Affaire Jacqueline Sauvage : deux mots sur « l’acharnement judiciaire », en complément…

Selon les médias, « épuisée de l’acharnement judiciaire à son encontre », Jacqueline Sauvage a renoncé à faire appel du rejet de sa demande de libération conditionnelle. « Notre cliente a décidé de se désister de l’appel qu’elle allait interjeter contre ce jugement », ont indiqué jeudi ses avocates. Carole Marot, une des filles de Jacqueline Sauvage, a assuré à BFTMV que sa mère ne « croyait plus en la justice » : .

« Elle n’en peut plus de se justifier sans arrêt. Elle ne fera plus de demande de libération conditionnelle et attendra la fin de sa peine ».

Le parquet, qui soutenait une libération conditionnelle, ne peut plus faire appel : il ne pouvait que se joindre à un appel de la défense.

« Les défenseurs et les juges, entre manichéisme et répression »

Sous ce titre, une avocate, Laure Heinich, explique dans Le Plus/Nouvel Obs que tandis que l’opinion et les médias  ont le tort de simplifier à outrance le cas pour le « blanchir », mais aussi que les juges ont le tort d’attendre des coupables qu’ils soient « reconnaissants » (le mot est de moi). Et elle écrit :

« À l’inverse, mais dans un raisonnement tout aussi manichéen, la justice ne fait aucune place aux difficultés de vivre, à la violence sociale, aux constructions identitaires inégales qui rendent les actes complexes. L’institution judiciaire cherche seulement à caractériser une culpabilité et refuse d’entendre les raisons qui ont conduit à un passage à l’acte.  C’est donc un paradoxe suprême que les condamnés se voient souvent refuser leur libération conditionnelle au motif qu’ils ne s’expriment pas assez bien sur leurs actes.  Cette motivation, extrêmement classique, fait obstacle à la libération conditionnelle d’une foule de détenus. Madame Sauvage n’échappe simplement pas au lot commun : pas de remise en liberté possible pour celui qui n’énonce pas les mots parfaits du coupable. On comprend l’idée fondatrice du raisonnement judiciaire : le risque de récidive est probablement moindre chez un condamné qui explique son passage à l’acte. Et d’ailleurs, s’il avait pu s’exprimer avant, il n’aurait probablement pas agi. Pour pouvoir espérer bénéficier d’un aménagement de sa peine, Jacqueline Sauvage devra donc simplifier son discours et rentrer sans nuance (et peut-être avec un peu d’artifice) dans la case « coupable ».

Laure Heinich s’étonne néanmoins :

 Mais dans son cas, le tribunal admet que sa « dangerosité (…) n’apparaît pas caractérisée » et que le « risque de récidive (…) n’est pas avéré ». Dès lors, pourquoi exiger encore d’elle qu’elle se sente coupable de son geste et non victime ? En quoi l’introspection regarde-t-elle le tribunal, si sa médiocrité n’interfère en rien sur la société ? Peut-on d’ailleurs raisonnablement exiger d’une femme qui s’est vécue victime pendant cinquante ans d’adopter un langage de coupable ?

Ces éléments vont dans le sens de ce que j’ai dit dans le précédent billet sur « les motivations insensées » du tribunal, et notamment cet examen introspectif et intrusif de l’opinion de la condamnée sur sa condamnation.

Mais il y a plus. La Libre Belgique rappelle cette assertion des avocates de la défense :

Ses avocates avaient dénoncé un « véritable acharnement judiciaire » de la part de magistrats « qui probablement règlent leurs comptes car la grâce présidentielle a été extrêmement mal perçue par l’ensemble de la profession ».

Si leur motivation est celle-là, c’est confirmer que ce fut bien leur intention de transformer la « grâce partielle » présidentielle en leurre pour l’opinion, au mépris de Jacqueline Sauvage, de sa famille et du mouvement puissant qui l’a soutenue et qui la soutient encore (il y a une pétition à nouveau, et vous pouvez la signer), ainsi que je l’avais proposé dans le billet précédent. Quant au président de la république, il aurait exprimé (en privé) des regrets pour le maintien en détention, et des espoirs pour une libération en degré d’appel. Cet appel n’ayant pas lieu, il lui reste à se poser des questions sur son autorité bafouée… et son « habile compromis ».

En prison jusque 2020 ?

Mme Sauvage « pourra déposer une nouvelle demande de libération conditionnelle si elle le souhaite », a précisé à l’AFP la procureure de Melun : du fait des réductions de peine automatiques, Mme Sauvage pourrait sortir en 2018.

Encore faudra-t-il que le juge d’application des peines ne s’oppose pas à ce crédit « automatique » ! Il peut le faire ! Et, sans être certain, il me semble qu’il faudra passer à nouveau par une procédure de demande de libération, avec avis d’experts (et donc examen approfondi de la psychologie de la détenue). Sans quoi, la seule date certaine, c’est la fin de sa peine (écourtée par le président de la République) en 2020 !

Quelques vérités sur le dossier

Je reproduis ici (car je l’ai trouvé aussi sur une autre page Web), la contribution de « Cocale » en réponse à l’article de Maitre Eolas. Je la trouve  essentielle pour stopper toutes les mises en doute de la parole de Madame Sauvage, et pour rappeler l’essentiel des faits :

Ayant assisté à l’intégralité du procès en appel, je voudrais apporter ici quelques éclaircissements.

1/ J. Sauvage n’a pas “agi pour mettre fin à l’enfer que lui faisait vivre son mari”. Auquel cas, la préméditation aurait sans doute été retenue. Elle a expliqué avoir eu “un déclic” “un éclair” dans sa tête, et agi en une sorte de pilotage automatique, comme si elle n’était pas vraiment là. Comme si les violences de ce jour-là, pas pires que d’habitude, avaient fait sauter une sorte de soupape, l’empêchant de prendre une décision rationnelle (ex : prendre ses cliques et ses claques et se barrer). Certes, le “syndrome de la femme battue” a été très mal étayé à la barre; mais les travaux de Muriel Salmona sont éclairants sur le sujet, pour tenter d’expliquer ce passage à l’acte.

2/ Je pense que la culpabilité de J. Sauvage n’a jamais fait débat au sein du jury. La peine, en revanche, sans doute. Si je vous suis, 7 voix ont suffi à la condamner à 10 ans, c’est à dire potentiellement les 3 magistrats professionnels + 4 jurés populaires, c’est à dire une minorité d’entre eux (ils sont 9). On ne saura jamais comment s’est passé le délibéré. Mais il a duré 6 heures, et je suis persuadée que les débats ont été âpres, vu la partialité affichée de la présidente et d’un de ses assesseurs (ton des questions, agressivité, audience au pas de charge). J’aimerais bcp qu’un des jurés ait le courage de raconter comment cela s’est vraiment passé…

3/ Il a été établi à l’audience (expert toxiçologique) que J. Sauvage avait très bien pu prendre un Stillnox, et qu’il n’y en ait pas de trace dans son sang. La durée de “demi vie” de ce médicament est très rapide, et ce n’est pas parce qu’il n’y en a pas dans son sang que l’effet en était dissipé. L’expertise toxicologique citée dans l’OMA a été désavouée à la barre.

4/ L’heure des faits n’a jamais été établie par J. Sauvage. Elle a dit qu’elle pensait s’être réveillée à 16H de sa sieste, car c’est l’heure à laquelle elle se réveillait habituellement. D’après son récit (son mari entre dans sa chambre, lui hurle dessus, la traine dans la cuisine en lui disant de ‘faire le manger’), il était plus probablement 19H (qui s’inquiète que le diner ne soit pas prêt à 16H?). Mais J.S. était dans le brouillard, elle a une notion très floue de l’heure des faits. La seule chose établie est son coup de fil au gendarmes, juste après le meurtre, vers 19H et quelques.

5/ Il a bien été relevé une trace au visage de J.S., compatible avec les coups portés ce jour là : il la tire par les cheveux, la frappe au visage, la bouscule, l’insulte. Certes, il ne l’a pas fracassée à coups de poing, mais ce n’est pas ce qu’elle raconte. Elle vit dans un contexte de violence physique et psychologique permanent. Ses filles ont expliqué, au delà des coups qui n’étaient pas quotidiens, cette violence verbale constante, ce rabaissement systématique (filles traitées de putes, de trainées, fils de bon à rien), menaces de mort (je vais tous vous tuer) etc.

6/ J.S. se cachait quand elle avait des traces visibles de coups, demandait à ses filles de faire les courses. Elle a bien été hospitalisée après une TS, mais n’a rien raconté aux soignants, qui n’ont pas cherché à en savoir plus.

7/ Je n’ai pas souvenir d’une voisine parlant de J.S. giflant son mari, ce n’était pas en 2de instance. Les voisins ont raconté la violence permanente de cet homme, envers tout le monde (insulte l’une qui se fait bronzer -‘rentre ton tonneau” dit il à son mari-, injurie les voisins qui ne travaillent pas -feignasses, bons à rien-, etc. ) Sans savoir que sa femme et ses filles étaient frappées, aucun n’en a été vraiment étonné. Le maire du village a reconnu à demi mot que bcp s’en doutaient. Le mari d’une des soeurs a cassé la gueule de son beau-père, a voulu inciter sa femme à porter plainte, qui l’en a tjrs empêchée, car elle avait trop peur qu’en représailles il tue leur mère. Le contexte de violence permanente dans cette famille ne fait aucun doute pour quiconque a assisté au procès.

8/ La présidente et ses assesseurs ont-il expliqué aux jurés l’erreur de calcul de l’Avocat Général sur la date de libération ? (Celui ci a effectivement compté comme si J.S. avait le maximum de ‘RPS’ au vu de son comportement exemplaire en détention, passé les premiers mois difficiles – elle trouvait les autres détenues affreusement mal élevées.) N’est ce pas leur rôle? L’ont ils fait? J’aimerais vraiment le savoir un jour, pour comprendre si les jurés ont pris une décision éclairée.

9/ Cette femme a indubitablement une très forte personnalité, qui lui a permis de tenir pendant 47 ans auprès de cet homme dont elle était longtemps, je la cite, “follement éperdue amoureuse”. C’est toute la mécanique de l’emprise qui était ici en œuvre. Elle l’avait rencontré à 15 ans, c’était le plus beau gars du village, un peu rebelle, un peu voyou, enceinte à 16 ans… Elle s’est accrochée à l’idée qu’elle se faisait de son couple, de ce qu’ils représentaient (ils géraient la société de transports familiale, chassaient ensemble). C’est elle qui bossait, faisait la compta, gérait la boîte… C’était sa plus grande fierté. Le quitter, c’était aussi pour elle perdre tout cela (l’entreprise était à son nom à lui). On ne peut pas juger de ces cas de manière binaire : meurtrière de sang froid, ou misérable petite femme sans force. J.S. n’est ni l’une, ni l’autre. C’est une femme d’une résistance exceptionnelle. L’image que je garde d’elle : dans le box, elle raconte qu’après les coups, parfois elle allait se réfugier dans le jardin, étreindre un arbre, ou pleurer dans sa voiture… “Et puis, je me reprenais” expliquait-elle. Elle essuyait ses yeux, et repartait vaillamment. C’est cette dureté au mal qui a fait sa perte.

10/ Et enfin, je garde une dernière image : cette femme, assez frêle, le corps plié en deux de douleur dans le box, quand elle entend ses filles raconter les viols (pas des viols répétés, plutôt une fois chacune, comme pour marquer son territoire, quand elles devenaient ados). Elle ne savait pas, ne pouvait pas imaginer, cela la plie en deux physiquement de douleur de l’entendre, elle serre ses poings sur son visage, sa voix part dans les aigus. Je ne pense pas cette femme capable de simuler cela, cette douleur brute.

Voilà pourquoi, au terme de ces 3 jours de procès, je suis repartie avec le sentiment qu’un mauvais verdict avait été rendu. Et je suis reconnaissante à la grâce présidentielle de pouvoir, parfois, rétablir un peu les plateaux déséquilibrés de la justice. J Sauvage était sans doute partie prenante de son malheur, il faut être deux pour danser le tango… Mais elle méritait une peine clémente.

 

 

 

 

 

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Affaire Jacqueline Sauvage : le but du T.A.P. n’est-il pas de punir, à travers elle, le mouvement de solidarité féministe ?

Bien que libérable par décision du président de la République, Jacqueline Sauvage devra rester en prison. Ainsi en a décidé le « Tribunal d’application des peines » (T.A.P.). Une décision surprenante dans son contenu et effarante dans ses motivations. On peut lire à travers ces motifs une réaction de vengeance, typique de la domination masculine : contre le mouvement de solidarité féministe, contre toute compréhension de ce qui contraint les victimes de violence conjugale, contre toute critique de l’appareil judiciaire. Une vengeance qui frappe d’abord, de toute sa violence et son mépris, l’intéressée elle-même et sa famille.

Cette décision suscite l’indignation. Ce billet cherche à étayer davantage cette indignation, sous l’angle de la domination masculine.

La « grâce partielle » du président de la république apparaît comme un leurre

L’affaire est d’abord surprenante : la « grâce partielle » décidée par le président de la République n’avait-elle pas pour effet de rendre effective la libération de Madame Sauvage ? Eh bien non !

On peut mieux mesurer aujourd’hui combien cette « grâce » était un « habile compromis » (expression des médias) qui laissait entièrement le pouvoir de libérer à l’appareil pénitentiaire. Cette grâce apparaît aujourd’hui, du fait de la décision du T.A.P., comme un leurre pouvant abuser l’opinion et le mouvement de soutien.

Pour étayer cette affirmation, il faut comprendre ce que changeait la « grâce partielle » et ensuite connaître la question des délais avant qu’une condamnée puisse demander une libération « sous conditions ». (1)

(1) Je m’appuie sur l’article de « Maître Eolas » qui développe (et rectifie grâce à un lecteur) cette question (on le trouvera ici). Cet article a le tort de mettre en doute le témoignage de Mme Sauvage ; mais un récit détaillé de l’affaire y est ajouté en commentaire n°3 par « Cocale », quelqu’un qui a assisté au procès, avec les détails nécessaires, dont je recommande fortement la lecture.

Pour le dire nettement, Madame Sauvage a été condamnée en décembre 2015 à 10 ans ou 120 mois de détention, dont elle avait déjà fait 32 mois auparavant. Sa détention se terminerait donc après 88 mois (7 ans 4 mois), soit en avril 2022.

La grâce partielle réduit cette peine de 28 mois (« 2 ans et quatre mois ») et la rend libérable, détention totalement exécutée, après 92 mois dont 32 déjà faits soit en décembre 2020.

Si le président avait voulu libérer Jacqueline Sauvage en février, il aurait du réduire la condamnation à 36 mois, soit 3 ans. Et il aurait parfaitement pu le faire !

Mais les acteurs du judiciaire et du pénitentiaire ne comptent pas comme cela. Partant du principe du « gros bâton » (la peine maximum), du « petit bâton » (la peine infligée) et de la carotte (la libération conditionnelle), ils estiment qu’une « libération anticipée » intervient automatiquement. Le calcul en est défini par la loi : trois mois de réduction pour la première année, deux ans pour les années suivantes, sept jours par mois subsistant (avec une limite de 60 jours). Ce qui donne le tableau suivant :

Condamnation

1 an

2 ans

3 ans

4 ans

5 ans

6 ans

7 ans

8 ans

9 ans

10 ans

Réductions

3 mois

5 mois

7 mois

9 mois

11 mois

13 mois

15 mois

17 mois

19 mois

21 mois

Solde en mois

Solde en années

9 mois

19 mois

1 an 7 m

29 mois

2 ans 5 m

39 mois

3 ans 3 m

49 mois

4 ans 1 m

59 mois

4 ans 11 m

69 mois

5 ans 9 m

79 mois

6 ans 7 m

89 mois

7 ans 5 m

99 mois

8 ans 3 m

De ce solde de condamnation à prester effectivement, on déduit les mois déjà passés en détention, que ce soit la prison préventive, durant l’enquête, et la prison faite depuis la première condamnation. Ce qui a donné, dans le cas de Madame Sauvage, cette phrase du Procureur d’appel envers le jury : « si vous la condamner à 10 ans, elle est libérable en avril 2017 ; à neuf ans, en avril 2016 ». Information qui était inexacte, on va le voir. Mais avant tout trompeuse ! Bref, oubliez le « bâton », ne regardez que la carotte !

En fait le juge d’application des peines peut modifier ce « crédit de réduction » à sa guise, il peut le réduire (c’est ce que fait la décision du TAP) et il peut l’augmenter (par exemple en cas de travail particulier de réinsertion). De plus, des mesures de « placement extérieur » (libération à domicile avec bracelet électronique) peuvent intervenir un an avant la libération anticipée, deux ans avant la fin de peine. Le pouvoir du T.A.P. est donc important, mais on a tendance à le négliger.

Ainsi, on a dit au cours du premier procès que Madame Sauvage a eu une réaction négative durant son emprisonnement préventif (durant l’enquête) qui fut de un an et demie. Cela aurait pu être retenu contre elle… mais elle fut libérée six mois avant ce premier procès.

De plus, c’est le T.A.P. qui définit les conditions de la libération, lesquelles seront surveillées par un service spécialisé (les conseillers d’insertion et de prévention). On peut par exemple imposer un domicile, interdire telle fréquentation ou l’accès à tel territoire (celui d’une victime), interdire le contact avec les médias, imposer des études ou un travail et bien sûr, imposer de faire rapport au « conseiller » qui vous contrôle. Et cela tout le temps de la durée subsistante de la peine. Car la libération conditionnelle peut être annulée à tout moment.

Même libérée, Madame Sauvage sera toujours en liberté surveillée jusqu’en 2020 !

La libération anticipée, il faut la demander et l’obtenir !

Rappelons que ce système de libération « conditionnelle » (sous conditions de surveillance) sert à intéresser les détenus à leur bonne conduite en prison, mais aussi à leur réinsertion effective, l’objectif étant de réduire les risques de récidive. Et on estime que le système atteint l’objectif. Une manière de faire qui est appliquée dans la plupart des pays démocratiques.

On a donc prévu que le prisonnier doit faire la demande de sa libération conditionnelle, comme d’une faveur ; et toute une procédure et des critères interviennent pour encadrer le système. On croit souvent que cela se passe sans difficulté…

Dans le cas de Jacqueline Sauvage, on se trouve dans un cas particulier pour la durée intervenant avant d’avoir le droit à demander sa libération et pour le processus d’examen !

D’abord, dans le cas de réclusion criminelle de 10 ans ou plus pour meurtre « aggravé » (ce mot est expliqué plus loin), on doit faire au moins la moitié de la peine prononcée par le tribunal. Foin des réductions « automatiques » ! On appelle cela la « peine de sûreté », instaurée en 2008 sous Sarkozy. Première manière pour le procureur du procès d’appel de tromper le jury (en se trompant lui-même ?) : la demande de libération n’aurait pu intervenir que (60 – 32=) 28 mois après la condamnation, soit avril 2018 ! Le procureur (ou la défense) aurait pu demander que cette « peine de sûreté » ne soit pas applicable, mais cela n’a pas été fait, ni repris au jugement. C’est la grâce présidentielle qui a annulé ce point.

Ensuite, une libération conditionnelle ne peut être demandée qu’à la moitié de la détention prévue. On peut normalement (ici après la grâce présidentielle sur la peine de sûreté) faire intervenir la prévision de réduction automatique : une condamnation de 120 mois devient 99 mois, la moitié fait 49 mois et demi : la libération conditionnelle peut être demandée après (49,5 – 32 =) 17 mois et demi, soit en mai 2017. Il est vrai qu’une mesure de « placement extérieur » (avec bracelet électronique) aurait pu être éventuellement appliquée un an auparavant. Mais ce n’était pas automatique !

La grâce partielle a modifié ce calcul : réduite à 7 ans et 8 mois, ou 92 mois, la condamnation bénéficie aussi de la réduction automatique, soit de 21 mois (si elle est calculée auparavant, sur 120), soit de 17 mois (si elle est calculée sur 92 mois : 3+ 6×2 + 56 jrs). La libération conditionnelle peut être demandée donc après (92 – 21 = 71/2 =) 35 mois et demi ou (92 – 17 = 75/2=) 37 mois et demi. Voilà donc la date où la libération conditionnelle de Jacqueline Sauvage peut être désormais demandée : février ou mai 2016.

La « grâce partielle » présidentielle n’a fait qu’avancer d’un an

(un peu plus, un peu moins) la date de demande de libération sous conditions.

Ensuite, la procédure d’examen d’une demande de libération est spéciale, dans le cas d’un « meurtre aggravé ». La loi dit qu’en ce cas :

La libération conditionnelle ne peut alors être accordée :

  1. Que par le tribunal de l’application des peines, quelle que soit la durée de la détention restant à subir ;
  2. Qu’après avis de la commission pluridisciplinaire des mesures de sûreté, rendu à la suite d’une évaluation pluridisciplinaire de dangerosité réalisée dans un service spécialisé chargé de l’observation des personnes détenues et assortie d’une expertise médicale ; s’il s’agit d’un crime mentionné au même article 706-53-13, cette expertise est réalisée soit par deux experts médecins psychiatres, soit par un expert médecin psychiatre et par un expert psychologue titulaire d’un diplôme, certificat ou titre sanctionnant une formation universitaire fondamentale et appliquée en psychopathologie. L’expertise se prononce sur l’opportunité, dans le cadre d’une injonction de soins, du recours à un traitement utilisant des médicaments inhibiteurs de libido, mentionné à l’article L. 3711-3 du code de la santé publique.

Lorsque la libération conditionnelle n’est pas assortie d’un placement sous surveillance électronique mobile, elle ne peut également être accordée qu’après l’exécution, à titre probatoire, d’une mesure de semi-liberté, de placement à l’extérieur ou de placement sous surveillance électronique pendant une période d’un an à trois ans.

Et c’est bien ce qui est arrivé à Jacqueline Sauvage : elle a été déplacée dans un centre spécialisé d’observation et d’évaluation de dangerosité, durant six semaines. Ceci a fait l’objet d’un rapport d’experts. Ensuite, une Commission pluridisciplinaire des mesures de sûreté a rendu un avis. Et c’est enfin un tribunal à trois juges (et non un juge unique) qui a rendu une décision.

Pourquoi un « meurtre aggravé » ? Madame Sauvage est-elle donc une meurtrière spécialement dangereuse ? Sa libido est-elle en cause ? Pas du tout. Sa situation provient d’une loi sécuritaire, votée en 2012 sous Sarkozy également, qui a prévu comme peine maximum, au lieu de 30 ans, la perpétuité pour certains meurtres, et notamment les meurtres racistes, homophobes, s’en prenant aux autorités, magistrats, enseignants, etc. ; aux personnes particulièrement vulnérables (grossesse, handicap…), à un professionnel de santé, un agent des transports publics, etc. ; et les meurtres… :

9° Par le conjoint ou le concubin de la victime ou le partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité 

Il ne paraît pas douteux qu’on a visé ainsi les personnes spécialement violentes dans le cadre conjugal, allant ici jusqu’au meurtre. On les a insérées dans une liste un peu fourre-tout… de meurtres dont la peine maximum est aggravée.

On parle donc de « meurtre aggravé ». Et on a estimé que ces meurtriers étaient spécialement dangereux, leur libération devant faire l’objet d’une évaluation de la dangerosité et éventuellement de mesure d’injonction de soins (en prison ou pendant la libération conditionnelle).

Il est clair que l’application de cette procédure à une personne qui a été victime de violences familiales est un contre-sens ! C’est l’application stricte du texte de la loi, mais il fallait assurément tenir compte de l’esprit de la loi.

Les motifs insensés du Tribunal dans son refus

Venons en alors aux motifs de l’arrêt refusant la libération conditionnelle de Jacqueline Sauvage.

Le tribunal semble avoir décidé ce refus contre le rapport des experts, contre l’avis de la commission et contre l’avis du procureur ! Excusez du peu ! Et qu’il a pris sa décision en dehors des critères prévus qui sont celui de la dangerosité et celui du risque de récidive.

On nous dit en effet que la détenue ne présente pas de caractère de dangerosité, et pas de risque de récidive, ce sont les conclusions des experts et de la commission pluridisciplinaire.

Le tribunal a pris un jugement qui paraît dès lors totalement politique, même si ses arguments s’en réfèrent à de la psychologie (qu’ils ont puisé sans doute dans le contenu de l’examen des experts).

En fait, le Tribunal d’application des peines estime qu’une femme qui n’est plus battue n’est plus une victime. Elle doit abandonner son « positionnement victimaire ». Elle doit passer à autre chose. Le plus flagrant, c’est quand il énonce la motivation suivante :

« Madame Sauvage ne peut prétendre retourner vivre à proximité du lieu des faits, dans un environnement qui, compte tenu des soutiens dont elle bénéficie et de la médiatisation des faits, risquerait de la conforter encore dans son positionnement largement victimaire ».

Ainsi le Tribunal estime qu’il ne peut libérer Jacqueline Sauvage, parce que sa fille se propose de l’accueillir chez elle, à une bonne dizaine de kilomètres de l’ancien domicile conjugal (ce que le Tribunal caricature en disant « prétendre vivre à proximité du lieu des faits »). Est-ce dangereux ? Évidemment non. Mais elle doit abandonner « son positionnement largement victimaire ». Comment faire ? Pour le tribunal, c’est tout net, elle doit s’éloigner d’un environnement qui la soutiendrait ! Cette argument ne tient aucunement. Son affaire a fait l’objet d’une médiatisation traditionnelle dès son arrestation et encore durant le premier procès, qui n’avait pas encore ému l’opinion (c’est la forte condamnation qui a causé l’indignation). C’est donc une situation classique, et cela n’a pas de sens de s’interroger sur l’éloignement de l’endroit de résidence durant la libération conditionnelle. A la rigueur, le tribunal pourrait imposer une distance qu’il jugerait suffisante (s’il fallait craindre un trouble de l’ordre public dans le village ?), comme condition de domicile, sans refuser la libération. Le tribunal est en fait en train de reprocher à Jacqueline Sauvage d’avoir obtenu, suite à la condamnation à 10 ans en novembre 2014, un large soutien ,lequel a eu un large écho médiatique. Il ne peut l’en empêcher ? Il tient donc à sévir contre tout le monde. Et il refuse sa libération, punissant d’abord Madame Sauvage et ses filles.

Par ailleurs, le Tribunal n’apprécie pas la manière dont la condamnée perçoit sa condamnation. Du fait qu’elle se réclame comme victime. Il lui en refuse le droit, et il en accuse les soutiens reçus :

« Compte tenu du temps écoulé, le discours de Madame Sauvage sur les faits et surtout sur les ressorts de son passage à l’acte reflète encore une réflexion très limitée ».

« Cette notion d’interdit n’apparaît pas encore vraiment intégrée par Madame Sauvage. Le sens de la peine lui échappe et elle a été confortée dans cette position par les soutiens dont elle a bénéficié, l’évolution très rapide de sa situation pénale et la médiatisation de son affaire ».

« Il doit également être souligné que l’importante médiatisation de son affaire rend difficile une authentique démarche de réflexion pour Madame Sauvage qui est encouragée à se cantonner dans un positionnement exclusif de victime, sans remettre en cause son fonctionnement psychique personnel et sans s’interroger sur sa part de responsabilité dans le fonctionnement pathologique de son couple. »

On remarquera que le mot de « médiatisation » intervient trois fois dans les brefs extraits diffusés du jugement, que le mot de « soutiens » intervient deux fois, et que la « grâce partielle » est aussi incriminée par ces mots de « évolution très rapide de sa situation pénale ». On est très près du politique…

Il faut évidemment affirmer que le positionnement psychique de Mme Sauvage comme victime est légitime, compte tenu des faits établis par l’enquête et le procès. Et que Madame Sauvage n’a jamais nié sa responsabilité dans le meurtre : « j’ai tué un homme, je suis ici pour cela » a-t-elle dit à son premier procès. Or tout condamné peut néanmoins considérer que le déroulement de son procès eut pu être différent, et le résultat différent. Il peut toujours avoir le sentiment d’une injustice, ce qui n’est pas un refus de responsabilité. On a dit de Madame Sauvage qu’elle avait une personnalité forte et tenace. Cela apparaît sans doute dans son évaluation psychologique. Mais ce n’est aucunement un critère de dangerosité ni de risque de récidive !

Faut-il rappeler que Madame Sauvage a eu le temps de réfléchir pendant quatre ans, dont près de trois années de prison, deux procès et une condamnation dès 2014, qui n’a pas été modifiée en 2015 ? L’appel du Tribunal à une « démarche de réflexion authentique » est cousu de fil blanc…

Il faut d’ailleurs souligner que c’est après l’acte qu’elle a commis, qu’elle a appris que son fils s’était suicidé et que ses deux filles avaient été violées par leur père ! Cela ne venait-il pas a posteriori légitimer davantage son acte ? Ou l’excuser en tous cas ?

Il semble que le T.A.P. n’a pas connu les faits, ne les a pas mesurés, se limitant à la sentence. Il semble plutôt que ce qui dérange le tribunal, c’est que depuis 2015, la situation des femmes battues a été largement médiatisée à travers le cas de Jacqueline Sauvage, que le « syndrome des femmes battues » a été mis en avant et thématisé, que la réforme légale intervenue au Canada a été expliquée… Et que tout cela a pu modifier la réflexion de Madame Sauvage. Et changer ou éclaircir sa perception de sa responsabilité.

En fait, le Tribunal d’application des peines veut dépasser le fait que Madame Sauvage paie « sa dette à la société », comme on dit communément. Il veut changer son raisonnement et sa perception des faits. Alors que le système de libération conditionnelle anticipée, selon le texte de la loi, tend à la réinsertion des condamnés et à la prévention de la récidive, le Tribunal veut imposer à la prisonnière la théorie de la « responsabilité partagée dans le fonctionnement pathologique du couple » qui vise surtout à amoindrir largement la responsabilité de l’auteur des violences conjugales. Et il prétend la garder prisonnière pour arriver à ce résultat ! On dit parfois que le système a pour effet d’obtenir « l’amendement » des prisonniers (le mot est chez Maître Eolas), mais ce n’est pas dans la loi. Et vouloir sonder la conscience de la prisonnière pour mesurer, non sa dangerosité, mais sa simple opinion, et en tirer une conclusion pénale, me paraît dangereusement anti-démocratique.

Le Tribunal illustre bien, par ces motivations politiques, par ce refus de considérer l’esprit d’une loi et la réalité des faits, combien la domination masculine se refuse à considérer les violences conjugales. Parce que c’est dans sa culture.

Il peut y avoir un fonctionnement pathologique dans n’importe quel couple ; ce n’est pas répréhensible. La présence d’un être humain violent, manipulateur et agissant par la peur est un élément indépendant et profondément responsable de la situation familiale. Qu’il entraîne la mort du conjoint est un cas trop fréquent. Ce n’est pas à l’autre conjoint, victime, qu’on doit demander d’avoir la conduite adaptée pour éviter cette dérive. Toute conduite, que ce soit la fuite ou, comme ici, le meurtre, ne change rien à la situation de départ, et est toujours une solution extrêmement coûteuse et hasardeuse pour celle qui part ou qui met fin à la situation en tuant. C’est cela que le T.A.P., et derrière lui, une majorité d’hommes, ne veulent pas voir. C’est ce déni qui amène à mettre en doute la vérité de la vie de Jacqueline Sauvage établie au procès. C’est ce déni qui applique mécaniquement le concept de « légitime défense » à une situation qui ne la permet pas. C’est ce déni qui laisse la question des violences conjugales sans traitement politique vigoureux et adapté.

Ce jugement du T.A.P. est susceptible d’appel. Tant la défense que le procureur ont déclaré leur intention d’aller en appel. Espérons qu’un tribunal composé autrement ne tombe pas dans le même travers. Plus tard, Madame Sauvage pourrait aussi introduire une nouvelle demande de libération, après un certain délai. Mais avec quelles chances d’examen dans la sérénité ? J’utilise ce mot à dessein. Monsieur « Eolas » estime que ce n’est jamais bon qu’une accusée devienne porteuse d’une cause. Plusieurs auteurs ont estimé que le mouvement de solidarité risquait de troubler la « nécessaire sérénité » du tribunal dans son jugement. La motivation affirmée par le TAP parait effectivement très trouble ! très peu sereine !

Finalement, je redis encore une fois (comme dans mes précédents articles) qu’il faut modifier la loi sur le « meurtre du conjoint » car, si elle se justifie peut-être pour le conjoint violent allant jusqu’au meurtre, elle est insensée pour la victime se défendant par un meurtre. Mais c’est certainement une modification plus ample qui est nécessaire.

Chester Denis

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Affaire Madame Jacqueline Sauvage : suite et sans fin…

Je songe bien à publier un billet sur ce sujet. Des lecteurs viennent ici dans ce but. Mais bien des choses ont déjà été dites, y compris sur la domination masculine du dernier jugement. Par exemple ici. Mais des éléments du contexte restent moins clairs. Je cherche un éclairage supplémentaire, s’il est utile. En attendant, ma page  de : Dossier « Sauvage » reste disponible.

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Sur la « souffrance des hommes » (2) et leur « virilité »…

Je suis tombé ce matin sur une émission de France-Inter titrée  ça va pas la tête ?  et consacrée à la sexualité masculine, sous le titre La sexualité masculine n’est pas qu’un problème de robinet. C’est une émission de psychologie, sans prétention. L’intervenant invité, Alain Héril, bien qu’il se prétende sur sa page web « psychanalyste » (ce qui est repris partout), avoue dans la même page qu’il n’est que « de sensibilité psychanalytique ». Il n’a pourtant pas besoin de ce titre surajouté, car il est déjà sophrologue, sexothérapeute et qu’il a un parcours de travail intéressant au théatre et en entreprise.

Finalement, dans l’émission, c’est un dialogue très convenu entre l’animateur et l’invité qui se voit poser des questions… extraites des thèmes de son dernier livre. Une psychothérapeute, Cécile Guéret, journaliste à Psychologies Magazine, intervenait également, ainsi qu’un spécialiste culturel évoquant les personnages de séries TV comme figures mythiques actuelles sans doute, Pierre Langlais. Remarquons simplement que la psychologue Cécile Guéret a plusieurs fois élargi les expressions à d’autres sexualités pour faire des rapprochements bienvenus entre sexualité masculine ou féminine, orientation homosexuelle ou hétéro. Une attention qui n’était pas celle de l’homme ‘expert’ invité.

J’ai donc été surpris par le contenu donné par l’émission. La présentation est d’abord racoleuse, c’est normal :

Depuis un demi-siècle, nous assistons à un déclin de l’empire masculin… Et si le continent noir de la sexualité était masculin, et non féminin comme l’affirmait Freud ? A priori, la sexualité masculine apparaît comme conquérante. Animale, pénétrante, guerrière… La faute à un organe sexuel assimilée à une arme de guerre : le pénis en érection. Mais depuis la révolution sexuelle des années 1970 et les justes revendications des femmes en matière d’épanouissement sexuel, certains hommes se sentent fragilisés. Un stress lié en partie à l’angoisse de la performance et à la hantise de ne pas être à la hauteur. Sans compter l’affaiblissement du désir qui touche de plus en plus d’hommes… Nous explorons ce matin quelques aspects de la sexualité masculine, avec un but, modeste : esquisser quelques pistes pour échapper à la tyrannie de la performance…

Bref, le but est de répondre, rassurer. C’est habituellement le but des psychologues auteurs de livres, qui font leur marché de l’angoisse des patients. Et les hommes sont apparemment de bons clients.

Car les hommes, ils souffrent. J’en ai déjà parlé ici. Aujourd’hui, on les a décrit comme victimes de la tyrannie de la performance. Et il s’agit qu’ils soient « bien dans leur virilité ».

Car la « virilité » du point de vue des hommes et de leur psychothérapeute, c’est la capacité sexuelle, enfin leur puissance sexuelle, enfin leur capacité à avoir une sexualité heureuse, épanouie.

Bref à gérer la peur de la panne sexuelle, la peur de ne pas combler le/la partenaire, etc. (premier cliché à soigner). Et bien évidemment (un deuxième cliché qui a été rapporté par la journaliste comme très important), la peur d’en avoir une plus petite que les concurrents, cette fameuse compétition silencieuse. Ma queue, c’est mon hameçon, pourvu que ça morde !

Cette conception toute plate de la virilité est pour moi le problème ! J’y viendrai par la suite.

Pourtant, à une question de l’animateur sur la virilité comme « puissance sexuelle de l’homme », l’expert s’est dérobé (je redonne des phrases sur base de mes notes, c’est donc de l’a peu près, et non une transcription exacte) :

J’aurais très difficile à définir la virilité. D’abord elle a varié à travers les époques avec de grandes différences. Elle n’est aujourd’hui plus celle des Grecs par exemple. Et elle a beaucoup évolué ces dernières années, notamment avec la revendication féminine, très légitime d’ailleurs, à une sexualité épanouie.

Avouez qu’il y a de quoi être surpris. Je croyais connaître les revendications féministes, je ne savais pas que la sexualité épanouie était dans les objectifs marquants du combat… Bien sûr, il y a eu une libération sexuelle, appuyée par l’apparition de la pilule, qui a profité surtout aux hommes d’ailleurs, mais aussi un peu aux femmes.

Surprenante aussi est la référence à la virilité grecque (habituellement connue surtout pour son orientation sexuelle envers les jeunes garçons, hum hum). On réfère souvent en termes de masculinité à la Virilité romaine, avec le Père tout puissant, ayant droit de vie et de mort sur sa femme et ses enfants ; référence d’abord soulevée par des féministes, reprise par John Stoltenberg dans ses conférences éditées en recueil : Refuser d’être un homme (Bambule, 2013).

Mais on le voit bien : pour nos experts et leurs clients, la virilité se résume à la sexualité. Et notre expert de terminer :

En tous cas, je dirais que chaque époque doit définir sa virilité. Et qu’il est important de la construire avec les autres, alors que la sexualité masculine est surtout jusqu’aujourd’hui construite contre les autres.

Ici encore la psychologue journaliste élargit l’idée : il en va de même pour les femmes et pour les différentes sexualités : la construire en dialogue avec l’autre.

Bon, je ne rapporterai pas ici les « pistes pour échapper à la tyrannie de la performance » sexuelle. On a parlé un peu du père, beaucoup de la mère, un peu de la construction de la masculinité à l’adolescence et la question de l’agressivité de la sexualité masculine : il y a une « bonne agressivité » sexuelle (encore une fois l’expression vient de la psychologue journaliste, et elle l’étend à la sexualité féminine).

Je précise que Alain Héril se réclame de Jacques Salomé et de Guy Corneau, d’autres auteurs qui mettent la souffrance masculine comme critère aveuglant.

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Un tel discours est éclairant (sinon, ce ne serait pas utile de le rapporter) en ce qu’il donne bien les limites étriquées de la vision masculine. Nulle part on n’évoque la domination masculine, nulle part on n’évoque les privilèges masculins, nulle part on n’évoque la violence masculine, le harcèlement, la surdité au non-consentement, donc le viol. L’homme a un problème, réussir à bien baiser. Et tout doit être fait pour cette réussite. Rien ne doit venir nourrir l’angoisse masculine. Sa « souffrance ».

Et notre expert et l’animateur de l’émission veulent seulement amoindrir cette angoisse. Point.

Et vous voudriez que de tels hommes entendent une plainte féminine ? Qu’ils reconnaissent la légitimité d’une revendication féministe ? Qu’ils puissent réfléchir que leur rôle dominateur (la « mauvaise agressivité » ? Oui, et bien plus que cela ! Le droit au pouvoir absolu, jusqu’à pouvoir être un abuseur…) est peut-être à la source de leur angoisse de pénétrer et de jouir ?

Non, de tels hommes sont dans un égoïsme forcené et angoissé. Ils ne peuvent même longtemps donner de l’intérêt à la question de l’égalité hommes-femmes car ils sont emplis, noyés par leur angoisse personnelle. C’est leur problème qui compte, et ils ont d’ailleurs plein d’autres soucis en tête, de sorte que il ne faut pas leur en demander plus ! Ni pour aider au ménage et au soin des enfants, ni pour avoir du respect pour les femmes, ni pour songer à l’égalité. Je pense ici à des commentaires entendus et lus ces derniers jours, dont ceux visibles ici, et là (lien à retrouver…) très symptomatiques. La question de la « non-mixité » (la volonté des femmes de se réunir sans présence masculine pour parler librement, sans leur répression et leur domination) est un marqueur évident : pour ces hommes, c’est un crime de lèse-majesté qui les met en fureur, qui les met en réalité dans l’angoisse ; qui donc ose prétendre qu’ils seraient coupables au point d’être mis sur le côté ? Insupportable.

Donc, quand j’en viens à parler de la « Virilité » comme une utopie perverse, un idéal de domination qui est toujours devant nous, jamais atteint, je parle d’un sujet que les hommes pour la plupart ne veulent pas entendre, ne veulent pas considérer. Cet idéal me tire toujours en avant vers plus de masculinité agressive, idéal que je réalise en partie, mais toujours prétendument mieux accompli par mes congénères pour me mépriser, et nourrissant un mépris des plus faibles, d’abord les hommes qui me paraissent inférieurs à moi (ouf, quel soulagement de mon angoisse), ensuite les femmes et accessoirement les enfants. La compétition entre hommes ne se résume pas à la dimension de la queue-hameçon, elle se mesure aussi aux biceps des adolescents, à la force dans les bagarres, au mépris du risque et du danger, à la transgression des interdits, à la lutte pour le pouvoir. Comme le dit bien John Stoltenberg, vous êtes toujours en train de monter à une échelle, avec des voisins plus haut sur leur échelle qui vous mettent au défi et des autres plus bas sur leur échelle que vous pouvez mépriser.

Et vous pouvez faire groupe uni en méprisant les femmes, les étrangers, etc. Malgré vos différences entre vous, qui persistent, c’est un court répit satisfaisant : une blague sexiste, etc. Et vous pouvez exiger des femmes qu’elles nourrissent votre libido. On en trouvera un exemple ici, dans un article que j’ai commenté en dialogue avec son auteure.

La vision « plate » de la « virilité » n’est donc pas une analyse sérieuse, mais un discours complaisant. Elle légitime le sentiment de souffrance des hommes, sans le décortiquer sérieusement, et cherche seulement à le soigner. Cette lecture au premier degré n’est même pas psychanalytique.

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J’ai trouvé aussi surprenant que l’éclairage culturel apporté à l’émission se référait à des personnages de séries TV. On sait que la plupart des scénarios de séries TV sont des exercices convenus, pratiqués en équipe, pour contenter les attentes psychologiques des spectateurs, après les avoir surpris et angoissés. Donc il y a un méchant, et souvent aujourd’hui une méchante. Un pervers, un tordu, un hypersexuel, etc. Car tout est sexuel aussi, apparemment, dans les séries TV. (« On voit même de plus en plus des hommes à genoux devant l’héroïne, donc en position de cunnilingus » dit le spécialiste culturel Pierre Langeais : et il l’a dit deux fois !). Peut-on tirer quelque chose de sérieux de ces histoires complaisantes ? Apparemment, oui, les psychologues s’y sont appuyés pour éclairer leur discours.

Il est vrai que les psychologues se nourrissent d’archétypes posant des problèmes existentiels, et qu’ils ont souvent recours aux séries TV des anciens grecs, pardon, aux récits mythologiques des anciens grecs (avec leurs héros Oedipe, Narcisse, Antigone…), mythes répétés durant des siècles et qui nous paraissent poser des problèmes existentiels immortels. J’ai toujours pensé qu’ils avaient une autre valeur que les constructions d’un auteur moderne et plus encore d’une équipe de cinéma ou de rédaction, qui subit un formatage et des contraintes « commerciales ». On en trouvera un exemple (bien qu’il soit plutôt positif) ici.

En conclusion, cette émission « grand public » sur la virilité masculine ne m’a pas apporté beaucoup de satisfaction et de motivation pour continuer mon travail d’exploration !

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Le pape François « dénonce l’enseignement du genre aux enfants » et se déclare favorable aux privilèges !

Le contenu « entre guillemets » de ce titre, venu par Le Monde et répété par plusieurs autres médias, n’est pas faux mais n’est pas vrai. L’art du pape de parler à demi-mot est magique : il permet de fasciner et de mettre les idées dans la bouche des autres. Les médias focalisent par leurs titres le discours papal en sa caricature…

Selon le Monde, dans le compte-rendu  (ainsi nul ne peut reprocher au pape ses paroles) d’une rencontre avec des évêques de Pologne publié mardi 2 août, le pape François regrette qu’« on apprenne à l’école à des enfants – à des enfants ! – que tout le monde peut choisir son sexe ». La discussion a eu lieu mercredi 27 juillet alors que le souverain pontife commençait à Cracovie une visite de cinq jours.Selon d’autres journaux, c’est dans le cadre des « Journées mondiales de la Jeunesse » qu’il a parlé, ce qui parait donc très exagéré.

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Ainsi, le pape est convaincu qu’on apprend dans des écoles aux enfants que tout le monde peut choisir son sexe. Ah bon ! Alors que la première critique des analystes est bien qu’un « genre »est attribué à la naissance, sur base des attributs sexuels apparents à un examen superficiel. Bref, qu’en disant « c’est un garçon », on fixe à l’enfant une culture à inculquer, incorporer. Une culture, une norme, qui est tout autre chose que le sexe, et qu’on a donc appelé un « genre ». Et même plus précisément, qu’on a introduit l’enfant dans la culture globale du « Genre », qui impose une dichotomie hommes/femmes à l’humanité. Avec quasi universellement une hiérarchie d’un groupe, les masculins, sur l’autre. Et ajoutons que les grandes idéologies monothéistes sont parmi les plus acharnées à justifier, imposer et naturaliser cette culture de l’inégalité.
Donc, on ne saura pas ce que le pape a voulu dire et de quelles écoles il cause. Il n’a pas strictement dénoncé « l’enseignement du genre » et moins encore « la théorie du genre ». (Sur cette expression, voir mon article « la théorie du zéro »). Il semble insinuer qu’on change de sexe comme de soutane. Les personnes qui souffrent d’une discordance entre genre et sexe, apprécieront avec souffrance aussi ce type de discours.
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Le pape estime que « nous vivons dans un moment de destruction de l’homme en tant qu’image de Dieu ». Il critique des ouvrages fournis par des « personnes et des institutions qui donnent de l’argent », sans plus de précision. Selon lui, ces ouvrages sont à l’origine d’une « colonisation idéologique » soutenue par des « pays très influents ». Il ne mentionne pas les pays concernés. « C’est terrible », s’inquiète-t-il.

Mettez-vous bien cela dans la tête : Dieu a créé l’homme ; et il l’a créé « à son image ». Phrase de la culture hébraïque, écrite quatre siècles avant notre ère, en s’inspirant de la culture babylonienne (où les tribus juives étaient en exil), mais qui ne peut être contestée ni améliorée par des analyses modernes. Or une majorité importante de l’humanité ne peut se reconnaitre dans cette phrase ! Et les modernes estiment que l’image de « l’homme comme un dieu » est trompeuse. L’homme détruit l’environnement qui lui permet de vivre, et c’est notamment avec de telles conceptions !

Là dessus, le pape a recours à la « théorie du complot ». Pour être plus précis, le pape a recours à l’hypothèse éculée d’un complot ourdi par des ennemis. C’est tellement atavique que cela constitue une « théorie ». (Pendant un siècle, on  a accusé tout communiste sincère de recevoir de l’argent de Moscou et de Pékin). Donc, il y aurait de l’argent versé par des personnes et des institutions. En vue d’une colonisation idéologique. Soutenue par des pays très influents. Ne peut-on pas dire que le Vatican est le dernier pays pouvant se reconnaitre dans cette description ? A moins que l’Etat islamique prétendu ? Mais ce n’est pas cette idéologie qu’ils prêchent !

L’idée d’une « colonisation » n’est pas une nouveauté dans son discours. Le pape l’a déjà évoquée lors d’une tournée en Asie en 2015. Et l’an dernier, selon Ouest-France, lors de l’audience générale sur la place Saint-Pierre et devant quelque 30 000 fidèles venus du monde entier, le pape avait assuré que « la prétendue théorie du genre » semblait être « l’expression d’une frustration et d’une résignation qui vise à effacer la différence sexuelle car on ne parvient plus à l’assumer ».Pour le pape, parlant en Pologne, « les horreurs de la manipulation éducative des grandes dictatures génocidaires du XXe siècle n’ont pas disparu ; elles conservent leur actualité sous des aspects divers et avec des propositions prétendument modernes qui poussent les enfants et les jeunes à marcher sur la voie dictatoriale de la ‘pensée unique’ ». (Discours ambigu qui ne peut que plaire aux prélats d’un pays anciennement « inféodé » à l’URSS, mais qui attaque tout autre chose,  on ne saura pas quoi : la pensée unique, c’est le néo-libéralisme ?! Toute modernité ?!)

Le pape n’a pas précisé la nature de ces expérimentations éducatives mais a affirmé par ailleurs « le droit des enfants à grandir dans une famille, avec un papa et une maman capables de créer un climat favorable à leur développement et à leur croissance affective ». L’enfant doit en effet grandir en relation avec « la masculinité et la féminité d’un père et d’une mère », afin de parvenir « à une maturité affective », a-t-il ajouté. Des propos qui ne sont pas sans rappeler les débats actuels en France et en Europe, avec le « mariage pour tous » et l’enseignement de la théorie du genre à l’école. Cette « théorie de la maturité affective » ne repose sur pas grand chose de sérieux, sans quoi Freud n’aurait pas eu de travail ! Et elle est aujourd’hui contestée par des études sérieuses sur les représentations d’enfants de couple homosexuel, qui sont tout à fait équilibrées, études récemment diffusées.

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Le pape a confié avec humour qu’il était un partisan des « privilèges » dans la société… mais « pour les enfants et les personnes âgées », « parce que l’avenir d’un peuple est dans leurs mains ».

Cet humour-là ne doit pas nous faire rigoler. Le premier à profiter de très grands privilèges, c’est lui. Mais on peut entendre aussi qu’il est partisan des privilèges accordés au genre masculin. Il faut prendre cela comme une blague sexiste entre prélats, en l’absence de toute femme bien sûr. Désastreux.

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« Violences conjugales : la prise en charge des agresseurs »

J’ai apprécié cet article, que nous recommande le site Rezo.net, et qui est paru dans la revue de l’association d’aide aux prostituées Le Nid, « Prostitution et société », en juin 2016, article proposé par Claudine Legardinier qui interviewe la sociologue intervenante, Aurélie Vincent.

Alors qu’un meurtre sur cinq est le résultat de violences au sein du couple en France, des dispositifs innovants comme les groupes de responsabilisation mis en place en direction des auteurs, semblent pouvoir casser la chaîne des violences et prévenir la récidive. Une piste pour de futures actions auprès des “clients” ?

Cet article (que je vous recommande de lire, je ne retiens que quelques extraits) et l’expérience qu’il permet de connaître, soulignent les stéréotypes qui forment la masculinité et les mécanismes qui les mettent en jeu. Je considère cela comme important, car il ne suffit pas d’enseigner au jeune garçon les principes de l’égalité et du respect entre hommes et femmes (le mythe des ‘bonnes consignes’). On y souligne notamment les effets de groupe : le groupe des hommes, où je suis en compétition pour être un vrai homme à leurs yeux (et c’est sans doute aussi le cas pour les femmes), subissant les forces de l’auto-contrôle à distance : ma réputation est en jeu, quitte à détruire ma compagne pour me mettre en valeur et effacer une frustration qui m’est imposée.

De même que pour la violence conjugale et la prostitution, où des « groupes de responsabilisation » (et non simplement des groupes de libre parole) amènent les participants à dire ce qu’ils ont fait et à le reconnaître et l’assumer comme délit et comme dégat auprès de leur partenaire — de même on pourrait dire en général que les hommes sont dans le déni de leur domination masculine, qu’ils n’en voient pas la réalité, ne trouvent pas les mots pour la nommer, n’en voient pas les effets dévastateurs sur les femmes ; que les effets de groupe des hommes renforcent les stéréotypes qu’ils cultivent ; et qu’ils ne sont aucunement prêts à énoncer ce qu’est la domination masculine et les avantages qu’elle leur offre, et à assumer leur responsabilité dans cette domination, et d’autant plus si cela devrait se faire en public. (1)

L’objectif est de les faire réfléchir sur ce qui les a conduits à la violence. Même s’ils se trouvent des tas d’excuses, il faut peu à peu les amener à prendre conscience de l’acte commis et à reconnaître leur culpabilité. Nous cherchons également à les amener vers le soin qui est une démarche volontaire, sauf pour ceux qui sont auteurs de faits très graves. (…)

Il faut souligner l’importance du groupe qui les aide à mettre des émotions sur leurs actes et à admettre qu’ils ont commis ces actes ; à mettre des mots où il n’y en a pas eu puisque la violence a souvent pour cause un défaut de communication… Parler publiquement de choses intimes est difficile pour eux mais la dynamique de groupe fonctionne ; quand l’un parle, en général les autres s’y mettent. Les séances suivantes permettent d’évaluer à quel endroit ils placent le curseur pour identifier un acte comme violent et de revenir sur leurs représentations. Ils identifient très bien la violence physique, mais pas les autres formes, verbales, économiques, et encore moins les violences sexuelles qui restent tabou. Nous avions des hommes coupables de viols conjugaux. Pour eux, c’est une notion inenvisageable. Ils se défendaient : Mais c’est ma femme !. Leurs représentations apparaissent bien dans leurs discours. (…)

La sexualité est un sujet difficile à aborder. Au début, ils baissent la tête. Mais une fois que le sujet est lancé, ressort le besoin de compétition, de performance où apparaît bien la domination masculine. Un jeune homme, avec des problèmes d’érection, était très violent avec sa femme qu’il rendait responsable. Il avait honte. Mais quand il a pu en parler, les autres ont dit nous aussi, ça nous arrive. Il a dédramatisé. (…)

Des représentations sexistes

Les séances suivantes portent, avec l’outil du photo-langage, sur les représentations sociales et culturelles sur les hommes et sur les femmes. Tous les pires stéréotypes sortent ; c’est saisissant ! Il est d’autant plus intéressant de travailler avec le foyer qui les héberge. L’un trouve inadmissible d’avoir à préparer des repas, un autre se dit ridiculisé parce qu’il doit changer son lit et s’occuper de son linge…

C’est à peine imaginable. On voit bien que ces hommes vivent comme une provocation le fait que leur femme puisse leur demander une participation aux tâches de la maison. Ils sont allés à l’école mais aucune institution n’a réussi à leur donner la moindre éducation en ce domaine. Certaines n’ont même fait qu’empirer les choses.

S’il s’agit de militaires, d’hommes du bâtiment ou de la police, tous les métiers très masculins où il n’existe pratiquement pas de contacts avec des femmes, les stéréotypes sont renforcés. Ce vieux fond de culture patriarcale est encore accentué par certaines cultures religieuses. Il y a un travail colossal à faire. Les blessures individuelles sont à travailler, mais le contexte de société fait franchement peur.

Nous étions deux femmes à animer les groupes. Face à nous, certains hommes se contenaient, ils étaient là par décision de justice. Mais ils pouvaient évoluer : On a vu qu’avec une femme, on pouvait parler !. Nous leur disons de parler avec leur épouse, de lui demander de quoi elle a envie. On mesure à quel point il n’y aucun dialogue dans ces couples. Quand la société autorise et renforce ces comportements, elle ne fait que donner une légitimité à ces hommes. (…)

Un point important est le repérage du passage à l’acte ; le travail sur les déclencheurs et processus de la violence. Il faut amener ces hommes à identifier les comportements qui créent pour eux la peur et l’angoisse, leur montrer qu’ils n’agissent pas gratuitement et qu’ils doivent pouvoir trouver le bénéfice que leur apporte l’acte violent ailleurs et autrement. Il est essentiel qu’ils repèrent le moment du passage à l’acte. Qu’aurais-je pu faire à ce moment ? Sortir, appeler un copain pour faire redescendre la pression puis revenir pour discuter. Là on leur demande de raconter une nouvelle fois la scène des violences et de dire comment ils auraient pu faire pour que les choses se passent différemment. (…)

Des pistes pour les clients prostituteurs ?

Pour les “clients” aussi, dit Aurélie Vincent, il faudrait garder l’idée, non de groupes de parole, mais de groupes de responsabilisation. Le même travail pédagogique est à faire.

Amener à réfléchir sur le passage à l’acte, déconstruire le réflexe, allumer des clignotants… En posant un interdit, la loi pourrait permettre de concrétiser de tels projets. En 2004, dans la première étude française menée à propos des “clients” de la prostitution [3], le sociologue Saïd Bouamama pointait déjà la nécessité d’un travail éducatif en profondeur pour amener ces hommes à réfléchir sur leurs représentations sexistes et déconstruire leurs discours de justifications. Sur la centaine d’hommes interrogés, la plupart évoquaient un milieu familial sexiste et une identité façonnée par les stéréotypes.

Sans assimiler auteurs de violences conjugales et clients prostituteurs, les points communs sont évidents : machisme, représentations stéréotypées et dégradées des femmes, défaut de communication avec les compagnes. Les uns pensent avoir des « droits » sur les personnes prostituées parce qu’ils payent, les autres sur leur épouse parce qu’ils sont mariés.

Les facteurs de risque sont souvent les mêmes : consommation d’alcool ou de drogues, mauvaise estime de soi, bas seuil à la frustration, reproduction de comportements connus dans la famille d’origine. Mais aussi contextes fragilisants : maladie, perte d’emploi, grossesse de la compagne… S’y ajoute pour le recours à la prostitution le phénomène de groupe, dont les mécanismes gagneraient à être analysés.

 

(1) A ma réaction sur son blog à l’article de Poustiflette que j’ai évoqué et cité précédemment, j’avais obtenu la réponse suivante, illustrant bien le déni : « Pourquoi toujours ramener les choses à la domination masculine ? Il y en a marre ! Etc… » Hélas le commentaire a été effacé.

(3) [3 L’homme en question, le processus du devenir client de la prostitution, Saïd Bouamama, Ifar/Mouvement du Nid, 2004.

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« Bien connaître le consentement pour savoir reconnaître un viol dans une fiction » (Poustiflette)

Je trouve fort instructif cet article de Poustiflette sur le consentement, alors qu’il part d’une discussion d’un texte de J.M. COETZEE dans un groupe scolaire.ET je l’ai commenté brièvement. Il est ici.

Il rejoint une problématique abordée dans un des premiers textes de ce blog : « tout homme est un abuseur » et qui s’appuyait sur un écrit d’une féministe. Il est .

J’ai toujours senti que la question du consentement, qui s’est popularisée récemment sous le slogan « quand c’est non, c’est non » avec succès, n’était pas si simple qu’on le dit.

La relation homme / femme dans la séduction est déséquilibrée ou hiérarchisée. Dans le processus traditionnel (c’est donc caricatural, mais le changement de la liberté est-il acquis ? et partagé ?), l’homme est censé prendre l’initiative, et la femme est censée dire non à ce premier abord. Pourquoi ?

On dit souvent qu’il y va de la réputation de la femme. Si elle dit oui, LES HOMMES lui feront une réputation de femme facile, de Marie-couche-toi-là. On ne laisse pas du tout à la femme une liberté d’appréciation, elle est un objet, une poupée qui doit dire non.

Mais l’attitude des hommes est très contradictoire. Car la plupart vivent ce refus comme une frustration et en font un commentaire injurieux : « c’est une conasse », « une pute », « elle ne sait pas ce qu’elle perd », etc. Pourtant, d’autres hommes ont tendance à accepter ce premier refus et à s’obtenir le droit d’une deuxième tentative un peu plus tard : ils obtiennent ce qu’ils désirent et s’en vont le cœur content.

On voit bien que l’attitude des hommes part de leur « objectivation » de la femme désirée, de leur désir unilatéral. La séquence est : « je désire, je veux – je prends l’initiative – sauf refus, je réalise la satisfaction de mon désir ». D’innombrables blagues machistes soulignent que l’objet a peu d’importance dans la réalisation du désir masculin. On peut conclure que « tout homme est un abuseur » en ce sens, son intention est d’user de l’objet et d’abuser de l’être humain.

On pourrait penser que le devoir d’initiative est en partie la cause de cette façon de voir. LA femme peut aussi avoir un désir unilatéral, mais elle doit se limiter à être convoitée, et elle doit encore affirmer une réticence au premier abord. Elle ne peut réaliser son désir qu’en recevant le désir de l’autre. Elle n’est pas en situation d’abuser d’un être humain, et respecte la relation.

JM. Coetzee décrit une scène ou la femme dit deux fois non à un homme (avec qui elle a eu une relation), mais l’homme poursuit son désir, et l’auteur écrit :

Elle ne résiste pas. Elle se contente de se détourner : elle détourne les lèvres, elle détourne les yeux. Elle le laisse l’étendre et la déshabiller […] dès qu’elle est nue, elle se glisse sous la couette comme une taupe qui creuse la terre et lui tourne le dos.

Ce n’est pas un viol, pas tout à fait, mais sans désir, sans le moindre désir au plus profond de son être. Comme si elle avait décidé de n’être qu’une chiffe, de faire la morte au fin fond d’elle-même le temps que cela dure.

Peu d’hommes (dans la discussion scolaire, dit Poustiflette) y ont vu un viol, et l’auteur ne le voit pas non plus. « Pas tout à fait », dit-il, sans doute car il n’y a pas de violence, que demanderait une résistance. Pourstiflette décrit bien l’effet de la tétanisation de la femme qui est absente de son propre corps (non, de son esprit) et subit plutôt que de résister.

Dans les discussions sur le consentement, on prend souvent l’exemple d’hommes abusant de femmes ivres et quasi endormies, hors d’état de dire non avant de ressentir le viol. Mais un époux qui profite à l’aube de sa femme endormie est souvent dans la même situation d’abus, dans l’ignorance définitive de savoir si sa femme a consenti ou subi (ce fut mon cas souvent, et je m’en rends compte tardivement…).

Il me parait donc que le slogan « non, c’est non » est parfaitement juste. Mais que la rencontre de deux désirs partagés n’est pas simple, qu’elle passe par l’expression d’un désir premier, prenant l’initiative. Mais que le schéma traditionnel de séduction que j’ai présenté demande à être déconstruit.

Or c’est la domination masculine qui est à la base de ce schéma. Ou plutôt qui le pervertit. Dans le monde animal, on trouve des espèces où c’est le mâle qui porte des couleurs, d’autres où c’est la femelle. Souvent c’est le mâle qui parade, qui appelle (je pense au brâme du cerf). Mais cela n’oblige pas à une domination permanentes des mâles (ou du mâle dominant). On peut penser que la domination masculine est un comportement d’abus des autres êtres humains, qui doit être renversé dans tous ses aspects. Il ne suffirait pas de partager la démarche d’initiative de séduction (c’est peut-être déjà une pratique plus courante). Il faut que les hommes comprennent qu’ils ne peuvent abuser en aucun cas. Ce n’est pas (encore) dans leur culture, dans le modèle de virilité qui leur est proposé.

 

 

 

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Evénements de Cologne : il faudra nous débrouiller avec ces bribes de faits

Un nouveau rapport de police est apparu dans l’affaire des événements de Cologne. Il s’agit du rapport final de la police fédérale allemande. Par ailleurs une commission d’enquête parlementaire poursuit son travail. Et deux condamnations ont été prononcées en juin. Après avoir épluché diverses sources d’information francophones (je ne lis pas l’allemand), je conclus qu’on apprendra pas grand chose de plus dans l’avenir.

La presse cherche à nous émouvoir. Certains soulignent les nouveaux chiffres publiés. Mais ils ne sont pas très différents des précédents. D’autres soulignent qu’il s’agirait de « fuites » sur le rapport. En fait, il semble que ce soit une pré-annonce sur les radios publiques (et reprise par un journal) d’éléments d’un rapport publié le lendemain. D’autres encore soulignent que « les auteurs d’agression ne seront pas poursuivis », mais il faut comprendre qu’ils ne seront pas identifiés, et on le savait déjà. On peut néanmoins retirer de tout le dossier de presse quelques nouvelles nuances.

Il faut souligner que les milieux d’extrême-droite utilisent ce dossier en le manipulant, transformant l’émotion médiatique en indignation. Les tweets de ces derniers jours affirment que « un rapport de la police double le nombre de femmes agressées par des migrants » ( ce qui est doublement mensonger) ; Valeurs actuelles souligne le contraste entre 2000 auteurs comptés et les « quatre seulement » qui auraient été condamnés, escamotant toutes les infos explicatives.

L’essentiel, c’est qu’on aura pas beaucoup plus d’explications

Ce qui s’est passé à Cologne est un événement. Qui demande explication.

D’un côté, les soirées de fêtes, souvent accompagnées de consommation d’alcool, sont l’occasion d’agressions sexuelles diverses (attouchements, viols) sur les femmes. « Cologne » est un élément particulier des agressions sexuelles courantes qui sont mal combattues, expression de la domination masculine. Et elles étaient fréquentes durant les fêtes de nouvel-an en Allemagne.

D’un autre côté, est surgi un phénomène massif, comme une ruée, dans plusieurs villes d’Allemagne, et commis en majorité par des étrangers semble-t-il. Ces éléments demandent interprétation.

On a notamment proclamé rapidement qu’il s’agissait de « réfugiés » (alors que de nombreuses personnes venus de Syrie étaient fraîchement parvenus en Allemagne), puis la police a révélé qu’il s’agissait plutôt de maghrébins arrivés depuis moins d’un an en Allemagne (immigrés qui ne peuvent être reconnus comme ‘réfugiés).

Il apparaît aujourd’hui qu’il y a eu de très nombreux agresseurs dans plusieurs villes (12 lands sur 16, selon certains) et que la plupart des femmes plaignantes ne peuvent reconnaître un agresseur, ayant été harcelées de nuit et en grands groupes. On a dit par ailleurs que les images des caméras de surveillance étaient floues ou obscures et donc inexploitables. On a fait des razzias policières dans certains quartiers, sans résultat. Finalement, seuls 120 personnes ont pu être désignées comme suspectes et mises à l’enquête, ce qui ne représente que 6% du nombre des agresseurs ! Il est difficile de tirer des conclusions fondées sur un si faible échantillon.

Moins de dix personnes ont été jugées et condamnées actuellement.

On peut penser également que la police sera très prudente pour diffuser les éléments permettant une interprétation. On sait que la police de Cologne a été mise en cause pour des erreurs et des mensonges sur les événements, le chef de la police de la ville ayant dû démissionner. Les premières interprétations ont été très politiques, dans un cadre électoral (avec la poussée du parti nationaliste AfD), exacerbant la question de l’accueil des réfugiés en Allemagne et en Europe. L’événement fait l’objet d’une commission d’enquête parlementaire, qui cherchera d’abord à comprendre l’échec de la police et les réformes à organiser : les enquêteurs n’auront pas intérêt à trop s’avancer dans un tel contexte.

L’élément nouveau des évènements, c’est le nombre de vols

On a souvent mis en avant les attouchements et viols de cette nuit de réveillon, et cela a entraîné un questionnement sur la culture et la religion des agresseurs (cfr. ma page de dossier « Cologne »). J’ai moi-même proposé des arguments en ce sens. Mais il faut sans doute relativiser.

Les chiffres qui émanent du rapport sont les suivants : à Cologne, on estime qu’il y a eu 650 victimes d’agression sexuelle ; à Hambourg, on a escompté 400 victimes d’agression sexuelle. On a enregistré de telles agressions dans douze villes d’Allemagne. Soit au total quelques 1200 victimes. Seule une moitié de ces agressions ont fait l’objet d’une plainte, disent certains médias, mais cela paraît erroné, on va le voir.

Et la police a estimé qu’il y avait globalement quelques 2000 agresseurs !

Dans le détail, la police a établi 293 cas de « double délit » : agression sexuelle et vol. Pour ces cas, 73 suspects ont été identifiés. Et elle a établi 642 cas d’agression sexuelle seule (avec parfois, plusieurs victimes) et identifié 47 suspects. Parfois, plusieurs femmes sont comptées comme victimes d’une même agression. Donc 935 cas étudiés ne sont pas contradictoires avec les 1200 victimes. Il est donc curieux de constater que tous les vols ont été accompagnés d’attouchement !

Dans le journal « 20 minutes » du 28 juin, donc avant la publication du dernier rapport de police, sous le titre : Agressions à Cologne: L’enquête impossible ?, Audrey Chauvet tire d’intéressants constats : d’abord les chiffres des plaintes, publiées par le Bild, et qui donnent au total 1.527 plaintes, dont 626 pour délits sexuels, ont été déposées par 1.218 victimes. On ne peut donc dire que le dernier rapport double les chiffres connus. Elle note aussi que la plupart des auteurs ne seront pas suffisamment identifiés pour être poursuivis. Elle souligne que plusieurs personnes présentent dans la gare ont perçu qui une cohue, qui des bagarres et parfois des vols, mais pas une ruée d’agressions sexuelles. Plusieurs des personnes arrêtées ou même déjà condamnées ont été connues comme auteurs de vols à la tire ou d’autres petites délinquances.

Pour certains, il faut se demander si il n’y aurait pas eu le montage d’une vaste opération de vols avec violence, les agressions sexuelles ayant permis de faciliter les vols en groupe. On évoque un genre de ‘maffia’. C’est l’hypothèse « personnelle » énoncée publiquement par le Ministre allemand de la justice. En tous cas, ces faits de vols, qui dépassent largement une opération de type « pickpocket », amoindrissent les hypothèses basées sur la religion et la sexualité.

La police ne s’engage dans aucune interprétation des éléments de fait. Tout au plus annonce-t-elle que certains des agresseurs s’étaient concertés par téléphone.

C’est ce vide explicatif qui est le plus étonnant. On s’étonnera fortement que, six mois après les faits, la police n’ait pu disposer de plus d’informations, venant ni des personnes suspectées et interrogées, ni d’informateurs infiltrés dans ces milieux, ni du secteur associatif. Et de même pour les médias, qui ne paraissent pas avoir fait un travail d’enquête sociale un peu élaboré, et qui répètent de courtes infos factuelles.

On apprend ainsi, à propos des deux condamnations intervenues en juin :

Le premier reconnu coupable est un Irakien de 21 ans qui a embrassé une femme dans la rue sans sa permission et lui a ensuite léché le visage. En prenant la parole lors du procès, via le recours à un interprète, il a tenu à s’excuser «pour tout ce qui s’est passé». L’autre accusé, un Algérien de 26 ans, a proféré des insultes envers des femmes alors qu’il se trouvait dans un groupe de 15-20 personnes.

Toutes ces informations lacunaires ne permettent aucune explication. Il y eut-il un même « modus operandi » dans les 12 villes, ou dans au moins 2 ? Pourquoi aucun effet de réseau n’est trouvé pour cette ruée de 2000 agresseurs ? Comment les accusés expliquent-ils leur geste ? Ou sont les analyses sociales dans ces enquêtes ou en dehors d’elles ? Et dès le début, le débat fut idéologique, biaisé, et nourri par cette absence d’informations fiables.

Il faudra sans doute en rester là, et pour longtemps. A qui profite cette incertitude ? Prolonger l’effet de peur parmi les femmes profitera, comme toujours, à la domination masculine.

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Virilité, violence, mortalité

Le mois de juin se déroule avec un étonnant cortège de violences. Il y a-t-il un lien entre elles ?

Une jeune députée anglaise est assassinée par un homme partisan de l’extrême-droite nazie. Dans le contexte de la campagne politique sur la sortie ou le maintien du pays dans l’UE, il aurait crié un slogan ‘patriotique’ : « Britain first ! »

Tuerie à Orlando aux USA : un homme étasunien a abattu une cinquantaine de personnes et en a blessé un grand nombre, dans un dancing se réclamant de l’orientation gay. Connu comme instable, et contrôlé à plusieurs reprises auparavant, il se serait réclamé de Daesh, juste avant son geste criminel.

En France, un homme a abattu froidement un couple de policiers. Il s’est aussi réclamé de Daesh. Il avait été contrôlé déjà antérieurement par la police.

Le point commun entre ces trois évènements, c’est que c’est un homme qui a assassiné. On peut discuter sur le caractère politique de leur geste, ou sur leur radicalité délirante ; le fait est pourtant que ce sont d’abord des hommes.

Ce constat avait déjà été fait dans le dossier des attouchements de noël à Cologne (voir ma page « Dossier Cologne ») : c’était un groupe d’hommes qui s’étaient conduits comme beaucoup d’autres hommes, quelles que soient les explications ou les questionnements  qu’on pouvait surajouter.

Et le constat peut être alors étendu : les meurtriers de Paris en novembre 2015, ceux de Bruxelles en mars 2016 : d’abord un groupe d’hommes. Des jeunes hommes ayant souvent commis divers délits avant d’y ajouter une couche de radicalisation.

Mais c’est le chemin contraire que nous faisons, et que les médias nous aident à faire : chercher un motif spécifique qui permettent de voir en ces hommes des types étranges, qui ne font aucunement partie de « nous ». Notre honneur est sauf ! grâce à ce travail de mépris d’autrui.  C’est un homme d’origine afghane ! (non, il est né aux USA de père bien intégré depuis longtemps) ; c’est lui-même un gay peut-être (cela ne changerait rien au fait qu’il est un homme assassin). Ils sont allés en Syrie, en Irak, en Bosnie… : cela ne change rien au fait qu’ils sont des citoyens de notre pays, de l’Europe, depuis deux ou trois générations, mais que l’espoir d’intégration et de reconnaissance « parmi nous » s’est amenuisé avec les crises et les politiques d’austérité — et que le mépris de classe et le racisme et la « ghettoïsation des banlieues » se sont aggravés. C’est un nazi — oui, il a fréquenté des sites d’opinion d’extrême-droite d’autres pays : mais c’est d’abord un homme qui a mis sa violence au dessus de son respect d’une morale du vivre ensemble. 0

On peut mener la réflexion plus loin.

Aux USA, il y a une tuerie par jour, en moyenne annuelle. Et un lobby puissant estime que les étasuniens doivent pouvoir posséder et porter une arme « pour se défendre ». Leur organisation ‘National Rifle Association » est certainement très masculine (même si des femmes y participent).

Durant le tournoi ‘Euro’ de foot, un nouveau type de ‘hooligans’ est apparu. Ce ne sont plus des voyous buveurs et bagarreurs, ce sont des bandes cherchant le combat et s’y étant préparés. Ils ne boivent pas. Supporters de différents clubs de foot dans leur pays, et coutumiers de bagarres entre eux en marge des matchs locaux, ils se sont regroupés sous une bannière patriotique (la Russie) pour pratiquer leur violence dans ce tournoi. Plusieurs pays de l’Est vivraient ce phénomène.

Bien sûr, on peut resituer ces évènements dans un contexte plus général où d’autres violences sont commises : violences militaires, violences au travail (600 morts par an en France), violences policières, et autres violences instituées. Mais on peut les inscrire d’abord dans les violences ‘ordinaires’, et d’abord dans les violences faites aux femmes, aux LGBT, aux groupes racisés.

Je viens de lire la lettre d’un père noir étasunien à son fils (je n’ai pas la référence sous la main de ce livre récent). Il lui explique que pour les noirs aux USA, c’est le corps qui est dans une précarité permanente, devant la possibilité d’être lynché, assassiné, blessé, réprimé, emprisonné. Sans motif ni raison. Je viens de lire le texte d’un américain sur le drame d’Orlando. Il nous rappelle, dit-il, à nous les gais, que nos vies sont toujours menacées, que nous devons avoir peur. Même aux USA où les gays ont eu leurs premières luttes victorieuses pour conquérir des droits, pour affirmer leur fierté (« pride »), pour que le Sida soit combattu de manière sérieuse, la précarité du corps de l’homosexuel ne disparait jamais (l’article est ici sur Mediapart). Les féministes ne disent pas autre chose : la virilité cherche à leur faire sentir en permanence la peur, le risque de gagner son autonomie et son émancipation, de ne pas appartenir à un homme. Mais aussi le risque des violences sexuelles et de la mort, dans le cercle familial ou dans l’espace public.

Et ce que l’actualité de ce mois de juin fait ressortir, c’est que le recours à la violence mortelle parait plus à portée des hommes, plus proche, plus attractif. Que les bagarres d’hommes ne sont plus une distraction du samedi soir, mais un rite à restaurer. Qu’une barrière éthique, liée à la vie en société, s’est abaissée. Même si la lutte contre le harcèlement parait avoir marqué quelques points en ce début d’année, la montée des meurtres masculins doit nous inquiéter. Activement.

 

 

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Ne dites plus « le papa met la petite graine », mais dites…

C’est le BA-B.A. de l’éducation sexuelle sans tabou ; c’est la réponse enfin transparente à la question : comment on fait les bébés ? Fini, les réponses d’antan. Non, les bébés ne naissent pas dans les choux, ils ne viennent pas du ciel, apportés par la cigogne. Fadaises que tout cela. Parlons vrai : la fabrication des bébés se passe entre la maman et le papa, dans l’intimité de la chambre conjugale : c’est le papa qui plante une petite graine dans le ventre de la maman. PAN ! Quelle modernité !

Voilà l’explication apparue dans les années 50-60 (de mémoire, non vérifié !). Effectivement, on ne doit pas oublier que c’était bien pire, auparavant, ce qu’on racontait aux enfants. Mais ce qu’on a raconté avec la petite graine, c’est tout aussi scandaleux. Insupportable. Pourtant, c’est toujours pratiqué largement, je viens de vérifier sur internet. Par exemple ici.

Et pourtant, c’est si simple. La femme produit une petite graine tous les mois. Elle a un nid pour l’y recevoir : la matrice. De la même façon que tout volatile femelle produit un œuf qui sera couvé dans un nid. Non, la femme n’est pas un nid qui accueille la petite graine du papa, et moins encore le sol gras et inerte où le papa, tel un jardinier, plante la graine comme il l’entend.

Particularité des mammifères : la graine doit être fécondée. Avant de descendre dans le nid. Sans quoi elle est évacuée. La femelle connait donc un  cycle.

A quoi sert la fécondation ? à apporter un chromosome et de l’information complémentaire ADN. Ceci sert en quelque sorte d’antivirus : si les femelles se reproduisaient à l’identique, les rejetons seraient bien plus victimes des épidémies bactériennes ou autres. Le papa modifie le logiciel dans la petite graine, chaque enfant est différent. Les bactéries sont ainsi moins efficaces, à moins d’évoluer elles aussi.

Le papa intervient aussi dans la loterie de la diversité sexuelle. Bref, le papa n’est qu’un parasite, mais un parasite utile.

(Inspiré de « Comme des bêtes – ce que les animaux nous apprennent de la sexualité,  Schilthuizen, M., préface de P.-H. Gouyon, Fayard 2016).

Ce qui est étonnant, c’est que les anthropologues (notamment Françoise Hériter) ont fait des hypothèses sur la découverte de la sexualité par les hommes primitifs, qui se fondent en grande partie sur notre mythe moderne de « la petite graine ». En quelque sorte, ils en décrivent la généalogie.

Les hommes auraient constaté que les femmes accouchent, à condition de ne plus être vierges. La copulation vaut fécondation, et le rôle des hommes est essentiel. Mais ensuite, les hommes auraient construit la certitude qu’ils auraient eu pour rôle de créer des garçons ; ils auraient mal fait leur travail si la femelle n’accouche que d’une fille. Remarquons que cette thèse (qu’on va supposer émaner des mythes des peuples ‘anciens ou primitifs’) n’est pas logique ! D’ailleurs, les hommes ont vite accusé la femme d’empêcher la production de garçons. C’est encore le cas aujourd’hui, bien souvent ! La copulation vaut fécondation, et rien ne prédit le sexe de l’enfant.

Pourquoi cette certitude construite ? Ce serait la jalousie de l’homme, non procréateur, de penser qu’il a ce rôle essentiel d’introduire l’élément mâle chez la femelle. Bref, le mâle a un apport substantiel à la conception (et non pas seulement un rôle de déclencheur, de germination de la graine, comme l’humidité dans le cas des végétaux).

Et on voit alors que le racontar de la « petite graine » vient en excès de la mythologie : c’est soudain l’homme qui fournit tout l’apport, la femme n’apportant plus qu’un nid et un liquide nourricier… et, l’ovule nest ainsi conçu que comme milieu fécond pour la fameuse petite graine.Inversion des rôles, qu’on nous sert encore aujourd’hui !

Alors, ne dites plus « le père apporte la petite graine », mais dites… qu’il déclenche le développement de la petite graine maternelle, avec des éléments qu’il apporte !

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*    *

Les anthropologues tombent aussi à peu près d’accord sur le fait de la domination masculine universelle. Dans toutes les sociétés, un principe hiérarchique donne le pouvoir aux hommes, même si c’est dans des configurations familiales très différentes : parfois c’est le frère aîné qui aura le pouvoir sur la sœur, et non le mari, qui n’est qu’un visiteur ou un allié. Acceptons ce constat. Tout en acceptant que cette domination connaît des variations innombrables : il n’y a pas de répartition des tâches données, et les femmes ont un pouvoir réel (par une sorte de véto, tel qu’un refus d’alimenter les guerriers d’une guerre qu’elles désapprouvent) dans certaines peuplades.

Mais je trouve d’autant plus étonnant qu’il existe pourtant des religions de la déesse-mère. Des religions qui valorisent la préexistence d’une mère de toutes les mères, source de toute chose sur cette terre ; le mythe continuant en expliquant que les hommes ont surpris le secret de la déesse, et ayant pris le pouvoir sur les femmes à partir de la possession de ce savoir. C’est le cas en Sardaigne (sans doute une section des peuples de la mer ? – civilisation des ‘nuragues’, si mal connue). On connait aussi la Venus hottentote. Ces religions me paraissent un signe d’une ancienne perception différente de la sexualité. Là, les hommes n’ont aucune « petite graine » ! Ils se saisissent du savoir.

Il faut être bien conscient que les religions monothéistes sont des créations très récentes : la religion juive est créée durant l’exil en détention à Babylone, et des éléments (genèse, déluge, etc.) sont pris à la religion locale), la religion chrétienne est un dérivé de la religion juive, et la religion musulmane un dérivé postérieur de la même tradition. Ce sont des religions qui renforcent historiquement la domination masculine.

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