, réseaux sociaux, influence de l’image et de la pornographie) accentuent cette plongée des garçons dans un monde nouveau, collectif et violent.

Par la suite, les passages à la vie sexuelle, puis à la mise en couple sont deux autres épreuves formatrices de la masculinité, moins importantes, mais qui peuvent rectifier ou renforcer l’expérience si particulière de la prime adolescence, prépubère.

Ce thème d’étude est pourtant nouveau. Le fameux recueil « Histoire de la virilité » ne l’aborde pas comme tel. Et nous n’avons sans doute pas encore les outils et les méthodes pour l’affronter. Il faudra encore bien des enquêtes.

Je reste donc avec une idée  décalée, à propos de la question posée ci-dessus par le journal. A mon avis, ce n’est pas la surexposition des garçons à la violence scolaire qui induit ensuite une surexposition (sic) des femmes. C’est le fait que le groupe des hommes (jeunes) entraine ses membres dans une violence dominatrice contre l’institution (pour donner des gages de sa masculinité) et contre les femmes.

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*

Le plus probable est que le rapport publié aujourd’hui ne fasse encore que peu bouger l’institution scolaire et, derrière elle, la société toute entière.

Dans un récent article du Monde, Sylvie Ayral affirme avoir été « barrée de partout » après avoir publié La Fabrique des garçons.

L’université ne m’a pas demandé la moindre intervention à la suite de mes travaux et, lorsque j’ai envoyé des candidatures spontanées pour donner des conférences, je n’ai même pas eu d’accusé de réception, explique-t-elle. Quant à l’Institut universitaire de formation des maîtres (IUFM), il a annulé ma venue deux jours avant sur décision du directeur qui trouvait le sujet délicat. L’idée que l’on puisse déviriliser les garçons suscite une panique morale et renvoie à la crainte que la société s’écroule.

J’ai publié également un article présentant une importante étude australienne sur ce que subissent les étudiants universitaires (ici). Cette étude aussi avait reçu un très faible écho dans les médias.

Et Eric Debarbieux, le directeur de l’observatoire européen de la violence à l’école, qu’il a fondé en 1998, témoigne de ses débuts : « Quand on commence les enquêtes de victimation en 1993, on distribue 14 000 questionnaires avec zéro centime. On doit aller à Marseille pour l’enquête, on n’a pas le choix et on descend à cinq dans ma Twingo, on se fait héberger dans le T2 d’une copine et je dois même animer une conférence pour payer l’essence ! » (dans un article du Monde de 2012).

Soyons donc attentifs à ce domaine d’études « nouveau ». Et, pour se convaincre que ces violences entre garçons sont principalement des violences sexistes, je renvoie à cet article du journal Libération qu date de quelques semaines (ici).

 

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Il y a un « Petit guide du féminisme pour les hommes » !

Ce n’est pas difficile de mettre le féminisme au centre de la place publique. En voici un exemple évident.

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« Persistance des rôles de genre » – temps consacrés par l’homme et la femme aux soins du bébé et à d’autres tâches de ménage ou de soin aux personnes

C’est à Figueres, petite ville de Catalogne proche de la frontière française, que j’ai découvert cette exposition en mars (elle n’était plus là en mai). Toute proche des Ramblas et de la Halle de marché, cette place est bien fréquentée. Je crois avoir compris que l’exposition est une création locale.

Un petit livre vient de paraître et il a un peu la même évidence : c’était si simple de faire cela. Cela manquait pourtant. C’est le « Petit guide de féminisme pour les hommes » réalisé par Jérémy Patinier et publié au mois d’avril aux éditions TEXTUEL. Il coûte 14,90 euros.

Vous pouvez vous en procurer pour votre père, pour votre grand-père, pour votre frère, pour votre fils, pour votre ami, et d’abord pour vous même. Il sera encore valable à la saison des cadeaux… Il ne tient qu’à vous de le mettre sur la place publique (car vous devrez sûrement le commander).

Il s’agit d’un très chouette travail. C’est facile à lire et pourtant c’est très complet. C’est égayé avec des quizz, des jeux (listes à compléter, etc.), des moments d’introspection, et même un « cahier d’entrainement féministe » avec 30 propositions d’observation et d’annotation… Et pourtant, c’est un livre sérieux comme il faut aux hommes : il n’y a pas de dessins 🙂 !

C’est un portrait du féminisme, avec beaucoup de ses facettes, avec plein d’explications, mais toujours avec le but d’interpeller le lecteur masculin. Il y a des chiffres et des exemples sur la situation des femmes (démographie, violences, salaires, éducation, santé) en France et dans le monde. Il y a des femmes remarquables pour le féminisme mais aussi les quelques rares hommes à signaler. Il est dit enfin que c’est un « outil de dialogue » et effectivement, cela doit permettre au lecteur d’obtenir des réactions et des compléments de vécu auprès d’amies, sur un sujet qu’on aborderait sincèrement enfin…

Bref un résultat agréable et instructif, à lire sans effort. Un beau travail de Jeremy Patinier qui est journaliste. On dira peut-être que des informations sont banales ? Mais il faut dire avec l’auteur : « Le seul rempart qui garde les hommes à distance du féminisme tient en 8 mots : c’est qu’ils n’y pensent même pas ». (C’est la première phrase du livre). Donc c’est un premier éclairage… mais avec de très nombreux aspects. Et qui permettent d’aller plus loin (il y a de nombreuses références de livres, de sites, de vidéos et audios…). Il propose pour finir un Manifeste des hommes pour le féminisme (une charte d’engagement)… et un questionnaire pour 5 minutes d’introspection.

C’est fait avec une approche d’un féminisme assez soft pour être accepté par les hommes, un peu comme l’avait fait en son temps Benoite Groult. D’elle, l’auteur reprend la phrase  « le féminisme est un humanisme ». Et le féminisme est présenté comme un mouvement pour l’égalité. Mais sans être pointu, il fait état de plusieurs féminismes et de leurs divergences. Les sujets qui « fâchent » sont évités (le voile, la prostitution… ) et c’est sans doute un choix stratégique : ne pas être trop exigeant au début, ne pas induire du rejet. On peut discuter de ce choix, mais on peut le comprendre aussi.

Ce qui me parait surtout positif, c’est que l’auteur a pour objectif de mettre les hommes en route pour le changement. Et qu’il a éparpillé des moments de réflexion et d’action au sein de la lecture. De sorte qu’on peut difficilement en dire « je l’ai consulté et je me suis informé, c’est tout ».

Une réussite, donc, et il faut encourager sa lecture.

 

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Ce que les hommes (dont le pape) disent de l’IVG

(avec un rajout du 16 juin, sur des propos du pape). La Belgique débat actuellement de la dépénalisation entière de l’interruption volontaire de grossesse. En effet, l’avortement est toujours poursuivi pénalement en Belgique. Mais une pratique répondant à divers critères (endéans les 12 semaines de la conception, dans un centre agréé, avec du personnel médical, après un délai de réflexion, etc.). reste « dépénalisée », protégée des poursuites.

Ce pays est resté profondément catholique au plan culturel et institutionnel, malgré une déchristianisation forte depuis 70 ans et un courant puissant de « laïques », présent depuis près de deux siècles. Autant dire que la proposition de permettre l’IVG sans aucune limite ou critère ne passera pas sans débat.

Dans ce cadre, j’ai découvert les phrases qui suivent, seules accessibles d’un article plus long, paru sous le titre : « Éditorial : l’IVG, ce fragile équilibre » dans La Libre, journal belge clairement affiché comme catholique. Elles sont rédigées par un homme, Dorian De Meeûs. Et je me suis interrogé sur ce discours masculin qui tient en un paragraphe de cinq phrases que voici :

1.- « Faut-il dépénaliser entièrement l’interruption volontaire de grossesse (IVG) ?

2.- Cette question ne peut être banalisée tant elle renvoie à un enjeu majeur pour notre société, en l’occurrence à la nature même de la vie humaine existante ou en devenir. »

Cette entrée en matière est frappante : elle ne parle aucunement des femmes. C’est une question de société. Une question de société est une question qui se pose à tous les hommes de cette société (dont les femmes, cela va SANS dire). L’effet de cette annonce, c’est de déclarer que les hommes ne sont aucunement étrangers au débat. Et que les femmes n’y ont aucune importance particulière.

Ensuite, on nous dit que la nature de la vie, même existante ou en devenir, est un enjeu majeur pour notre société. Vous le saviez, vous ? Nous voyons des morts sur écran tous les jours, des morts de la guerre, des morts parmi des manifestants, des morts parmi des populations migrantes — et les fictions dont nous nous délectons sur un plan culturel parlent avant tout de violences et de morts. Nous ne pouvons nier que la violence masculine frappe les femmes tous les jours, par des meurtres et par des viols notamment. Elle atteint aussi des enfants, et notamment par la pédophilie et l’inceste. Comme on le dit souvent, le viol et le meurtre font partie de notre culture, non pas seulement comme fantasme, mais comme pratique faisant l’objet d’une tolérance sociale et institutionnelle, amoindrissant la répression. On peut donc douter que la vie soit un enjeu majeur de notre société sauf à titre de pieuse déclamation ! (1) Sauf en ISOLANT la problématique de l’avortement comme une problématique différente. C’est bien ce qu’on voudrait faire, mais les défenseurs de l’illégalité de l’avortement ont besoin de partir d’une déclaration sur le caractère sacré de la vie.

3.- « Le Code pénal est notamment là pour protéger la société. A commencer par les plus faibles d’entre nous, les sans-voix. ».

La première de ces phrases est exacte : il s’agit d’exercer une violence légale répressive envers la violence des individus contre les personnes et les biens. Mais la deuxième est manipulatrice : il n’y a aucune priorité à protéger les enfants.  Et moins encore à protéger les faibles et les sans voix : on sait combien les droits économiques et sociaux (un volet des droits de l’homme) sont mal respectés dans notre droit, permettant des inégalités criantes. Parfois la protection des biens passe avant la protection des personnes…

4.- « Depuis près de 30 ans, l’avortement jusqu’à 12 semaines est traité comme une exception à l’interdiction pénale, ce qui permet de reconnaître aux femmes en détresse le droit de ne pas aller au terme d’une grossesse… »

Et voilà ce que devient l’avortement dans la bouche des hommes : « aller au terme » de toute grossesse est la règle, et « ne pas y aller » est une exception reconnue, mais encadrée et conditionnée par divers critères. C’est ici seulement que les femmes entrent en scène, mais sans liberté aucune et dans une passivité totale : un droit va leur être reconnu généreusement par la société des hommes.es. (Admirez la trace inclusive correcte…).

Voilà, le discours masculin neutre est planté. il n’est pas nécessaire d’en entendre davantage (et il faudrait payer…). C’est un discours de déni et de manipulation. L’avortement est une constante de l’histoire humaine, malgré toutes les interdictions. La pratique ne s’est pas accrue avec la légalisation partielle. Par contre, des vies de femmes ont été sauvées et des circonstances d’angoisse et de précarité et de risque sanitaire leur ont été épargnées. Ces simples faits sont disqualifiés d’entrée par le discours masculin neutre.

Les hommes ne peuvent aucunement sentir ce qu’il en est de porter la conception et la première vie, ils ignorent ce que signifie « d’aller à son terme » durant de long mois et, s’ils savent un peu ce que c’est un accouchement pour y avoir assisté de loin, ils avouent le plus souvent qu’ils ne voudraient pas vivre cette épreuve. Face à l’événement d’une grossesse, ils ne peuvent aucunement sentir ce qu’il en est de ne pas la souhaiter et ensuite d’en décider de manière responsable et éthique, en son for intérieur, d’une interruption ou non, ils ne peuvent aucunement savoir ce qu’il en est de partager ce type de dilemme avec diverses personnes au sein d’une institution. Et pourtant, ils se piquent de vous expliquer ce qu’il faut en penser.

On pourrait imaginer de disqualifier tous les hommes du débat sur cette question politique et sa décision, qui serait ainsi réservée aux femmes. J’imagine déjà d’ici le tollé ! Comment ? Une réunion non-mixte et une décision non-mixte ? Sans la présence du président d’assemblée, des assesseurs et questeurs et greffiers ! Vous rêvez.

Rajout sur un article du 16  juin, toujours dans le même journal :

François le moderne associe avortement et nazisme !

Décortiquons à nouveau :

« J’ai entendu dire qu’il est à la mode, ou au moins habituel, de faire au cours des premiers mois de grossesse des examens pour voir si l’enfant ne va pas bien ou s’il naîtra avec quelque chose (un problème, ndlr), le premier choix étant de s’en débarrasser », a déclaré le pape en recevant au Vatican des représentants d’associations familiales.

Bien sûr, le pape n’a pas les mains dans le cambouis, il « entend dire » (par qui ?) qu’il est à la mode (c’est donc une tocade sans réflexion) ou à tout le moins habituel (en fait c’est évidemment exceptionnel) de faire des examens (ben, oui, c’est un progrès de la médecine, qui l’interdirait ?) et, en cas de problème, le PREMIER CHOIX est de s’en débarrasser. Qui a inventé ce scénario d’horreur ? Comme je l’ai dit plus haut, les hommes ne peuvent aucunement ressentir ce que c’est de porter un choix responsable de porter une conception et une grossesse. L »avortement encadré médicalement rend le CHOIX plus sécurisé que les pratiques clandestines d’antan (et encore pratiquées dans de nombreuses sociétés). Que ce soit pour une grossesse non souhaitée ou pour une grossesse montrant un problème pour la vie digne d’un enfant, cela reste un choix difficile pour la femme concernée. Le racontar de l’homme-chef du Vatican sur une décision de type  » faites le choix de la facilité et du bon débarras » est donc profondément injurieux.

« Au siècle dernier, tout le monde était scandalisé par ce que faisaient les nazis pour veiller à la pureté de la race. Aujourd’hui nous faisons la même chose en gants blancs », a déclaré le pontife argentin. Le pape s’est aussi interrogé: « Pourquoi ne voit-on plus de nains dans les rues ? Parce que le protocole de nombreux médecins dit: il va naître avec une anomalie, on s’en débarrasse ».

Par deux fois, le pape enfonce le clou, d’abord par une comparaison de type « point Godwinn » (évoquer les nazis parce qu’on n’a pas de meilleur argument), ensuite en méprisant les handicapés au passage, ainsi que les progrès du suivi de la grossesse, qui a largement amélioré l’espoir de vie à la naissance et de naissance sans problèmes.

et envenime le débat sur le mariage et l’accueil d’enfants pour tous

S’exprimant sur la question de la famille, le pape a observé qu' »aujourd’hui on parle de familles diversifiées, de divers types de familles. Oui c’est vrai: famille est un seul et même mot, on dit aussi la famille des étoiles, la famille des animaux ». « Mais la famille, à l’image de Dieu, homme et femme, il n’y en a qu’une seule », a poursuivi Jorge Bergoglio.

Ce qui revient à affirmer la bonne famille (traditionnelle) est à l’image de Dieu (sic, je ne savais pas que dieu est androgyne), et que toute autre union humaine est un assemblage animal ou une confusion mentale ; il en est de même de tout parent divorcé ou séparé (le souvent des mères d’ailleurs).

C’est pas seulement un discours rétrograde, c’est un raisonnement profondément pernicieux !

(1) Détail désopilant de cette culture du meurtre : dans le même journal, on se réjouit d’une petite sauterie entre une vingtaine de généraux d’aviation de divers pays tenue à Jérusalem pour célébrer le premier tir opérationnel du F35 Loocked-Martin (ce qu’on appelle un « baptème du feu », pour faire joli — car cette expression signifie en fait « subir pour la première fois » le feu d’un tir). Son CEO, Marillyn Hewson, est venue expliquer les mérites des avions de “cinquième génération”. Ainsi qu’on nous l’explique benoitement, « l’échange d’informations avec les militaires israéliens est intéressante dans la mesure où ils sont confrontés à une menace ­- la défense antiaérienne russe en Syrie ­- à laquelle les pays occidentaux risquent d’être un jour confrontés. » Or c’est l’avion israélien qui a tiré « quelque part au Moyen Orient » et on accuse une défense anti-aérienne d’être une menace ! On finira par prétendre que des lances-pierres sont une menace pour la meilleure armée du monde, sans que cela étonne personne dans ce monde-là ! Ou que l’avortement est une menace contre les valeurs les plus sacrées de la société…

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« Visé par une plainte pour viol, le réalisateur dément l’accusation »

Je ne sais pas pour vous, mais moi j’ai tiqué. On ne dément pas une accusation.

On oppose un démenti à des faits prétendus. Luc Besson « dément catégoriquement tout viol de quelque nature que ce soit », a déclaré à Reuters son avocat, Me Thierry Marembert.

On peut démentir, on peut nier une nouvelle, et même une personne.  Mais on ne peut pas toucher à l’accusation ou la plainte qui existe. Le titre dévalorise à l’excès la plainte d’une femme. Il est centré uniquement sur la version de la personne visée. L’inverse donnerait : Luc Besson nie, mais plainte a été déposée par une femme pour l’accuser de viol. C’est plus exact : car L. Besson est à l’étranger et n’a pas été entendu par la police. Il est à considérer comme présumé innocent à ce stade, seule la plainte existe. Le discours médiatique de son avocat est sans valeur légale, mais il est pris ici pour un fait plus lourd que la plainte. « On ne prête qu’aux riches » dit le dicton. Qu’aux dominants.

Je ne sais plus quel journal m’a servi ce titre. Je constate qu’une dépèche AFP a été reprise par tous les journaux de France (de l’Ardennais à Corse Matin) et de Navarre (de la Belgique à la Suisse), parfois complétée avec la mention « sources concordantes ». La concordance des mâles.

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« Concours Reine Élisabeth: un palmarès inattaquable, la musique sort vainqueur ! »

Je ne sais pas pour vous, mais moi, j’ai tiqué immédiatement. C’est un titre du Soir de ce dimanche (ici). Or nous connaissons la musique entrainante, rythmée, colorée, délassante. Mais la musique vainqueur ? Je parie que, si le palmarès devait être attaqué, on aurait titré : la musique sort perdante.

Car le masculin vainqueur l’emporte, même sur une musique victorieuse. Qui pourtant sort grandie du palmarès.

Cet article n’est pas dans la rubrique sportive, non, il est dans la rubrique Culture.

On le sait, la titraille des journaux a toujours été scandaleux. parce que sexist. Na !

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Sortir de sa « case de genre » imposée…

Que nous assigne-t-on à la naissance ? Que nous fait la société pour nous « genrer » ? Et comment en sortir ?

Faisant un commentaire suite à un article de blogueuse, tagé ‘féminisme’, je me suis lancé dans une réflexion que je veux poursuivre ici. Elle demandait : « c’est quoi être une femme dans la société d’aujourd’hui ? » (voir ici). Sa question avait l’intérêt de naviguer entre « assignation femme » et « normes sociales ». J’ai parlé spontanément de la « case femme » et de la « case homme » :

…et le garçon (c’est mon rôle d’en parler, pas de parler de la case femme, mais je pense que cette comparaison peut te donner des pistes) doit assumer de se ranger dans la case « homme ». C’est une structuration très forte et qui est exigée pour rentrer par ces « cases » dans le fonctionnement social. Pour un homme, c’est s’intégrer avant tout dans le groupe « nous les hommes », en se montrant « digne » et solidaire et pourtant en compétition. Bref on est ensemble et pourtant on est un peu inhumains, avec de mauvaises relations humaines. On a pas beaucoup d’impositions d’apparence physique ou costumée, sauf de ne pas paraître mou, « femelette » (en fait cela veut plutôt dire « hommelette » !). Et ce n’est pas plus facile de développer une personnalité et une autonomie et prendre sa part de pouvoir [j’avais désigné ces trois ‘défis’ dans les difficultés de l’autrice à s’assumer comme femme]. Et toujours on n’a pas la certitude d’être « vraiment un homme », on reste dans l’indéterminé. (Je dis tout cela pour te donner un « point de vue » différent sur ta question, faisant miroir).

On réduit souvent cette question au « sexe assigné à la naissance », et donc au choix de couleur rose/bleu et de jouets poupée/camion de pompiers, c’est-à-dire à un comportement parental. On insiste parfois sur le changement des injonctions traditionnelles qui seraient pernicieuses, ce qui crée d’ailleurs de la culpabilisation. Mais en fait, on nous assigne en réalité de manière continue à une « case » et on nous demande de correspondre à cette case : par des attitudes, des postures, des apparences. Le garçonnet n’est pas perverti par son éducation, il est obligé de rentrer de plus en plus dans la case, dans les normes et contraintes de sa case. En fait, l’assignation se développe tout au long de la vie. Même au quatrième âge : le très beau film « une grand-mère indigne » montrait une femme agée dans le rural prenant soudain son autonomie pour vivre sa vie…, ce qui est hors normes. Et le garçon intègre son lot de normes sociales progressivement : dans l’enfance, à l’age de la « bande » (anciennement jusqu’au service militaire), à l’âge de la « baise » et à l’âge d’être père à tout le moins.

On pourrait étendre l’idée aux diverses assignations/discriminations sociales (selon le principe ‘intersectionnel’ et décrire les contraintes liées à la case « femme noire », « homme noir », « femme ouvrière » ou « femme ouvrière noire ».

Les nécessités de « faire société »

Et qui est ce « on » qui assigne ? Le fonctionnement social. Pour sa stabilité, sa cohésion, sa cohérence, pour éviter la « confusion des genres », la société impose une discipline, des places, un ordre. Elle en a besoin. Et elle impose des règles d’exogamie, de respect de la propriété, de résolution des conflits, de gestion des morts, etc. Et avant tout, d’hétéro sexualité. Et aussi des règles d’organisation avec des « chefs », des tenants du pouvoir.

Notons que ces règles peuvent être très différentes selon les espèces (j’en ai parlé dans l’article « Sur l’origine de la domination masculine »). Elles varient aussi dans le temps, ce que André Rauch montre bien pour l’évolution des modèles masculins au cours du XIXe siècle (du grognard napoléonien au sportif accompli en passant par le membre de cercle ou de club — Le premier sexe, mutations et crise de l’identité masculine, Hachette Littérature, 2000).  Au point que certaines formes de modèle du passé peuvent nous paraître incompréhensibles, inconvenantes (pédophilie, homosexualité) et que nous les oublions, dénions (ainsi de prescriptions religieuses anciennes, bibliques).

Mais on ne peut concevoir une société sans règles, une pluralité de règles contradictoires, etc. On imagine des sociétés avec de nouvelles règles (utopies, science-fiction…)

La période que nous vivons met fortement en cause l’assignation et le contenu des cases, et la hiérarchie entre les cases. C’est ainsi que nous avons adopté l’objectif de l’égalité, sans avoir bien exploré ce qui dans chaque case est corroboré à la hiérarchisation inégalitaire. Nous avons accepté (enfin, c’est en cours) certains refus de l’assignation femme/homme (la transition) ou le refus de l’hétérosexualité (le coming out). Les femmes ont fait un énorme travail pour décrire le contenu de l’assignation en tant que contrainte envers elles. Mais il reste des effets de ces cases (féminines), qui peuvent entraîner des clivages dans la discussion : telle la question du voile ou du burkini, alors que par ailleurs l’idée de pouvoir s’habiller librement parait essentielle. Ou la question de la prostitution.

On a beaucoup moins exploré la case masculine. Qui forme aussi une case genrée avec ses contraintes, ses normes. Les hommes ont une relation d’amour-haine avec ces normes. Tout leur dit « d’être un homme » mais ce n’est jamais acquis définitivement. Ils sont dans l’angoisse et dans la souffrance par rapport à l’idéal viril (sic : c’est un embrigadement, pas un idéal de vie). Certains sont dans la souffrance de ce qu’ils ont endurée et de ce qu’ils endurent pour être un homme ou être pourtant disqualifié.

Et pourtant, ils dominent !

Et pourtant, les hommes dominent ! Est-il alors justifié de les plaindre, de les rassurer, de les conforter dans leur comportement (alors que le féminisme les perturbe un peu) ?

J’ai donc ajouté dans mon commentaire de cet article :

Mais bien sur, en tant qu’homme, on profite tous les jours de la domination masculine. On a un regard intrusif, on prend la parole et on n’écoute pas (les faibles, les femmes, les enfants) et, même si on est exploité, frustré, on a une (petite) part de consolation de pouvoir profiter d’une femme, de plusieurs femmes, jouer au chef dans son ménage, dans sa bande de copains, etc. Il faut que cela change (et cela passe notamment par changer le regard des hommes d’abord, mais changer un fonctionnement social aussi, autant qu’un changement individuel (prendre sa part des taches du ménage, des soins aux personnes…).
Et donc être une femme, c’est rentrer dans la case exigée par le fonctionnement social (lequel est au profit des hommes). Et le mouvement des femmes (féminisme) bouscule cette case et c’est bien. Mais tant que la case des hommes ne sera pas bousculée par eux-mêmes et que la société l’entende et en tire les conséquences, la discrimination et la domination n’évolueront pas beaucoup.

J’ai été amené à aborder encore ce sujet aujourd’hui. Suite à un article d’Agnès Maillard sur le site du Monolecte « Parlons chiffons » (voir ici) , j’ai trouvé dans un commentaire la phrase suivante :

De mon idée, mais je n’ai pas réfléchi tant que cela à la question, c’est juste une manière d’écraser sous la botte de l’obéissance la masse pour qu’elle reste à sa place. Cette dictature de l’apparence opprime autant les hommes que les femmes, je ne suis pas certain qu’il y ait un sexe plus opprimé que l’autre (même si les demandes sont différentes, elles existent de la même manière pour les 2 sexes). Je ne cherche pas à nier le ressenti que peux avoir certaines personnes, je doute de son fondement comme domination patriarcale. La charge mysandrique est plutôt contre-productive. (…) Oui il y a des dominations et je dois avouer que sauf exception, je n’en vois pas autour de moi (ou alors tout est domination, ou alors avec l’age j’ai la vue qui baisse).

Et j’ai trouvé bon de répondre (réponse qui a plu à l’autrice, mais déplu au commentateur) :

« Cette dictature de l’apparence opprime autant les hommes que les femmes, je ne suis pas certain qu’il y ait un sexe plus opprimé que l’autre (même si les demandes sont différentes, elles existent de la même manière pour les 2 sexes) ». Oui, les deux sexes sont opprimés par le système ; mais ce système installe une distinction et une hiérarchie/domination où les hommes ont le dessus et les femmes le dessous. Les hommes ont surtout des contraintes du jeu entre hommes (compétition, nécessité de prouver qu’on est un homme encore et encore), y compris en pétant et pérorant… ; mais ils peuvent avoir un comportement intrusif et pénétrant vis à vis des femmes (je parle du regard masculin, évidemment 🙂 ) sans se gêner et être maîtres de la « réputation » des femmes (sur un tout autre mode de jugement que sur celui de la compétition masculine).
« Je ne vois pas de domination autour de moi » : bravo, vous illustrez le déni des hommes sur leur domination mais qui avouent pourtant : je ne voudrais pas être une femme (cf. Léo Thiers-Vidal). Et tout dominateur est dans le déni, accusant le dominé (cf. « classe laborieuse, classe dangereuse » ; le colonisé est un barbare, il n’a pas d’âme, etc.). Mais on ne dit plus comme jadis : « les femmes elles exagèrent ». On dit seulement que les féministes exagèrent…

*     *

*

J’ai, dans cette réflexion globale, peut-être enfoncé des portes ouvertes. Sur les thèmes de l’assignation et des normes sociales. Et pourtant, j’ai le sentiment de clarifier des choses, sur la distinction entre normalisation genrée et hiérarchisation, sur l’assignation comme processus continu de formatage et d’adaptation. Sur le fait que les hommes peuvent se prétendre victimes tout en étant dominateurs (défaut illustré par le commentateur que j’ai cité et répété par son mécontentement que je n’ai pas cité).

En passant, si j’adore l’écrivain noir américain Chester Himes (surtout pour ses premiers romans et pour ses nouvelles), c’est qu’il excelle dans le rendu de cette contradiction entre domination et respect de sa servitude chez les noirs, qu’ils soient manipulés par des blancs progressistes (La fin d’un primitif), par des prêcheurs religieux, ou par des escrocs… Personne n’est héroïque chez lui (l’inconscience touche les noirs et bien plus encore les blancs). Même lui n’est pas un héros, qui se sortit de sa situation de délinquant par l’écriture, alors qu’il aurait pu aussi bien verser dans le terrorisme (qu’on trouve caricaturé dans ses dernières fictions) ou dans la lutte politique (il fut ami de Malcom X et des Blacks Panthers). Mais je m’égare !

Sortir des cases de genre ?

Alors, peut-on sortir de sa case imposée ? Oui, mais par un puissant mouvement de déconstruction collective, et qui marque des points dans la société, qui doit faire évoluer ses normes sociales. C’est que les femmes sont en train d’acquérir, après 50 années de lutte, ou du moins de franchir des étapes décisives. Et elles viennent de faire un pas imprévu avec la campagne MeToo, car elles ont rendu visible une part du contenu de la case des Hommes, elles ont mis le doigt sur une part de leur comportement. En outre, elles ont abordé ce sujet collectivement, elles peuvent faire groupe en dehors de la case imposée jusque là, qui réclamait silence sur les violences masculines (harcèlement et abus de pouvoir sexuel). Il y a encore certainement bien du chemin, mais il y a une dynamique collective qui dépasse largement les féministes. Et cela change tout : on n’est plus dans des démarches individuelles, souvent mises en cause « en public », tant pour leur comportement que pour leur engagement et leur idéologie. On a un mouvement qui gagne le respect. Bien sur, ce sont des militantes qui ont préparé longuement et patiemment ce surgissement.

On en est pas du tout à ce stade pour ce qui regarde les hommes. Des milliers d’hommes prennent conscience de leur situation objective et en ont un malaise en tant qu’être humain désireux de relations humaines égalitaires. Mais c’est encore une infime minorité. Beaucoup d’autres prennent conscience de la revendication des femmes et développent un malaise de réaction, de résistance. Ils souhaitent que cela cesse, que cette remise en cause ne les vise pas. Ils souhaitent retrouver leur tranquillité, échapper à ce doute supplémentaire. Et beaucoup de femmes se soucient de leur état d’âme et souhaitent amoindrir la mise en cause des hommes.  Voilà d’où provient le concept de « Misandrie » (haine des hommes) : combattre toute vision négative. Et ce groupe d’hommes et de femmes est encore une minorité, à mon avis, bien que fort nombreuse sans doute.  Et il y a un troisième groupe, d’inconscients indifférents ou d’inconscients virulents et violents. Y compris par le meurtre, comme on vient de le constater avec l’affaire de Toronto (voir mon article d’il y a peu su le Terrorisme viril). Ce groupe des inconscients est encore massif chez les hommes (et présent aussi chez des femmes). Même si la résistance violente est le fait d’une minorité.

Sur les réseaux sociaux, c’est ce groupe d’inconscients, en partie virulents, qui fait la loi et la rumeur ! Et comme cette résistance est en capacité de polariser progressivement autour d’elle et de contrecarrer l’impact du féminisme sur les hommes, il y a une dynamique qui est encore loin d’être favorable dans le groupe des hommes.

Ceux qui sont dans l’infime minorité qui veut tirer les conséquences du féminisme et changer les choses, je les appelle « les pionniers ». Déjà ils changent leur comportement en partie, et renforcent leur conscience et leur engagement. Quelques premières publications (dont deux ou trois récentes) leur donnent du « grain à moudre ». Mais leurs perspectives ne sont pas claires et ils restent dans un brouillard, un peu incrédules. On ne peut attendre d’eux qu’ils créent de toutes pièces un fort ralliement.  Ils n’y arriveraient pas et ne feraient pas le poids contre la résistance au changement. Mais ils doivent commencer à s’afficher et construire patiemment. Sortir de leur trou et de leur passivité ou inertie (ce n’est pas gratifiant, au début). Donner un signe d’espoir dans l’attente du changement social, de la dynamique d’un mouvement collectif qui surgira bien un jour.

(N.B. Je parle surtout pour l’Europe ; il y a plus d’engagement d’hommes au Canada et aux USA, semble-t-il, mais avec une situation plus tendue du point de vue de la « résistance » virile également).

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« Le jour où j’ai frappé un inconnu »

J’ai été profondément intéressé par l’article paru sous ce titre ici, et rédigé par la blogueuse « femmerebelletoi ». L’autrice présente de manière très sincère ce qui lui est arrivé et pourquoi. Je considère qu’elle a « trouvé les mots pour le dire » et qu’on peut en tirer des leçons.

En deux mots, serveuse dans une galerie commerçante, elle n’a pas supporté qu’un jeune blondinet l’apostrophe d’un « sexy, hein » en la reluquant pesamment. Elle a poursuivi le gars, elle l’a bousculé, elle l’a mollement boxé, elle lui a crié dessus, jusqu’à ce qu’il lui reconnaisse le droit de crier (et en l’incitant) une troisième fois « connard ». Elle a regagné son job, tout en devant affronter ce regard morne et « non-concerné mais quand même » des badauds de la galerie. (Même situation que si elle avait morigéné un gosse en public, ai-je pensé. Cela n’arrive-t-il qu’aux femmes ? ou elles seulement sont-elles dévisagées ?). Dans l’arrière boutique, elle s’est écroulée en sanglots.

Une anecdote sans grande importance ? Une violence gratuite qui cherche à se justifier ?  Lisez plutôt :

Aujourd’hui, j’écris parce que j’ai craqué.

Aujourd’hui, j’ai cédé à la violence, et je me suis battue. Je suis quelqu’un qui est contre la violence, je pense sincèrement qu’on ne résout pas les problèmes avec des coups. Et pourtant, j’en suis arrivée là aujourd’hui.Qu’est ce qui m’a mené à un tel acte ? J’ai 23 ans. Je suis harcelée par des hommes depuis mes 9 ans. Mon corps est sexualisé, harcelé, agressé depuis maintenant 14 ans. Ça a commencé avec une agression sexuelle à mes 9 ans, puis des insultes dans la rue, des propositions d’inconnus pour que je couche avec eux, des inconnus qui m’ont suivi, des mots déplacés de mes amis masculins, des mains au cul, des propos humiliants, des klaxons de voitures, des propositions qu’on me ramène chez moi, des « hé miss, t’es bonne ! Eh oh t’es charmante ! » à des « Salope donne moi ton 06 », mais aussi des « quand je te vois ça me rend tout dur », jusqu’à des « mon fantasme, c’est cracher dans ton cul ». Il y a eu des sifflements, des bruits de bouche comme si on appelait son chien, des léchage de lèvres, mais aussi des mecs qui se branlaient dans la rue en me regardant. On m’a déjà demandé « c’est combien ? » un soir de pluie, tout comme on m’a fait remarqué que j’avais « des belles cuisses de petite pute » lors d’une journée ensoleillée. Le père d’un ami a également dit lorsque j’étais au collège que j’avais la taille d’une « suce bite ». Au collège, c’est aussi là où des élèves du même âge que moi m’ont mise à terre et m’ont écartées les jambes pour me mettre des coups de pieds en me disant « prend ça dans ta chatte ». On m’a fait moult remarques sexistes sur mes lieux de travail, on s’est ouvertement moquée de moi car j’étais une femme, tout comme on m’a pris de haut pour les mêmes raisons.  Tout ça n’est qu’un échantillon de tout ce qu’on m’a dit et fait durant ma vie.

Qu’est ce que j’ai fait pour mériter ces 14 ans de harcèlement, d’humiliation et d’agression ? Je suis née avec un vagin entre les jambes. Je suis une femme dans un monde d’homme où il est considéré comme normal de commenter l’apparence des femmes dans la rue, comme une vulgaire marchandise. Il est normal de nous considérer comme des objets sexuels qui doivent du sexe aux hommes. La société dit que c’est normal car les femmes sont gentilles et soumises, et que les hommes sont forts et ont un désir incontrôlable. Sauf que c’est faux. Les hommes ne sont pas des animaux, les hommes ne sont pas mauvais, ce ne sont pas des prédateurs. On les élève comme ça. On leur inculque qu’ils ont le droit d’agir comme ça, et ce, dès la cours de récré. Là où les garçons s’amusent à lever les jupes des filles, là où on dit aux petites filles « ignore-les » (autrement dit, encaisse et tais toi), et là aussi où on dit entre adultes « ah bah, les garçons c’est les garçons, hein ». Non. Ça n’a pas à être comme ça.

Mon entourage masculin est profondément féministe, ça ne les empêche pas de désirer les filles, et pourtant ils le font respectueusement, sans harcèlement, sans regards appuyés, sans non-respect du consentement. Mes petits frères ont été élevés dans des valeurs féministes, et ils sont en train de devenir des hommes décents, comme beaucoup d’autres. Des hommes qui considèrent que les femmes ne sont pas des bouts de viande. L’homme prédateur n’est pas une fatalité, l’homme ultra viril qui prend tout et détruit tout sur son passage n’est rien d’autre qu’un vieux mythe qu’il faut à tout prix déconstruire. (…)

Voilà le vécu d’une jeune fille comme les autres. Un vécu ordinaire. Comme il y en a des milliers. Comme on a dû en convenir parce que des dizaines de femmes ont crié dans me monde entier « moi aussi ! » (MeToo). Parce qu’elles osent en parler ouvertement entre elles, et qu’elles surmontent la honte qui leur a été jadis ainsi imposée. Un vécu odieux, et son autrice explique très bien ce qu’il en est. Le REGARD des hommes SEXUALISE le corps des femmes, il réduit l’être humain à un corps ou des éléments physiques qui concernent le sexe mâle. Et il ne cache pas son regard, il porte un regard appuyé et tenace. C’est en cela que son comportement est sexiste et qu’il constitue un harcèlement. Les femmes peuvent aussi jauger un corps à leur proximité, mais ce sera le plus souvent un regard discret et rapide, sans interruption de ce que ses yeux proposent et permettent de relation avec l’autre comme personne. Voilà le harcèlement dans son premier niveau, et rapidement accompagné de gestes ou remarques dénigrantes.

Voilà le début du témoignage. On peut avoir lu bien des témoignages de ce style. On peut trouver des témoignages bien plus graves, de viol ou de violence. Celui-ci tire sa force dans son caractère ordinaire et des conclusions qu’elle en tire.

C’est 14 ans de harcèlement moral et physique qui m’ont poussés aujourd’hui à frapper mon harceleur. Pendant longtemps, je ne répondais pas comme on me l’avait sagement appris. Mais ne pas répondre me plongeait dans une rage incontrôlable. Car ne pas répondre, c’est approuver. Sans réponse, la personne en face croit que ce qu’elle fait est normal. Que les femmes doivent être traitées de la sorte. Ne pas répondre me plongeait dans un état de passivité forcée. On m’a apprit à avoir peur des hommes, à me montrer « plus intelligente », à avoir peur des conséquence, à tout accepter. Vers 19 ans, fatiguée de cette injustice, j’ai commencé à répondre. Parfois des insultes, parfois des doigts d’honneur, parfois des « ferme la », d’autre fois des questions « pourquoi faites vous ça monsieur ? Qu’est ce qui vous en donne le droit ? », parfois des leçons de morale « nous ne sommes pas des objets, arrêtez tout de suite de traiter les femmes de la sorte. Respectez nous. ».

Qu’est ce que j’ai récolté ? Absolument rien. Mes interlocuteurs masculins ne comprennent jamais notre énervement, ils retournent la situation contre nous « l’hystérique », ou se cachent derrière l’humour « oh ça va, c’était une blague », ou « c’est un compliment », ou encore restent silencieux. Mais jamais, jamais ils ne se remettent en question. Jamais ils se disent que les femmes forment plus de la moitié de l’humanité, que nous sommes simplement des être humains dotés d’une conscience.

Les hommes sont dans le déni. C’est dit ici avec d’autres mots, mais c’est bien de déni de la domination masculine qu’il est question. Ne pas comprendre, retourner la situation, la réduire à de l’humour, rester silencieux : autant de techniques de déni généralement appliquées. Et derrière, le refus de se remettre en question. Le refus de voir les autres comme des êtres humains qu’il faut considérer et respecter.

Or voici la scène, qu’il faut présenter mieux avec son contexte :

Autour de moi, des hommes de tout âges passaient, et sachez messieurs qu’on vous voit quand vous nous matez avec insistance. Mon regard était dirigé sur mon téléphone, mais dans ma vision périphérique je voyais qu’on s’arrêtait presque pour mater mes seins. Parfois je levais les yeux afin de soutenir le regard de ces hommes afin de leur montrer leur impolitesse. Tous ont fait comme si de rien était. Ce qui m’a déjà mis très mal à l’aise, et énervée. La cerise sur la gâteau, c’est ce jeune blond aux yeux bleus qui est passé, m’a regardé lourdement en lâchant un « mmh sexy ». Je lui ai répondu « ta gueule » mais il m’a royalement ignorée.

C’est dans ce paragraphe que j’ai relevé pour la deuxième fois la question du REGARD et de la différence de manière de regarder entre femmes et hommes. Et à nouveau, l’indifférence masculine.

Ce n’était pas du tout la pire chose qu’on m’aie dite. Ce n’était pas une agression physique non plus. Et pourtant. Je suis fatiguée d’avoir à subir ça. Je suis fatiguée que le monde entier pense qu’il y a plus grave dans la vie. Je suis fatiguée que tout le monde pense qu’il est normal d’agir de la sorte. Cette personne m’a traité comme un objet de fantasme alors que je ne la connait même pas, il ne m’a rien demandé, ni bonjour, ni quoi que ce soit, il a lâché son avis sur ma poitrine et a continué sa route comme si je n’étais pas une personne qui mérite le respect. Lorsque je lui ai dit de la fermer, il ne s’est même pas retournée pour m’adresser un regard, il a nié mon existence en tant que personne. Je me suis sentie humiliée et ma colère est montée en flèche. En un quart de seconde j’ai pensé à tous ces gars sur Twitter qui râlaient du mouvement Me Too et Balance Ton Porc en disant « c’est bien beau de balancer sur Twitter alors que vous ne faites rien en vrai. Vous avez qu’à agir aussi. » J’étais en furie. Je me suis levée, je lui ai couru après et arrivée derrière lui, je l’ai poussé de toute mes forces. Il a fait deux pas en avant avant de se retourner en faisant des yeux ronds.

J’étais en colère, je voulais lui faire mal à son égo, l’humilier publiquement comme il le fait avec les femmes, je voulais lui faire mal comme il fait mal. J’ai crié qu’il arrête d’harceler les femmes en le frappant à la poitrine. J’ai commencé à lui donner plusieurs coups. J’étais dans un tel état qu’il représentait à mes yeux tous les hommes qui m’avaient fait du mal jusque là. Je ne l’ai pas tapé très fort…

C’est la description de cette colère qui me parait l’élément instructif de cet article. C’est pourquoi j’ai trouvé nécessaire de citer les autres éléments qui précèdent. La jeune femme qui nous écrit a bien des raisons de se mettre en colère, et elle a la volonté de ne pas se laisser faire. Sa démarche est évidemment légitime. C’est ce qu’elle avait besoin de faire avaler au gars, et à nous par le même mouvement. (Je vous laisse lire son article en entier pour mieux l’apprécier). Donc, merci pour cette leçon des choses de la conduite masculine et de la révolte féminine.

Mais je voudrais faire une remarque sur la conclusion de l’article (un thème évoqué aussi dans le cours du texte, le besoin d’éduquer les garçons) :

Ce que je vous demande également, c’est vous qui êtes papa, maman, tonton, tatie, parrain, marraine, ou n’importe, éduquez les enfants. Filles comme garçons. Apprenez leur ce qu’est le sexisme, le racisme, l’homophobie, la transphobie, et apprenez leur pourquoi c’est grave, pourquoi il ne faut pas le répandre et pourquoi il faut le combattre. Apprenez à vos filles qu’elles sont fortes, qu’elles ont le droit de ne pas être d’accord, qu’elles ont le droit de dire non, qu’elles peuvent se défendre, qu’elles n’ont besoin de personne. Apprenez à vos garçons à considérer les filles comme des êtres humains, à ne pas harceler, à exprimer leur sentiments, à régler leur problèmes sans violence.

On ne peut que souscrire à cet appel. Mais je pense qu’aujourd’hui, il faut affronter les hommes adultes pour qu’ils se mettent à changer (je m’en explique davantage dans ma réponse au commentaire sous l’article précédent). Leur attitude, leur regard, leur conscience. C’est ce que fait cette jeune femme et c’est l’importance de ce témoignage. Certains ont dénigré le mouvement MeToo parce qu’il regroupait des délations sans suite, (sans plainte en bonne et due forme, et avec des preuves s’il vous plait — elles sont si difficiles à établir, n’est ce pas ?). Cette femme montre ce qu’il en coûte de se faire respecter, pour une simple remarque sexiste.

Cet affrontement face aux hommes, c’est aussi aux hommes de le mener. C’est d’abord à eux de le mener. Même si ce n’est pas plus facile. Mais c’est une nécessité évidente. Et urgente, comme je l’ai dit pour la tuerie de femmes à Toronto ce lundi 27 avril.

 

 

 

 

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Terrorisme viril : c’est l’état d’urgence !

Il y a deux jours, je relevais et analysais des commentaires « bêtes et méchants » sur la question « Comment être viril aujourd’hui », telle que problématisée par un article de Zineb Drief du Monde. J’arrivais à la conclusion que la virilité est un tabou, pour des hommes dont la force est le dernier rempart et qui se révèle en fait fragile, devant les mises en doute portées par le féminisme. Je ne croyais pas être si près de la réalité.

Le terrorisme des « célibataires non volontaires » est annoncé. Ce lundi à Toronto, un homme de 25 ans a navigué de la voirie aux trottoirs sur un kilomètre (c’est long) pour renverser le plus de femmes qu’il pouvait. Au total, il y a dix mortes&ts et 14 blessées&és, et les femmes y sont en majorité. Le conducteur a été arrêté vivant, grâce au sang-froid d’un policier (un savoir faire enseigné à Toronto mais pas aux USA, manifestement).

Le tueur (seulement inculpé à ce stade) avait laissé un message informatique annonçant que le règne des « incels » a déjà débuté.

« La rébellion des Incels a déjà commencé. On va renverser tous les Chads et Stacys. »

Sont ainsi visés les hommes ayant trop de succès et les femmes en couple. En bref : les femmes doivent se donner à tout le monde, à tous les hommes du moins !

Qui sont ces tueurs en puissance, « célibataires non volontaires » ? Ils sont des dizaines de milliers ! Perrine Signoret, pour la page « Pixels » du Monde, a mené l’enquête :

Particulièrement actifs en ligne, ils se retrouvent principalement sur le site Incels.me, interdit aux femmes et qui compte plus de cinq mille membres, mais aussi sur des groupes de la messagerie Discord et sur le forum 4chan – notamment sur l’espace de discussion /r9k/, où des milliers de conversations sont ouvertes chaque jour.

Si les femmes ne s’engagent pas dans une relation avec eux, c’est uniquement, argumentent les Incels, parce qu’elles sont « diaboliques ». Les posts trouvés sur Internet les qualifient volontiers de « menteuses pathologiques », de « salopes (…) incapables d’aimer ». « [Elles] prennent plaisir à malmener, à moquer ou à humilier des hommes dès qu’elles le peuvent », résume un internaute.

Celles qui sont la plupart du temps désignées par l’expression « femoid » (contraction de « femmes » et « humanoïdes », visant à les déshumaniser) n’accepteraient d’avoir des relations qu’avec un seul type d’hommes : les « Chads ». Il s’agit de jeunes hommes populaires, charmants, à l’aise avec les femmes, et surtout, ayant une vie sexuelle ou amoureuse bien remplie. Les Incels les méprisent presque tout autant qu’ils les envient. Les femmes en couple sont, quant à elles, surnommées des « Stacys ». (…)

Les discussions sont donc ouvertement misogynes et contiennent même parfois des incitations au harcèlement, ainsi que des glorifications du viol. En novembre 2017, le sous-forum Reddit Incel, qui comptait quarante mille membres, a été fermé par le site pour « violation des règles d’utilisation ». A l’origine un banal groupe de soutien pour personnes célibataires, il avait commencé à être envahi, expliquait à l’époque au Guardian une porte-parole du site, par des « encouragements, incitations ou appels à la violence (…) contre un individu, ou groupe d’individus » — en l’occurrence les femmes.

Sur le site Incels.me, les modérateurs ne semblent, en revanche, pas aussi préoccupés par les abus. (…) Les règles sont floues, et les membres du forum en profitent pour expliquer que, selon eux, « le viol est sûrement cent fois plus plaisant que le sexe classique ». Certains encouragent leurs camarades ayant une vie sexuelle peu satisfaisante à essayer et postent même des tutoriels détaillant les techniques pour ne pas se faire arrêter par les forces de l’ordre lorsqu’on est un violeur en série.

Dans son message, le tueur de Toronto a évoqué Eliott Rodger comme un héros qui l’avait inspiré.

Par le passé, des Incels ont déjà franchi d’autres barrières, passant des paroles aux actes. L’un d’entre eux, mentionné dans le post Facebook d’Alek Minassian, s’appelait Elliot Rodger. En mai 2014, à Isla Vista, en Californie, il tua au couteau, à l’arme à feu et avec une voiture-bélier six personnes et en blessa quatorze autres, hommes et femmes, puis se suicida.

Le jour de cette tuerie, Elliot Rodger avait posté sur les réseaux sociaux une vidéo intitulée « Châtiment ». Il y expliquait vouloir se venger des femmes, qui l’avaient toujours « rejeté » et n’avaient « jamais été attirées » par lui. Il qualifiait cela « d’injustice » et de « crime ». « Je suis le mec parfait et pourtant vous préférez vous jeter dans les bras d’hommes odieux plutôt que moi, le gentleman suprême », écrivait-il alors.

Aujourd’hui, les mêmes internautes appellent à « vénérer » le tueur de Toronto…

Mais on est loin d’une considération sérieuse du phénomène. D’emblée, les autorités ont annoncé qu’apparemment, il s’agissait d’un « acte isolé » et que « la sécurité nationale n’était pas menacée » :

Le ministre de la Sécurité publique canadien, Ralph Goodale, a en effet déclaré que « les événements qui sont survenus sont horribles, mais ils ne semblent pas être liés de quelconque façon à une menace pour la sécurité nationale » avant d’ajouter qu’ « aucune indication ne semble laisser croire qu’il faille changer le niveau de sécurité ».

Il apparait ensuite que le tueur présumé ne faisait l’objet d’aucune surveillance, comme d’ailleurs tout ce réseau révélé par quelques journalistes.Or cette indifférence contre la menace terroriste masculine pose question, comme l’explique Isabelle Germain pour « nouvelles.news.fr » ici :

Pas encore d’action en vue contre la criminalité misogyne. Pour l’instant, seul les mots changent et c’est déjà un petit progrès. En 2014 Elliot Rodger, étudiant de l’université californienne de Santa Barbara, tuait six personnes, et en blessait plus d’une dizaine, avant de se donner la mort. Il avait clairement et à plusieurs reprises affiché sa haine des femmes et annoncé son intention de passer à l’acte. Mais à l’époque, la « piste misogyne » n’avait pas été retenue. Ce qu’avaient dénoncé les féministes partout dans le monde. Elles avaient même lancé le mouvement #YesAllWomen (#OuiToutesLesFemmes).

C’est pourquoi j’ai titré ainsi : c’est l’état d’urgence ! Une organisation constituée sur Internet évoque le viol et le meurtre des femmes. Certains de ses membres passent au meurtre de masse, dont ici avec une « voiture bélier » (technique bien connue des polices du monde entier). La république doit se mobiliser sans tarder.

*   *

*

Mais que faire ? Au delà des mesures de surveillance policière (il en va de la vie de nombreuses femmes, qui sont déjà quotidiennement victimes récurrentes de la violence masculine individuelle, ordinaire), il faut prendre la mesure de la menace. Une minorité agissante se crispe, face aux progrès de la lutte des femmes pour l’égalité, pour le respect et contre le sexisme. Ces hommes mettent souvent sur le dos des femmes les difficultés et les frustrations qu’ils rencontrent. Si on n’agit pas, cette crispation ne peut que s’accentuer et se répandre, et virer en « masculinité toxique ».

Il faut donc rapidement tenir un discours explicatif sur ce qui arrive au modèle masculin obsolète, viril ou macho. Il faut proposer une autre identité masculine, qui n’est plus centrée sur la force musculaire ou sur les hormones dites mâles comme seule valeur de vie. Valeurs auxquelles s’ajoutent des aspects plus subjectifs comme le courage, la prise de risques, la maîtrise de « soi » (de ses peurs, de ses sentiments, de ses pulsions).

Cette identité ne doit pas chercher à rassurer les hommes, à restaurer leur rôle de macho ou de père tout-puissant (trop de formations s’y consacrent aujourd’hui). Il faut relire l’appel de John Stoltenberg : « Refuser d’être un homme », c’est à dire cet être qui se constitue dans le mépris des faibles parmi les hommes, et plus encore des femmes et des enfants. Mépris qu’il exerce par la discrimination, l’exploitation et la sexuation des femmes. Au delà de « l’être humain éthique » un peu éthéré proné par Stoltenberg, il me semble qu’il faut tenir compte d’un vécu spécifique des hommes (sans matrice, ils sont non reproducteurs) et le débarrasser de tous les ajouts liés au pouvoir accaparé par la gent masculine et qui n’a plus de sens aujourd’hui. Les hommes sont dans la lutte pour le pouvoir, dans la compétition, dans la parade, dans la domination, et dans le même temps, ils sont dans l’incertitude sur leur « niveau de virilité » (jamais atteint suffisamment), dans la frustration de ces conquêtes inassouvies, dans la fragilité de leur posture et dans la souffrance de bien des épreuves endurées pour être formaté « homme ».

Il y a donc un travail de déconstruction et un travail de recomposition d’une identité masculine qui ne soit plus toxique, violente et même meurtrière. Ce travail n’en est qu’à ses débuts, il est l’œuvre de quelques pionniers dans la théorie, mais de milliers d’hommes dans la pratique, il doit être mis en évidence et rendu public . Il y a état d’urgence !

Il est illusoire de seulement se fonder sur une éducation à l’égalité et au respect auprès des petits garçons pour espérer obtenir des mâles différents. Il faut affronter les adultes hommes d’aujourd’hui. L’identité toxique de l’homme se construit bien évidemment dans la prime enfance, mais aussi dans l’adolescence prépubère (le petit mec, se libérant des prescriptions parentales), dans les premières fréquentations sexuelles et dans l’établissement au sein d’un couple (le chef de ménage). Elle se valorise bien plus au sein du groupe masculin et sous son regard, que dans le lien de confiance avec les femmes ou de domination sur elles (cf. le travail de Mélanie Gourarier).

Les hommes ont pour attitude de dénier la domination masculine, ainsi que l’a montré Léo Thiers-Vidal. Ils vont une fois encore refuser de prendre en compte l’avertissement donné à Toronto ce lundi 27 avril 2017. Refuser de faire le lien avec les tueries de 2014 et 1997 au Canada. Il faudra encore une fois une mobilisation des femmes pour modifier le cours des choses. (Les deux articles qui soulèvent le problème sont l’œuvre de femmes). Et pourtant ici, il est temps que des hommes fassent front contre la masculinité toxique.

Références :

  • John Stoltenberg, Refuser d’être un homme, Ed. Bambule, 2013
  • Mélanie Gourarier, Alpha mâle, Séduire les femmes pour s’apprécier entre hommes, Seuil, 2017
  • Léo Thiers Vidal, De « L’Ennemi Principal » aux principaux ennemis. Position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination, L’Harmattan, 2010
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Un déni de la domination masculine ? Quel déni ?

Les hommes ne supportent pas le féminisme. Cela les énerve. Cela les rend bête et méchant. Pourquoi ? Dans sa thèse, dont je n’ai présenté qu’un extrait (qu’on trouvera ici), Léo Thiers Vidal a bien montré que les hommes sont dans le déni de la domination masculine. Et que pourtant, en secret, ils savent qu’ils dominent les femmes, qu’ils les exploitent, les sexualisent et les méprisent. D’ailleurs, ils reconnaissent que « je ne voudrais pas être une femme », parmi d’autres aveux.

Les commentaires à un article du journal Le Monde offrent l’occasion de montrer ce phénomène de déni, de rejet du féminisme, à divers degrés. Pas de l’analyser dans ses causes, mais d’en montrer les manifestations. (ceci est une 2e version revue).

La journaliste Zineb Drief m’avait contacté et interviewé brièvement, et nous avions évoqué divers livres récents. Elle a produit plusieurs pages d’un supplément du Monde des 14-15 avril sur ces références, dont mon travail sur ce blog. Et l’article général de sa plume est paru aussi sur la page Web (payante) du 13 avril sous le titre « C’est quoi être viril aujourd’hui ? ». En deux mots, il s’agissait de montrer que plusieurs livres interviennent sur cette question, dont certains suite à la campagne MeToo liée à l’affaire Wenstein.

Cet article a reçu 69 commentaires. D’une cinquantaine d’hommes et de deux ou trois femmes (si les noms sont pris pour vrais). La quasi totalité sont des commentaires très négatifs. Et très légèrement argumentés. J’en ai fait une lecture attentive, je les ai rangés par thème. (NB : je n’exclus pas totalement qu’un seul trolleyeur 🙂 soit l’auteur d’une majorité d’entre eux ; alors que les contributeurs du Monde donnent souvent leur identité, on a ici une majorité de dénominations « poétiques ». Mais comme les arguments sont diversifiés, ils sont intéressants, même s’ils ne sont pas « représentatifs »).

La première constatation, c’est que l’article est très peu discuté dans son contenu. C’est l’initiative d’aborder le sujet qui a choqué, énervé, bloqué ces hommes qui réagissent. Voici les quelques attitudes que j’ai repéré. Et j’ai commenté quelques caractéristiques de ces attitudes, en termes de déni.

« Botter en touche » (nous ne sommes pas concernés)

Le rejet est parfois immédiat :

« Je n’ai lu que le titre mais je me dis que voilà bien une question de fille. » (Gilles)

« Ben voyons, c’est toujours marrant ces « vérités » assénées sans aucune preuves et sources, qui et montrent juste la lubie de leur auteur. » (Untel)

« Le Monde est la caserne de toutes les Milices de la bonne pensée. » (No Country For Old Men)

[En bref, « c’est quoi être viril aujourd’hui ? » est une question incorrecte, interdite. Pourtant c’est une question ouverte, et même assez positive ! Remarquons que la question « des preuves et des sources » est un grand classique chez les gens qui veulent disqualifier les faits plutôt que de les analyser.]

« Assez sur ce sujet » (parlez-nous d’autre chose)

Pour beaucoup de ces hommes, le féminisme est une mode, une manie : et c’est une mode dangereuse, qui va affaiblir notre société :

« Tous ces articles en rafales pour faire douter les hommes… » (La nature reprend le dessus)

« Et allez donc, ça continue… » (Jaime Parloque)

« C’est marrant, mais les musulmans nous disent « l’Islam vaincra car il est plus viril ». Et nous nous sommes de plus en plus féminin. Demain nous serons emportés faute d’avoir été virils ? » (Interrogation).

« Le bourrage de crâne des enfants sous Hitler, Mussolini ou Mao était épouvantable. Mais au moins, il ne se cherchait pas de causalité scientifique : juste la volonté de faire des enfants des êtres obéissant au Parti. Le XXIème siècle occidental est plus subtil : le bourrage de crâne normalisant des petits garçons et des petites filles se cherche désormais des raisons philosophiques, voire scientifiques. Mais nous ne nous y laisserons pas plus prendre qu’aux fadaises totalitaires d’antan ». (untel).

{En bref, « c’est quoi être viril aujourd’hui », est une question d’idéologie intolérable. Poser la question constitue une menace. Pour le dire autrement, les hommes ont peur de voir questionner leur posture, leur identité, et donc leur part de domination masculine. Un homme ne doit pas se mettre en doute, c’est déjà trop dangereux pour lui. Sa force serait-elle trop fragile ?]

Les femmes veulent du viril, c’est prouvé

Pour plusieurs hommes, la virilité est encore pertinente et active, tout simplement car il s’agit de la préférence des femmes (et donc des hommes) :

« Nous avons « le tourisme sexuel ». Par esprit de révolte, un tas de femmes occidentales, d´âge mûr, vont se sauter en l´air avec de jeunes non-européens qui les attirent. Se sentant délaissées, leur beauté fanée, c´est leur « moyen d´être ». Les hommes occidentaux, eux, pour démontrer que leur virilité est telle quelle, ont commencé cette carrière beaucoup plus tôt dans les années 70, en Thaïlande, au Venezuela ou au Brésil. Michel Houellebecq nous en fait une narration dans son « Plateforme ». » (Jodemos)

« Du reste, un ramassis de poncifs car l’énorme majorité des femmes préfèrent les mecs forts. » (Untel)

« Ben c’est pour cela qu’après ’50 nuances’ cartonne. Fric, domination, perversion, jeu de pouvoir. Je ne sais pas si c’est masculin ou féminin mais tout simplement humain. Nos relations sociales, affectives, sexuelles sont basées sur le fric et le pouvoir. Est ce que l’on met sur un CV nos lectures, nos émotions, notre capacité d’empathie ? Non » (Furusato)

« Nombre de femmes et jeunes filles sont encore dans l’option viriliste ( où la force paraît protection et prévision reproductive ) mais elles vont la chercher chez le non -occidental qui leur semble n’être pas émasculé. » (Furusato)

« Le rap véhicule tous les stéréotypes de la virilité masculine (arme a feux, gueules de bad boy, allure de gros beauf) et de la misogynie…ce qui n’a pas l’air de déranger le moins du monde ces jeunes filles qui se pâment devant ces cerveaux. » (Slwotrane)

« Trois filles d’une vingtaine d’années (d’après la conversation, elles étaient en BTS). Plutôt jolies. Elles « parlaient mecs ». Et la conclusion était claire : les « gentils » sont ennuyeux. Que faire ? » (Martin)

Bref, elles veulent de l’égalité pour elles, mais pas pour changer les hommes. Nous pouvons dormir tranquille. Plutôt que se déforcer, ce qui revient à se dévaloriser. [Remarquons que le vécu des femmes est réduit à un pur désir sexuel, en oubliant les violences masculines, et la peur des violences masculines, et l’exploitation ménagère masculine, et le sexisme masculin… et les inégalités.]

« Vous avez négligé complètement un aspect du problème : l’entourage de l’homme peut exiger de lui protection et sécurité. S’il se « laisse aller », ceux qui pensent avoir besoin de cette protection et de cette sécurité, sa femme, ses enfants, sont les premiers à le rabrouer, en termes parfois très blessants. Ce qui fait que, pour faire évoluer ce modèle, l’homme doit non seulement opérer cette remise en question qu’on lui fait ressentir comme dévalorisante, mais convaincre son entourage réticent. » (Vir)

[En bref, faire évoluer le modèle viril équivaudrait à « se laisser aller » ?]

En fait, on ne critique pas le contenu de l’article (ou si peu : une brève citation tirée de son contexte). On critique son existence. Les femmes, « elles exagèrent ».

« Le mâle a perdu sa virilité depuis longtemps ; pourquoi tirer sur l’ambulance ? Le modèle actuel, c’est l’indifférencié : l’homme ou la femme, c’est la même chose. Les représentations symboliques sont en train de s’effacer radicalement. Nos amis sociologues négligent le plus important : la femme est devenue la plus forte car, si l’homme a besoin de la femme pour procréer, la femme n’a plus besoin de lui ! » (Gustav)

« Oui. Avant la révolution industrielle, le pouvoir dans les sociétés était basé sur le muscle: force musculaire et violence physique. Les hommes étaient dominants et l’esclavage habituel. Avec la révolution industrielle, le muscle ne sert plus à rien puisqu’il y a les machines. Les hommes se retrouvent alors automatiquement à égalité avec les femmes qui peuvent utiliser leur cerveau et pratiquent la violence morale aussi bien que les hommes.. et c’est pourquoi les femmes ont acquis des droits… » (kickaha)

[Le thème d’une égalité déjà totalement réalisée est courant chez les hommes dans le déni. Il permet de glisser rapidement à « l’abus de pouvoir » des femmes, à leur violence, et autres possibles, tant qu’on oublie la domination masculine.]

On n’y peut rien, c’est dans notre nature

Force physique, hormones, besoins irrépressibles et division des rôles, le catalogue d’arguments (souvent démontés depuis longtemps par les féministes, et des scientifiques parmi elles) est énoncé :

« Désolé, la nature reprend vite le dessus (et non la culture ou les juristes). Nous n avons pas le même bain hormonal, on aime construire et maîtriser les technologies, peut être parce qu ‘on a pas d’utérus, et quand on a du temps libre on aime naviguer, randonner ou partir en trail. Pour ceux qui doutent, patchez vous aux œstrogènes et à l’ocytocine, pour celles qui doutent patchez vous à la testostérone et l’hormone de croissance. » (la nature reprend toujours le dessus)

« La différence de force physique existe toujours vous ne pouvez pas la gommer. » (Ulysse)

« Reconstruire la virilité ne passe pas par exemple par la suppression du fait que les hommes ont une masse musculaire plus important ou de la testostérone, mais par le respect de ses sentiments et corps, et ceux d’autrui, homme ou femme, et, après, on parle sexe. Respect first ! » (Respect, désir, sexe et fun)

« Une forme de division du travail , l’homme qui protège et sécurise , la femme qui garde le foyer et les enfants garants de l’avenir , qui fait la guerre et accepte d’y mourir avec courage et honneur. A t.il disparu ce besoin de sécurité de la part des femmes dans leur imaginaire au moins ? Si c’est le cas , alors la virilité ne serait plus qu’une posture dépassée . Et le féminisme serait il la tentative d’une version féminine de la virilité ? » (Sarah Py). Et elle (il?) précise par une réponse : « La virilité est pouvoir , avec sa part de satisfaction mais de responsabilité , être dominé c’est aussi plaisant : pouvoir jouer du dominant. Combien de femmes de nos histoires intimes ont laissé aux hommes l’illusion de leur pouvoir pour dominer de fait ? » (Sarah Py)

Ce qui est frappant dans ce catalogue, c’est que le cadre général de la « domination masculine » disparaît. On est dans une pure logique argumentaire, avec ses clichés et ses poncifs, ses évidences.La masculinité, c’est des muscles, des hormones, des attraits tels le courage ou la technique — et non pas une identité de pouvoir et de domination, toxique pour les femmes&hommes. Or on peut défaire cette identité, et l’argument des muscles et hormones sert à refuser cette déconstruction.

Ci-dessous, un témoignage plus concret de l’effet hormonal… qui explique qu’on « ne peut pas transiger » au lieu d’être « prêt à accepter l’opinion des autres » (à croire que les nombreux hommes qui peuvent écouter une opinion souffrent de faiblesse hormonale ?) :

« Je m’injecte tous les mois de la testostérone car je n’en produis pas (pas de testicules). Je peux vous confirmer que la testostérone a des effets évidents et avec lesquels on ne peut pas transiger : agressivité, libido difficile à contenir envers les femmes, mais aussi mémoire et esprit très actifs, endurance à l’effort. Puis l’effet s’estompe, je deviens plus cool, plus « normal ». Et enfin, je finis fatigué, prêt à accepter l’opinion des autres. Après le cycle recommence. » Un oenuque

C’est une mauvaise époque à laisser passer

On peut évoquer brièvement des arguments d’évidence, on peut aussi « prendre de la hauteur » pour mieux emballer son déni… avec un « air supérieur » :

« Ce discours sur la virilité, comme celui sur l’émancipation féminine est bien le reflet de notre époque. Société du spectacle où il y a injonction à répandre ses émotions en long et en large. La discrétion, la mesure, le tact ? trop ennuyeux. Il est normal que les femmes y trouvent plus leur compte. En moyenne elles verbalisent plus que les hommes et de fait expriment plus leurs émotions. Mais trop nuit au bien. La virilité ? je dirais plutôt la force tranquille. » (adelagarde)

Ce qui fait sursauter quelqu’un :

« La force tranquille ! Non mais franchement ! J’ai bien l’impression que le monde dirigé par les hommes relève de tout sauf de la force tranquille» (Greenpower)

Mais qui séduit un autre :

« Réflexion intéressante : il faudrait la confronter à des séries US comme This is us qui font glisser le masculin du côté de l’émasculation gentille et émotive .Très habilement par moments. » (furusato)

[En passant, on aura noté ces aspects de la virilité : discrétion, mesure et tact. Vraiment ?]

Et l’emballage pourra être plus subtil encore :

« @greenpower, Vite lu mal compris. J’ai jamais écrit nulle part que les hommes (mâles) étaient l’incarnation de la force tranquille. La question portait sur la virilité. Si il pouvait y avoir, selon moi, une virilité idéale à l’âge de l’hystérie médiatique, ce serait sans doute celle-ci. » (adelagarde) (Ce qui amène cette remarque du tac au tac : « Donc viril et virilité sont totalement étrangers. D’accord ! » (GH)

« C´est très cool de se sentir viril, plein d´énergie, de partager une extase sensuelle et profonde avec une femme. Les baisers sont importants. Pas besoin d´associer par réflexe conditionné la virilité, qui est synonyme de vie, à cette domination masculine, qui est en fait un manque à être. » doc feelgood

Deux phrases où effectivement on cherche à séparer une domination perverse (maladive, donc anormale) d’une saine virilité. Laquelle se mettrait tranquillement à l’abri de toute critique, due à l’hystérie médiatique.

« Il est tout-de-même étonnant que toutes ces analyses analysent les modèles masculins et féminins comme une constante, un éternel. S’ils ont changé et changent sous nos yeux, c’est que nos sociétés ont elles-mêmes changé, que l’impératif de la reproduction qui est au centre de cette problématique s’est transformé. » (Berjac)

« « Elles veulent jouir de leur corps ». Cette phrase est très chargée de sens. La base du désir sexuel est une envie du corps de l’autre et une jouissance grâce au corps de l’autre. Mais notre société libérale semble le plus souvent s’entendre sur l’idée que le corps masculin ne peut être désiré (sauf par un homme homosexuel) tandis que celui de la femme est sans arrêt idéalisé et désigné comme désirable. Parler de la fin de la virilité comme corollaire d’une fin de la féminité est hypocrite. » (Etogal)

« Très juste remarque.J’ai toujours soutenu sur ces forums que la déconstruction était une construction subreptice, avantageuse pour le nouveau modèle qu’on veut mettre en place dans les cerveaux .Vous le montrez parfaitement . (furusato)

Ou une brève évocation de problématiques historiques ou sociologiques (considérées comme évidentes), pour continuer le déni.

Bon, tout cela mérite un conseil plus concret, dans l’art du compromis : « Ne pas forcer sur la masculinité, en avoir en réserve, ne l’exhiber que si nécessaire, la tempérer par des biais de sensibilité. Mais ne pas croire non plus qu’elle consiste à mettre une jupe et du rouge à lèvres. » (furusato). Des « biais de sensibilité » ! Hypocrites ? Oui, on a dit effectivement que la « journée de la jupe » et l’affichage en rouge à lèvre étaient hypocrites. Mais comment « biaiser » sinon avec hypocrisie ?

En attendant, ne laissons rien passer !

Deux contributions allant dans le sens de l’article se font rapidement retoquer :

« Les femmes n’ont plus envie de se donner, elles veulent jouir de leur corps. » C’est vrai, elles sont maîtresses de leur plaisir, et ça continue à rendre fous de rage des millions de machistes attardés un peu partout de par le monde. Quand ils renonceront à cette injonction de virilité, on pourra peut-être commencer à vivre harmonieusement ensemble, femmes et hommes à parité. (à parité)

Et du tac au tac : « Curieuse votre injonction à l’absence de virilité. » (Gilles)

« En 1971 , à la maternité, j’étais dans une chambre avec une autre maman d’un petit garçon : elle était entourée de sa famille italienne fort nombreuse. Le nouveau né s’est mis à pleurer et j’ai pu entendre  » un garçon, ça ne pleure pas »! Je me suis redressée de mon lit pour protester devant la famille étonnée. Oui ça commence très tôt cette éducation des petits garçons. Votre article laisse entendre que cela n’a pas changé: il y a encore à faire…. » (Fanfan)

Et du tac au tac : « Ah, vous vous mêlez de ce qui ne vous regarde pas ?! » (Pierre Froment)

La pauvreté des contributions par rapport au contenu et au thème de l’article est spécialement frappante. Presque personne n’a abordé le sujet. Et celle&celui qui s’y est risqué s’est fait descendre ! On est presque en face d’un tabou : l’homme est un dieu, il ne peut être questionné !

Et puis, quelle identité de remplacement ?

« A détruire (je n’aime pas la novlangue et son « déconstruire ») la masculinité paternaliste depuis des années, personne ne s’est attaché à construire ou même présenter une nouvelle masculinité conforme aux attentes de ceux et celles qui détruisent l’ancienne. L’homme actuellement a donc le choix entre être un phallocrate à l’ancienne ou rien. L’acceptation mène au malaise et sa contestation à une guerre des sexes. Enfin, tant que l’homme se définira par ce qu’en disent les féministes et les médias. » (Bfree)

Cette dernière remarque pose une bonne question, selon moi (il faudrait esquisser une nouvelle identité, faible et non discriminante, si possible non sexuée), mais l’annule en estimant que la guerre des sexes est un effet d’un discours .

Au total de ce petit travail de mise en ordre des commentaires, un rejet absolu, et d’entrée de jeu. Aucune discussion. Aucune évocation des mouvements Me Too, ni des violences masculines. Aucune remarque sur ce fait que plusieurs hommes ont publié des livres ou des articles sur ce mouvement et sont favorables à une déconstruction de la virilité.

Cela ne doit pas être une surprise. L’immense majorité des hommes se tient à l’écart du féminisme. Dans une« force tranquille », sure de soi et du maintien de sa domination (mais avec une grosse inquiétude en même temps). Et bien des femmes sont amenées à accepter cette situation et à ravaler leur révolte spontanée, à l’adoucir par un « Je ne suis pas féministe, mais… ».

Les pionniers, hommes favorables au féminisme, sont encore trop peu nombreux et n’ont pas encore développé un plan pour s’adresser efficacement à leur frères. Leur lutte reste timorée. Or c’est pour moi d’abord sur le plan, sur l’identité (faible) de remplacement, sur les causes internes aux hommes qu’il faut travailler, entre pionniers.

La journaliste avait fait un bon travail en mettant en avant des essais en ce sens dans les livres et les blogs. Mais, pour la masse des hommes, la question de la virilité doit rester taboue et non définie.

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