Ne dites plus « le papa met la petite graine » mais dites… avec Françoise Héritier (2/2)

En fait, je ne sais pas si cette expression est encore utilisée (en vérifiant, par exemple ici, je vois qu’elle circule encore parmi les enfants, et que les parents ont tendance à expliquer clairement comment le papa met la petite graine, sans rectifier l’image). Et j’avais publié un article précédemment, ici, où je m’appuyais sur un excellent livre sur la sexualité des insectes. Et je disais que le papa n’apporte pas « LA petite graine » mais que la maman fait un œuf chaque mois, et qu’il est expulsé sauf si le père vient féconder l’œuf (le coq fait de même). Le père apporte un chromosome (autant que la mère, ce qui amènerait à rapprocher « deux demi-graines ») et il apporte une partie de son ADN (c’est cela qui est le plus nouveau !), pour que la maman ne fasse pas des clones identiques à elle-même, ce qui faciliterait la tache aux bactéries et virus. Pour faire moderne, disons que le papa apporte du code supplémentaire au logiciel préparé par la maman…

Ce qui est frappant, c’est que les explications de type « papa apporte la petite graine » datent de la première antiquité humaine. Que ce sont les premiers hommes qui ont construit des explications sur ce qu’ils ont vu et interprété. Que Aristote apporte encore une explication basée sur l’ « à première vue » qui revient à dire que le père forme l’enfant au cours de la grossesse par ses apports fréquents de sperme…

Tout ceci pour vous introduire à la lecture de Françoise Héritier, une importante anthropologue ayant succédé à Claude Levi-Strauss et ayant prolongé fortement ce qu’il avait dit sur les systèmes de parenté et ajouté des découvertes sur l’inceste et les mythes.

Quelques extraits de Françoise Héritier, L’identique et le différent, entretiens avec Caroline Broué, Ed. de l’Aube, 2012

Caroline Broué : C’est tellement ancré profondément en nous que les avancées de la contraception ne suffiront pas à inverser la vapeur : il s’agit d’un changement de mentalité ?

Françoise Héritier : Il faut changer les mentalités. C’est bien cela qui est difficile à faire comprendre.  (…) Et cela demande qu’on en prenne bien conscience : tant qu’on en aura pas pris conscience en haut lieu, avec comme conséquence de modifier totalement le système éducatif, les mentalités ne changeront pas. Et il faut que tous, individuellement, on y travaille. Homme comme femme. (…) Mais cela prendra énormément de temps. (p. 86-88).

« Ce qu’il est important de comprendre, c’est l’enchaînement logique qui mène de la théorisation archaïque des rôles dans la procréation, à la prohibition de l’inceste, à l’obligation d’exogamie (se marier hors de son groupe), au lien d’alliances entre lignages, à la répartition sexuelle des tâches. Et fondamentalement, à la privation de liberté des femmes dans la jouissance de leur propre corps, à la privation de leur accès au savoir et aux fonctions d’autorité. (p. 74). (i.e. la valorisation différentielle des sexes).

C’est (le droit des femmes à la contraception) un élément essentiel parce qu’il porte sur très exactement sur le lieu ou la raison pour laquelle les femmes ont été mises en résidence et affectées à certaines taches, notamment domestiques, — parce qu’on les tenait pour des reproductrices de ce que l’homme implantait, et non pas pour des procréatrices à part égale avec lui ». (p.75).

J’ai dit, je crois, que l’on avait découvert l’existence des ovules et des spermatozoïdes qu’à la fin du XVIIIe siècle et qu’il a fallu encore deux siècles avant que, au début du XXe, on comprenne ce qui se passe au moment de la rencontre entre les gamètes : la scission chromosomique qui fait que chaque enfant hérite de la moitié du patrimoine de son père et de la moitié du patrimoine de sa mère. Et pour l’admettre, il a quand même fallu une longue querelle entre savants, les uns disant que l’enfant était tout entier dans l’ovule, les autres disant qu’il était tout entier dans le spermatozoïde. Ce qui veut dire qu’il est difficile d’échapper à des schémas simplificateurs comme ceux qui ont existé auparavant, et qui constituent à exister, parce qu’ils ont la vie dure, indépendamment des connaissances scientifiques que nous avons acquises. (p.73).

 

Publicités
Publié dans Féminisme, paternité | 1 commentaire

Dannemarie : comment le fantasme masculin de « la femme » s’impose publiquement

(Version 2.0 : Rajout du 2 septembre et rajout du 4 septembre).

Cela pourrait être un « fait divers » : une mairie a l’habitude d’égayer le village pendant la période estivale avec diverses images sur une même thématique. Le thème de cette année était « la femme ». Mais les images choisies ont été jugées sexistes, c’est-à-dire dévalorisantes pour les femmes, par certains. D’où plaintes au pénal, et procès en urgence. Le retrait des images est imposé par le juge en première instance. Le Conseil d’État, en 2e instance, doit se prononcer ce vendredi 1/9 pour dire s’il y a effectivement une « atteinte aux libertés fondamentales », car c’est la procédure prévue selon le type de plainte choisi.

Ce pourrait être un fait divers, et c’est pourtant une question fondamentale. Car les « clichés » choisis ne représentent pas des femmes, telles qu’elles se présentent dans la vie quotidienne : ce sont des silhouettes (ou des ombres) qui représentent des symboles de « la femme », telle qu’elle est rêvée, désirée, voulue, exigée sexuellement par les hommes. Femme assise les jambes écartées autour du dossier de siège (la femme au cabaret), femme en train de détacher le haut d’un bikini, femme (racisée ?) enceinte en robe moulante et mini, autres « tenues légères » et divers accessoires, etc.

Les hommes ont une vision de « la femme selon leur désir » qui est clivée en deux : la mère et la future mère d’une part, modeste, fidèle, toute consacrée à produire les enfants qui feront de l’homme un père puissant ; la « putain » d’autre part, la prestataire de services sexuels capable d’exciter la virilité masculine et de lui donner les soins de confort attendus de lui. (Cfr Françoise Héritier, Masculin-Féminin I et II). Parfois une figure intermédiaire est ajoutée : la concubine, la maîtresse, la femme entretenue (pour celui qui en a les moyens, dit F. H.). La première est honorable, la seconde est illégitime mais « nécessaire » ; et toute femme doit parvenir devant les hommes à un jeu entre ces deux postures, sans tomber d’un seul côté.

C’est donc le choix du thème : « La Femme » plutôt que « les femmes », qui oblige à se mettre à l’écoute de la vision masculine, et à mettre en scène des clichés sexistes. Mais cette pratique est si traditionnelle, faisant d’ailleurs référence à « la femme éternelle » (autre cliché masculin) qu’elle a pu être choisie sans mauvaise intention, sans y voir de malice. C’est d’ailleurs une adjointe au maire qui a porté le projet. Et toute la population du village en vient à défendre la collectivité, plutôt qu’à reconnaitre une erreur dans la démarche et à la « rectifier ». (Un marchand de meubles local, tout en défendant la mairie, fait ce type de rectification en adjoignant dans sa vitrine une silhouette de « mamie avec son chien »).

Mais c’est bien une vision sexiste, en ce qu’elle illustre le fantasme masculin et s’appuie de ce fait sur la dévalorisation des femmes, illustrées en poses qui ne sont pas celles de personnes autonomes et agissant pour elles-mêmes, mais seulement agissant pour l’homme et son désir. Et c’est bien une négation des femmes, en tant que personnes humaines.

(Et la « mamie » est un autre cliché de la femme, celle ménopausée et donc sortie de l’attrait sexuel aux yeux des hommes, cliché corrélatif des clichés sexistes).

Le premier juge a estime que ces images dévalorisantes étaient attentatoires à la liberté des femmes, et à la vision EGALITAIRE qui doit aujourd’hui renverser la vision dévalorisante portée par le masculin. Mais il n’est pas certain que le Conseil d’Etat ne se retranche pas plutôt derrière des principes comme la liberté d’expression et de création pour refuser d’intervenir.

Cela tient au choix de la procédure juridique fait par les plaignant.es, sans doute pour des motifs de rapidité. On aurait pu accuser la Mairie de Trouble à l’ordre public, mais cela aurait posé sans doute d’autres questions juridiques : le Maire est le premier juge du trouble à l’ordre public, il est donc difficile de l’attaquer sur ce plan.

(Rajouté : pour mieux comprendre les aspects juridiques — car je ne suis pas juriste — et pour répondre aussi au commentaire qui m’a été fait et à la décision du Conseil d’État, je recommande l’article suivant sur le site un peu de droit.com).

Mais l’essentiel est là : il y a une vision de « la femme » selon le désir de l’homme, qui s’impose à tous de façon si universelle que même les femmes s’y adaptent, s’y réfèrent (on le leur enseigne tous les jours dans les « magazines féminins »), et cette vision doit être déchue, combattue, comme dévalorisante et contraire à l’égalité, vision que nous voulons adopter désormais.

(Suite du feuilleton ce 1/9, selon le journal Notre Temps :

« Même si les panneaux peuvent être perçus comme véhiculant des stéréotypes dévalorisants pour les femmes, ou, pour quelques-uns d’entre eux, comme témoignant d’un goût douteux voire comme étant inutilement provocateurs, leur installation ne peut être regardée comme portant une atteinte grave et manifestement illégale au droit au respect de la dignité humaine », a estimé la plus haute juridiction administrative.

Or, il lui aurait fallu constater une telle atteinte pour ordonner le retrait en urgence de l’installation, conformément aux règles de la procédure bien particulière du « référé-liberté » engagée par le collectif féministe.

Le juge de Strasbourg avait porté le principe de l’égalité des femmes et des hommes au rang des « libertés fondamentales », celles qui, comme la liberté d’expression par exemple, méritent que l’on saisisse en urgence la justice administrative.

Pour le Conseil d’État, c’est aller trop loin: « en l’absence d’intention de discriminer de la part de la commune ou de restriction à une liberté fondamentale, la méconnaissance alléguée de l’égalité entre les hommes et les femmes ne constitue pas une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale. »

Ces citations parlent d’elles-même : on peut utiliser les fantasmes masculins sans que l’intention de discriminer soit apparente aux yeux des juges, sans qu’il y ait restriction manifeste et grave à l’égalité des hommes et des femmes. La domination masculine s’impose publiquement depuis l’aube de l’humanité, et elle a encore de beaux jours devant elle si on n’entreprend pas de la renverser !).

Pour conclure, j’ai voulu par ce petit mot donner un contenu concret à l’adjectif « sexiste », dont la banalité aujourd’hui masque le sens et l’origine : le mépris envers des êtres humains selon la vision dévalorisante qu’on se fait de leur groupe. Banalité : Le Monde de ce jour parle, plutôt que de « silhouettes sexistes », de « silhouettes sexy ». C’est tout dire.

Rajout du 4/9 : manifestement, les clichés font problème, ainsi que nous l’apprend La Libre Belgique de ce jour :

Un forain de la kermesse de Berchem-Sainte-Agathe a recouvert de papier brun des dessins représentants des femmes en bikini sur une attraction, ont relayé dimanche plusieurs médias.

Le parlementaire flamand Karl Vanlouwe (N-VA) s’est dit choqué d’apprendre de l’intéressé que l’injonction venait du bourgmestre. Le collège dément et indique qu’il ne s’agit en aucun cas d’une injonction donnée directement par le bourgmestre de Berchem-Sainte-Agathe Joël Riguelle (CDH).

La commune explique que c’est l’exploitante qui a proposé elle-même de recouvrir des dessins après que l’inspection a constaté que l’attraction se trouvait à côté d’une autre destinée aux très jeunes enfants.

Une instruction a toutefois été donnée dimanche de retirer les bâches couvrantes pour ne pas envenimer la polémique.

On admirera le prétexte au refoulement des images sexistes : « la présence de jeunes enfants », selon l’inspecteur et donc l’initiative d’une exploitante de la foire. Et la subtilité de la conclusion : « une instruction a été donnée » (par qui par quoi ? qui a pu forcer une exploitation privée ? ) », pour ne pas envenimer la polémique » (en voilà un motif d’urgence, bien plus que l’intérêt des enfants !). La Belgique est le pays du surréalisme et elle doit le rester : la paix des braves est plus importante que la lutte contre le sexisme.

Publié dans Féminisme, patriarcat | 6 commentaires

Tous les hommes sont complices de « certains hommes »

« C’est du grand art, de dénaturer les faits. Un art masculin, à n’en pas douter ». J’avais ainsi conclu un article précédent sur la capacité des journaux (souvent par les titres) à édulcorer les faits, même face à la tuerie (trois morts),  quand la violence est perpétrée par un homme.

Un texte tout récent de Crêpe Georgette revient sur cette question du déni de la violence masculine, texte excellent qu’on pourra lire ici. Elle montre que ce sont les hommes qui interdisent qu’on énonce clairement la violence des hommes, qui réclament des périphrases et des distinguo qui empêchent de dénoncer le genre homme derrière les violences des hommes. Ils veulent rester sur leur petit nuage de maîtrise de soi, glorieux et garni de belles valeurs, et ils l’exigent :

Je regarde le chiffre effarant, affolant des violences sexuelles, dont les hommes ne cessent de me dire que cela devrait être mon unique et seul combat et je le vois s’éloigner car je suis trop occupée à chercher mes mots pour ne pas blesser les hommes.
Je sais qu’ils sont blessés lorsque je parle des violences sexuelles. Blessés que je puisse les en croire auteurs. Blessés que je puisse les comparer avec ceux qui violent et que je ne définis pas plus précisément ce qui entretient un doute insupportable entre les hommes qui ne violent pas et les hommes qui violent. Blessés que tout mon discours ne soit pas mieux choisi, mieux construit, mieux écrit afin de ne pas les stigmatiser.
Il se joue alors un jeu étrange entre eux et moi, dont on feint de ne pas connaître les règles mais dont on connaît l’issue.
Ces hommes vont me presser de questions, de demandes de références, de leur expliquer la totalité du féminisme, des violences sexuelles aux tâches ménagères en passant par l’inégalité salariale. J’aurais droit à la mauvaise foi, aux arguments homme de paille. Tout mon défi sera de chercher les bons mots, la bonne phrase, la bonne tournure. Toute mon attention sera concentrée sur le fait de ne pas leur déplaire, et que peut-être ils deviennent moins des ennemis de classe, des dangers directs ou indirects, des participants actifs ou passifs au sexisme. Tout leur discours sera sous-tendu par la menace suivante : « SI tu n’es pas gentille, SI tu ne réponds pas à toutes mes questions, SI tu t’énerves, alors je serai un ennemi du féminisme et cela sera ta faute ».
Les femmes sont en général vues comme responsables des violences sexuelles qu’elles subissent. La boucle se boucle. Si nous n’expliquons pas gentiment aux hommes qu’il faut pas violer, alors ils le feront.

Et cela leur permet également de dénigrer le féminisme comme violent et destructeur : il faut se limiter à viser poliment « l’égalité » entre personnes de bonne volonté. Sans s’arrêter à quelques violences masculines accidentelles, qu’il faut traîter comme des faits divers, perpétrés par des malades, pas des hommes.

Et pourtant les hommes sont bien conscients qu’ils dominent les femmes, qu’ils les exploitent et les oppriment, y compris sur le plan sexuel, ainsi que l’a montré Léo Thiers-Vidal, dont j’ai parlé ici  (mais sans présenter toutes ses conclusions). Leur déni est donc un trait particulier des hommes, de tous les hommes. Même s’il est souvent adopté aussi par les femmes, qui ne souhaitent pas vivre dans le dénigrement permanent de leurs parents masculins (père, compagnon, fils…) et ressentir sans cesse cette colère qui est en elles.

C’est un peu cette attitude commune, ce déni, qui refuse de dire ce qu’il est est des hommes, qu’on retrouve dans la présentation de l’étude australienne abordée dans le précédent article. Deux femmes hautes responsables de l’Université et des Droits Humains en Australie confirment le discours : trop d’étudiants sont victimes, pas de cela chez nous — mais ne disons pas qui sont les auteurs. Elles cherchent à ne pas choquer les hommes, pour pouvoir les atteindre par un discours neutre. Et Crêpe Georgette invite à en sortir :

Il faudra admettre que les hommes n’ont pas le droit de disposer du corps des femmes, du corps des enfants et du corps d’autres hommes. Cela les rend très malheureux je le sais, on me parlera de leur misère sexuelle pendant que je parlerais de viol. On comparera le fait de ne pas pouvoir baiser alors que je parle du fait de ne pas violer.

Je voudrais, ne serait-ce que 5 minutes, que les hommes ressentent l’insupportable sentiment d’injustice lorsque je constate les violences sexuelles subies par les femmes. Cette guerre. Ce terrorisme. Cette terreur infligée à l’ensemble des femmes qui vise à contrôler insidieusement nos mouvements, nos déplacements, nos fréquentations, notre sexualité, notre habillement, notre rapport aux hommes, à tous les hommes. (…)

Pendant ce temps, les hommes se demandent pourquoi les féministes disent « les hommes » au lieu « des hommes ».
Pendant ce temps, des hommes me disent que lire ce que j’écris, lire des récits de violence sexuelle est « dur mais qu’ils arrivent à ne plus se sentir mis en cause ». C’est tout ce que ce que cela suscite. Ils ne se sentent plus accusés (alors qu’ils le sont), ils ne se sentent plus visés (alors qu’ils le sont), ils ne sentent plus ma colère (alors qu’elle est là, intacte, entière, brûlante). Ils sont tranquillisés ; je ne les visais pas eux et c’est bien tout ce qui importe n’est ce pas.

Un excellent article, sur la complicité tacite des hommes avec « certains hommes ».

Publié dans Féminisme, patriarcat | Laisser un commentaire

« En Australie, les étudiants harcelés » : mais où sont les agresseurs hommes ?

« Australie: plus de la moitié des étudiants ont été harcelés sexuellement » titrent plusieurs journaux de ce 1er août.Voici l’essentiel de l’article (dépêche AFP), qu’on lira ici, et ici, ou ici.

« Plus de la moitié des étudiants, surtout des étudiantes, ont été harcelés sexuellement dans les universités australiennes et 7% d’entre eux ont subi au moins une agression sexuelle, selon une étude nationale publiée mardi. La Commission australienne des droits de l’Homme a mené l’étude au nom des 39 universités du pays auprès de 30.000 étudiants. » « Les femmes ont trois fois plus de risques d’être agressées sexuellement et près de deux fois plus de risques d’être harcelées sexuellement, à la fois sur les campus universitaires ou en se rendant à l’université ou à des événements hors campus organisés par l’établissement. »«La conclusion inévitable de ces données (…) est que les cas d’agression sexuelle et de harcèlement sexuel sont à des niveaux inacceptables dans les universités australiennes», a déclaré Kate Jenkins, chargée des discriminations sexuelles à la Commission. «Nous voulons envoyer un message fort et limpide, ces comportements ne sont pas acceptables. Pas sur nos campus, pas dans la société australienne», a déclaré la présidente d’Universities Australia, Margaret Gardner.

Où sont les auteurs ?! Je m’étonne du silence assourdissant sur la responsabilité des hommes dans cette affaire. On aura remarqué le masculin général utilisé dans le titre et dans l’article, comme si tous les étudiants étaient des victimes, même si les femmes ont « deux fois plus de risque ». (Et comment mesurer une notion aussi abstraite ? En fait, cela veut dire, en répartition, 66% contre 33 % pour les actes de harcèlement, 75 % contre 25 % pour les agressions; et aussi, en allant voir les chiffres, un homme sur six, mais une femme sur trois).

Il m’a fallu aller sur le site de la Commission australienne des droits de l’homme (en anglais : Human rights, les droits humains) pour en savoir un peu plus. Avant de télécharger le rapport « Change The Course: National Report on Sexual Assault and Sexual Harassment at Australian Universities » (Changer de cap : Rapport national sur les aggressions sexuelles et sur le harcèlement sexuel dans les universités australiennes), on me propose de télécharger les infographies : AHRC_2017_UniversityReport_Infographics. Ici aussi, presque rien sur les auteurs, sauf ceci : une fois sur deux, les auteurs sont connus des victimes. Et on retient le chiffre de « un étudiant sur cinq harcelé », ce qui cache la proportion de un homme sur six et une femme sur trois. Idem pour le chiffre moyen des agressions (1,6 % des répondants) qui cache une asymétrie encore plus forte entre hommes et femmes, explicitée ci-dessous.

En réalité, il faut lire la totalité du rapport, et examiner les détails des graphiques, pour obtenir les chiffres selon le genre. J’en retiens quelques-uns. Mon but est de donner des représentations plus justes des résultats de cette étude. Cette étude, par l’étendue de son échantillon, est intéressante. Mais on pourrait discuter encore des résultats en rapportant ces 30.000 réponses au million d’étudiants inscrits dans les universités australiennes, soit un taux de +/- 3%.

Sur 30.930 réponses, 21% ont vécu des cas de harcèlement sexuel (sujet abordé en premier). Soit un sur cinq. Cela monte à 26 %  (1/4) en prenant en compte le temps des transports.

Mais cela concerne 17% des hommes (un sur six) et 32 % des femmes (une sur trois) ; 45 % des transgenres, soit un sur deux (!), mais ceux-ci sont peu nombreux : moins d’un 1% des répondants, ce qui donne un échantillon trop faible pour des résultats représentatifs). Les femmes subissent bien plus que les hommes les « regards appuyés » (40 % contre 16 %), et à égalité les commentaires et blagues dégradantes et les questions intrusives sur leur identité ou leur apparence. 22% des harcèlements sont venus par le « en ligne » : e-mails, réseaux sociaux, images non souhaitées.

Autre indication instructive, sur les 30.930 répondants, 25.960 se sont dits des personnes héréros, 1.164 des personnes gays ou lesbiennes et 1.640 des bissexuel.les (et un nombre faible de transgenres, d’asexués et de sans réponses).

Les étrangers ne paraissent pas surexposés au harcèlement, mais bien les aborigènes.

86 % des femmes déclarent avoir été harcelées par un ou des hommes, 3% par des femmes, 7 % par un groupe mixte.On analyse ici 4.768 cas.

37 % des hommes déclarent avoir été harcelés par un ou des hommes, 30 % par des femmes, 22% par un groupe mixte. On analyse ici 2.136 cas.

Pour les agressions sexuelles, abordées ensuite, 2,3% ont été agressées parmi 14891 femmes répondant ; 0,7% ont été agressés parmi 13.031 hommes répondant. Soit 340 femmes et 91 hommes (mon calcul).

Les femmes disent avoir été agressées par un homme à 92 %, les hommes disent avoir été agressés par un homme à 41 %, par une femme à 26 % et par un groupe mixte à 24 %. Soit 250 agresseurs masculins (et 6 agresseuses féminines) pour 283 cas féminins, 35 agresseurs hommes (et 22 agresseuses femmes) pour 83 cas masculins, selon mes calculs, sans compter les groupes mixtes. Soit au total au moins 285 auteurs masculins pour 28 agresseuses féminines. (91% / 9%). Voilà le chiffre que je voulais lire en tête de tous les articles et qui était totalement absent, même dans le rapport !

Proportionnellement, les personnes hétéros sont moins agressées que les personnes gays et lesbiennes et beaucoup moins que les bissexuel.les; mais elles sont bien plus nombreuses.

Je m’arrête ici. Le rapport étudie également les lieux où ces évènements arrivent, il étudie des causes possibles (dont le mépris des femmes et le « droit au sexe » présumé par les hommes, à ce que j’ai pu voir) et propose des changements. Je n’ai pas étudié ces chapitres.

J’espère seulement avoir complété et rectifié cette vision « asexuée » ou plutôt non genrée des articles de presse, déjà induits en ce sens par le résumé et le communiqué du rapporteur.

Publié dans Féminisme, patriarcat | Laisser un commentaire

Comment ne pas dire « un homme assassine trois fois » ?

En Belgique, un homme a assassiné ce mardi soir son ex-petite amie (qui l’avait renvoyé depuis quelques jours) et les deux grands parents qui s’interposaient. Aucun titre de presse n’a titré sur ce fait en parlant de « triple assassinat » ou cette « tuerie ».

Pourtant, je découvre ce mercredi soir une autre info claire : « Une femme de 49 ans, suspectée d’avoir tué sa fille adolescente, interpellée… » Le verbe « tuer » est bien utilisé, au sens actif.

Alors, pourquoi les titres deviennent moins clairs quand il s’agit d’un homme ?

« Une jeune fille et ses grands-parents poignardés à mort en Flandre: le suspect est son ex-petit ami », titre Le Soir de ce mercredi. Il y a des gens blessés et morts, et un suspect.

« Flandre : une jeune fille de 17 ans et ses grands-parents décèdent après avoir été poignardés par l’ex petit-ami de l’ado », titre La Libre du même jour. Encore une fois, il y a deux évènements distincts, le coup de poignard et le « décès ».

« Horreur en Flandre: Il tue son ex de 17 ans et ses grands-parents… « Je préférerais mourir que de te voir avec quelqu’un d’autre », affirme plus clairement la Dernière Heure, mais en donnant déjà la version du tueur.

Car les journaux ont abondamment cité le message prémonitoire écrit par le jeune homme il y a quelques jours sur les « réseaux sociaux », en laissant même une vidéo sur Youtube. (En fait, tous les journaux sont partis de la même dépêche de l’agence Belga, informée par la police ou le parquet. Seul le titrage est différent).

« J’ai tout fait s’effondrer de mes propres mains, je n’ai plus de raison de vivre. (…) J’ai perdu ma copine et ne peux pas vivre sans elle ». « Je t’aime. Tu seras toujours dans mon cœur et je veillerai sur toi. Même si je sais que tu ne le veux pas. Excuse-moi de t’avoir fait mal. C’était la plus grosse erreur de ma vie. La seule chose que je désirais c’était de t’avoir à mes côtés. Je sais que tu ne reviendras pas. Ça fait tellement mal. Je préfèrerais mourir que de te voir avec quelqu’un d’autre la semaine prochaine ».

Deux choses ressortent évidentes de ce message : il a fait du mal à sa copine, soit en l’agressant, soit en la trompant. Et il s’estime en droit de la posséder (et de la protéger, la paterner), à l’exclusion de tout autre. Cela malgré qu’il a clairement été rejeté.

Une troisième chose ressort : ce jeune homme est malheureux. Mais cela n’efface en rien sa conduite, qui lui a valu d’être rejeté. Le message précise (et c’est repris complaisamment dans les journaux) : sa vie est une « épreuve depuis 25 ans ». Car ce jeune homme a 25 ans (et sa copine en a 17).

Ce discours unilatéral accompagne donc immédiatement l’information sur l’assassinat de trois personnes. Il vient l’édulcorer. Ces « circonstances atténuantes » dénaturent les faits. Et les titres des articles n’arrivent plus à énoncer les faits nettement. Pourtant, ils y arrivent quand il s’agit d’une femme et de sa fille.

C’est du grand art, de dénaturer les faits. Un art masculin, à n’en pas douter.

PS. On apprend ce jeudi que le jeune homme n’a été arrêté que plus de 24 heures plus tard. On en déduit que c’est la police ou le parquet qui, sur base de premières recherches, ont déjà diffusé à la presse le discours de l’ex-petit ami. Par sympathie masculine ?

 

Publié dans Féminisme | 2 commentaires

Au fil d’une année : violence des hommes (viols en Belgique)

Je n’ai pas eu accès à tout l’article de La Libre, qu’on trouvera ici. Seulement trois phrases, et un titre.

En 2016 en Belgique, 3 071 faits de viol ont été enregistrés dans la banque de données générale nationale (BNG) sur la base des procès-verbaux dressés par les différents services de police, selon les statistiques de criminalité désormais disponibles pour toute l’année 2016.

Plus de huit plaintes par jour. Chaque jour, samedi et dimanche compris, et les jours fériés et les vacances, huit femmes ont poussé la porte d’un commissariat pour énoncer des faits d’agression sexuelle d’un homme (si on compte en jours de semaine, 12 par jour). C’est une moyenne. Avant de penser à la moyenne, pensons à ces huit femmes, chaque jour.  Qui décident d’entrer au commissariat, qui décident d’entamer une « procédure » qui sera une épreuve d’abord pour elles, pour leur intimité, pour leur vie privée. Parce qu’elles ont été la victime d’un crime ou d’une tentative de crime.

Dans un nombre infime de cas (5,5 %), les victimes ont déposé une plainte après une tentative de rapport sexuel imposé sans consentement.

Ce « nombre infime » de tentatives dénoncées, il atteint néanmoins le chiffre de 168 cas. Un tous les deux  jours. La tentative de viol, d’acte sexuel malgré un non-consentement, a été suffisamment choquante pour faire l’état d’une plainte. Un chiffre à retenir pour une discussion (ou une enquête) sur la question du consentement. Vouloir ignorer un non-consentement et « passer en force » (même si cela n’aboutit pas) crée déjà un traumatisme. Ce n’est pas de l’irrespect, c’est de la violence inouïe. Il faut en parler.

Mais dans la toute grande majorité des situations (94,5 %), elles ont pris leur courage à deux mains pour dénoncer un viol qui a été accompli.

Et donc 2900 viols avérés (8 par jour). On a établi après plusieurs enquêtes que les plaintes ne manifestent qu’une faible partie des viols vécus (un sur six ou sept). Selon ces statistiques, on pourrait faire l’hypothèse que 20.000 viols (à peu près) sont perpétrés chaque année. Chaque année, un homme sur deux cent viole, ce qui parait peu important (au regard des quelques trois millions et demi d’hommes concernés en Belgique). Tous les cinq ans, un homme sur quarante à violé, ce qui paraitra plus concret à notre imagination : parmi les quarante hommes autour de vous, un d’eux a violé au cours des cinq ans passés. Six fois sur sept, ce viol n’a pas fait l’objet d’une dénonciation.

(Un site officiel du Ministère de l’Egalité des chances et de l’Institut pour l’Egalité des femmes et des hommes parle de 36500 viols par an, ici. Il faudrait donc doubler les chiffres relatifs : un homme sur cent viole, chaque année, tous les cinq ans un homme sur 20 de vos amis, etc. Je ne veux certainement pas amoindrir les chiffres, mais partir de cette brève info « estivale » pour asséner le message qui doit parler aux hommes).

Si nous voulions garder une image positive de l’Homme, nous devrions nous-même militer pour que ces hommes se dénoncent. Nous devons avoir honte que ce n’est pas le cas. Les violeurs sont parmi nous, parmi nos amis, dans notre club sportif ou culturel, parmi nos collègues, parmi nos vedettes et nos représentants. Et nous ne voulons pas le voir, pas le savoir.

Prendre conscience de la domination masculine, c’est avoir la honte et la colère qui nous envahit face à cette violence traumatique qui reste dans l’ombre, qui est au cœur de ce qui fait de nous des hommes.

Je sais que ces chiffres peuvent être contestés (et le seront) dans une discussion sans fin. Et qu’ils pourraient être revus, à la marge. (On peut trouver un éclairage ici, dans un article de 2012). Pas assez pour que la honte disparaisse. Mais en faisant beaucoup de bruit pour ne pas l’entendre. On ne peut effacer ce traumatisme de la domination masculine.

Ce n’est pas le message principal du journal (pour ce que j’ai pu en voir).

« Exclusif. 435 plaintes pour viol d’enfant de moins de dix ans »

C’est le titre. On suppose que ce sujet est développé dans le texte, peut-être avec le commentaire de tel ou tel expert. C’est bien sûr un chiffre effarant. C’est bien sûr un traumatisme effroyable. Ceux qui commettent de tels viols sur des êtres innocents et sans défense sont des monstres…

Mais ce chiffre ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt ! On peut facilement se dire que ces monstres ne sont pas près de nous, qu’ils sont ailleurs. L’extraordinaire ne doit pas masquer la violence ordinaire, et la honte et la colère doivent se répandre en nous.

Post-scriptum : la plupart des journaux belges ont répercuté l’info publiée par La Libre, sans en détourner l’info principale par un titre orienté comme dans l’article cité.

Ils rajoutent que près de la moitié des victimes des viols ont moins de 18 ans.

 

 

Publié dans Féminisme, patriarcat, ressentir la domination masculine | Laisser un commentaire

Vous êtes un masculiniste ! 11 indices…

Le texte que vous trouverez sur le site TRADFEM a été récemment publié par une féministe australienne, Clémentine Ford, sur sa page Facebook. On ne sait qui en est l’auteur(e). (En fait, il semble être apparu sur la page d’un vendeur de tee shirts à la demande , il y a quatre ans au moins, avant février 2013 !).  Il est très instructif.

Le titre anglais propose (littéralement) : « 11 indices que vous êtes un militant des droits des hommes »… (Men’s Rights Activist), ce que nous nommons en français « masculinistes ».

La plupart des indices relevés démontrent une contradiction, une posture hypocrite entre un raisonnement « rationnel »  masculin et un égoïsme du dominateur ordinaire, dont je donne ici deux exemples :

 

  1. Vous croyez que si les femmes veulent l’égalité, elles devraient faire le service militaire. Mais vous croyez aussi que l’armée n’est pas un endroit pour elles.

  2. Vous détestez quand les femmes présument que les hommes sont comme des animaux sauvages. Mais vous considérez qu’une femme qui ne couvre pas son corps pour se rendre invisible aux hommes est comme une personne qui s’habille de viande devant des animaux sauvages…

 

Ceci montre que le travail de déconstruction de la posture masculine est un effort permanent, jamais acquis, exigeant une remise en question de soi.

Vous pourriez être tenté d’affirmer que tous les hommes ne sont pas comme cela, qu’il ne faut pas faire d’amalgame. Posture habituelle de la bonne conscience virile : moi je me maitrise, mieux que certains… Mais je suis convaincu que vous aurez pourtant appris de ces « indices » des choses qui vous donneront à réfléchir sur vous-mêmes…

Publié dans Féminisme, patriarcat, ressentir la domination masculine | 2 commentaires

Au fil des festivals : violence des hommes

(Avec un lien vers un article de John Stoltenberg)

Annoncer avec un an d’avance l’annulation d’un important festival, c’est ce qui s’est décidé en Suède.

« Trop c’est trop. Après cinq plaintes pour viol et quinze autres pour agressions sexuelles en tous genres, les organisateurs de Bråvalla, le plus grand festival de rock en Suède, ont tranché. Alors que l’édition 2017 vient de s’achever, ils ont décidé de faire une pause. Et d’annuler l’événement en 2018. Le sponsor principal, la bière danoise Carlsberg, n’a pas fait de commentaires. « 

Voilà comment le Figaro résume l’affaire, avec la prose fleurie de l’anecdote exotique : « Au pays des rennes … 50.000 vikings spectateurs… ». Non, aucune interrogation sur un tel phénomène en France. Une recherche sur Internet vous apprendra que plusieurs villes et villages de France s’appellent Viols » (Viols-le-Fort, Viols-en-Laval) et organisent des festivals… Et qu’un site d’infos Terra Femina a relevé en 2015 que :

« Glastonbury, Reading, V Festival… Depuis quelques années, les plus grands festivals de musique anglais sont entachés par une vague d’agressions sexuelles. Un phénomène qui semble prendre de l’ampleur alors que les organisateurs trop frileux peinent à saisir la gravité de la situation. »

Mais sur la problématique en France, rien, je n’ai rien trouvé.

(Rajout du 15 juillet : Et le Monde de ce jour (avec l’AFP) confirme qu’il s’agit d’une maladie étrangère répandue, qui ne franchit sans doute jamais les frontières hexagonales !

Aux fêtes de San Fermin, les agressions sexuelles restent nombreuses. Pamplune avait pourtant de nouveau mis en place une campagne pour tenter de prévenir les agressions sexuelles, alors que 1,45 million de visiteurs se sont pressés aux huit jours de festivités. C’est l’envers des images de milliers de personnes vêtues de blanc, foulard rouge autour du cou, partageant les « botas ». Quatorze plaintes pour attouchements et agressions sexuelles ont été déposées pendant les fêtes de San Fermin, dans le nord de l’Espagne, selon le communiqué publié samedi 15 juillet par la mairie de Pampelune. Onze hommes ont été arrêtés en lien avec ces plaintes. (…)  En 2016, seize plaintes avaient été déposées, dont cinq pour viol. La mairie avait alors estimé que seules 10 % des victimes allaient déposer plainte au commissariat. C’est depuis 2008 que la municipalité de Pamplune tente de changer les mentalités et briser le silence qui entourait ces agressions. Cette année-là, le viol suivi du meurtre d’une jeune Pampelonnaise de 20 ans, Nagore Lafagge, met la ville en deuil. (…) Pour prévenir les agressions, des caméras haute définition ont été placées dans les rues de la ville, un groupe policier est spécialement dédié à la lutte contre les agressions, une carte des endroits potentiellement dangereux a été dressée et un point d’information a été installé dans la ville. La mairie a aussi publié un décalogue qui commence par rappeler « que les fêtes sont faites pour que tous en profitent : hommes et femmes ». Sans doute parce que longtemps, les Sanfermines ont été des fêtes réservées aux hommes.

Fin du rajout).

En Belgique, deux journaux ont fait un bref article sur le sujet, pour souligner que les festivaliers sont peu diserts sur le sujet. Un journal avait titré « Agressions sexuelles : quand les festivals belges font l’autruche » (voir le lien plus bas) avec le témoignage d’une jeune fille, Delphine :

« Je sais qu’ils craignent pour leur image et que le sujet n’est pas hyper sexy », lâche Delphine E., « mais tout comme ils sont concernés par la sécurité en général – pas d’armes, même pas de parapluies ou de frisbees -, ils pourraient s’intéresser aussi à cette question, vu que l’intégrité physique de tous est concernée (…) Ils ne sont pas responsables des comportements individuels, mais ils sont responsables du bien-être sur les lieux ».

Un festival a réagi dans un autre journal, selon un article disponible ici :

 » Le phénomène existe, comme dans tous les lieux publics fréquentés » reconnaissent les organisateurs du festival de Dour, interpellé dans l’article de Paris Match au même titre que « Les Ardentes », le « Pukkelpop » ou « Rock Werchter ». Même s’il est difficile à quantifier compte tenu du faible nombre de plaintes introduites pour ce type de faits.  » En revanche, écrire que les festivals ne prennent aucune mesure pour éviter ce type de comportement, est faux. Dour a mis en place une cellule de suivi psycho-social pour assister les personnes en cas de problème. Nous travaillons chaque année avec l’organisation « Sex & Co » qui effectue tout un travail de prévention concernant la sexualité et les violences conjugales, sur la plaine du festival. Et l’asbl Modus Vivendi (spécialisée dans la prévention des risques liés à l’usage de drogues, ndlr) dispose, elle, d’équipes mobiles. »

On aura remarqué la formule habituelle des « violences conjugales » pour parler des violences sexuelles masculines, totalement inappropriée dans le contexte des festivals. Faible nombre de plaintes, donc phénomène non quantifiable, donc il n’y a rien à voir. Les autres festivals n’ont même pas voulu réagir.

Et on en parle donc très peu. On insiste souvent sur la répression de la drogue. Dans un article sur le « bilan stupéfiant » de la surveillance policière d’un festival dans le passé, on signale discrètement « aussi une plainte pour viol » (2008).

Quand on creuse un peu, comme l’a fait Paris-Match-Belgique dans l’intéressant article « Agressions sexuelles : quand les festivals belges font l’autruche », on constate que le thème est parfois évoqué plus clairement dans les milieux des festivals eux-mêmes dans le nord de l’Europe. La réponse classique est un catalogue de mesures expliquées aux filles : ne pas faire la fête sans précautions, ne pas boire et ne pas fumer, ne pas rester seule, etc. Bref, la responsabilité imputée aux victimes. Mais dans certains cas, la responsabilité des hommes a été clairement pointée et dénoncée, y compris par les groupes sur scène.

Dans les témoignages recueillis auprès des femmes, il apparait aussi que les festivaliers sont rarement prêts à la solidarité avec une femme agressée qui appelle à l’aide face à un groupe masculin menaçant.

Voilà à peu près tout ce que j’ai trouvé sur le sujet à propos de ce qui se passe chez nous : un bon article écrit par une femme, et une faible réponse reçue par un autre journal. Par contre, tous les médias ont répercuté l’idée proposée par une musicienne suédoise d’organiser un festival interdit aux hommes. Elles sont cocasses et exotiques, ces suédoises, n’est-ce pas ?

Le phénomène vaudrait assurément un meilleur suivi, une meilleure étude. Il avait été évoqué durant les évènements de Cologne en fin 2015 : dans tout évènement festif en Allemagne, il y a des cas de violences masculines. Et, par extension, il faudrait interroger mieux le recours des hommes à la violence sexuelle, soit en groupe, soit en isolé. Et selon différentes périodes de la formation masculine. Il y a du boulot…

En attendant, je signale un intéressant article de John Stoltenberg, traduit et affiché par le site « scenesdelavisquotidien (pour en finir avec la masculinité) » : Sexualité masculine — ce qui rend sexy la possession d’autrui.

… je voudrais essayer de déraciner un des préjugés qui subsistent dans la suprématie et la sexualité masculines — un préjugé précis et bien intégré sans lequel le viol et la prostitution seraient inimaginables. J’appelle ce préjugé l’érotisme de possession. Nous avons beaucoup d’indices indirects de l’existence de cet érotisme. Par exemple, à travers les témoignages des femmes qui sont ou ont été appropriées sexuellement dans le mariage, forcées dans le viol, et/ou sexuellement utilisées contre de l’argent dans la prostitution, il s’avère que pour beaucoup d’hommes, la possession est un élément central de leur comportement sexuel. Beaucoup d’hommes peuvent à peine éprouver de sentiment érotique s’il n’est pas associé à la possession du corps d’autrui. En anglais, comme dans beaucoup d’autres langues, le verbe posséder signifie à la fois « être propriétaire de » et « baiser », et cette coïncidence sémantique n’est visiblement pas un hasard. Beaucoup d’hommes mettent apparemment dans le même sac le comportement sexuel normal « masculin » et l’appropriation littérale du corps d’un autre être humain.

Je vous en recommande vivement la lecture.

Publié dans Féminisme, patriarcat, ressentir la domination masculine | Laisser un commentaire

Au fil des lectures : violence des hommes

« … la guerre. Certains la pensent nécessaire pour purger la violence de toute une génération d’hommes, parfois deux. »

Diane Ducret, Les indésirables, Flammarion 2017

(En 39, suite à la drôle de guerre, l’État Français décide d’enfermer toutes les femmes sans enfant, d’ascendance allemande, juives ou non, en créant en urgence une section de femmes dans le camps de Gurs, dans les Pyrénées. Le régime de Vichy les livrera aux nazis).

« Chaque fois qu’on a affaire à un blanc, expliquait-il à sa famille, il a beau avoir les meilleures intentions du monde, il tient notre infériorité intellectuelle pour acquise. D’une façon ou une autre, sinon explicitement, du moins par l’expression de son visage, le son de sa voix, son agacement, et même le contraire, c’est-à-dire sa patience, ses prodigieux efforts d’humanité, il vous parle toujours comme si vous étiez un demeuré, il est toujours ébahi que vous ne le soyez pas. »

Philip Roth, La tache, Gallimard 2002

(En anglais, The Human Stain, La tache humaine — Cette attitude de domination blanche envers les noirs, perceptible « malgré les meilleures intentions du monde » et « les prodigieux efforts d’humanité », peut être aisément étendue à la domination masculine, afin de prendre conscience d’une posture de supériorité… indécrottablement intériorisée, y compris chez les « alliés pro-féministes », dont moi !).

« Cette culture masculine existe. (…) Des conneries avec mes amis, j’en ai faites. Et ce n’est pas parce que tous les gars en font, que ça devrait être normal, que c’est ça être un gars, que c’est acceptable dans une société si on a un pénis entre les jambes. Les conneries de jeunesse, je les ai toutes faites. Courir tout nu sur un terrain de golf par un beau dimanche ensoleillé. Crier comme King Kong suite à une relation sexuelle dans une villa de Bali pour faire rire mes amis. Me faire passer pour un étudiant en médecine à dix-huit ans pour coucher avec une avocate à Cuba. Désolé maman, ton fils était ben niaiseux. Les gars, on est ben niaiseux ! Il y a surtout de nombreuses histoires de mes semblables que je ne peux pas raconter, pour ne pas faire déshonneur au « Brothers Code. » Comme un alcoolique, j’ai dû faire un sevrage de toutes ces conneries de jeunesse et je crois qu’on ne porte pas suffisamment d’attention à ce problème. La compétition sexuelle chez les hommes existe et est banalisée. La culture du viol existe et est tout autant banalisée. Ce sont deux concepts différents qui proviennent des mêmes racines.

J’ai côtoyé des gars qui faisaient usage de harcèlement psychologique envers les filles pour parvenir à leurs fins, et ce, avec l’aide de la puissance du groupe. J’ai vu des hommes agressifs avec des filles aussi, parce qu’ils se sentaient humiliés devant leurs amis. Et puis, il y a aussi les filles qui recherchaient éperdument le désir et le besoin d’être aimées. Ces filles étaient souvent les plus saoules dans les partys, toujours prêtes à coucher avec le premier venu. Nous connaissons tous ce genre de personne dans nos groupes d’amis, mais soyons clairs, en aucun cas, une femme « mérite » d’être violée si elle n’a pas le contrôle d’elle-même. En aucun cas, une femme ne devrait avoir une part de responsabilité dans un crime aussi horrible. Pourtant, la société et les juges ne semblent pas l’accepter. L’homme semble profiter d’un privilège dans ces crimes douteux, celui de la présomption d’innocence, celui de la femme consentante, celui de l’homme victime de lui-même. Il faut parler de culture du viol, mais il faut aussi parler d’hyper sexualisation, en mettant en garde les jeunes face à la banalisation de ces problèmes. Il faut aussi se regarder le nombril comme humains: les beuveries, la pornographie, les stéréotypes et la culture populaire (films, vidéoclips) sont devenus quelque chose… d’étrange.

(…) S’il existe une culture du viol chez les hommes, il y a fort à parier que la pression sociale du groupe et le comportement bestial font partie du problème. Surtout dans les cas de viol sur les campus universitaires américains. Le profil psychologique du violeur est complexe, le « dominateur » est le cas le plus fréquent selon le groupe de recherche Soutien Aux Victimes d’Agressions Sexuelles (SAVAS). « Le violeur utilise le viol comme traduction d’un besoin de puissance, de domination, d’agressivité, d’humiliation, de contrainte, de maîtrise ou l’expression d’une colère. Pour lui, le viol est une prise de pouvoir. Dans ce cas, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, le violeur qui abuse de sa victime ne le fait pas pour avoir assouvir ses pulsions sexuelles ou avoir des relations sexuelles. Ce type de violeurs n’est pas animé de pulsions sexuelles irrépressibles. Le sexe est une composante du viol, mais il ne s’y résume pas. Il est un moyen pour agresser, mais pas le but. L’acte sexuel n’est ici qu’un moyen d’affirmer sa puissance, sa virilité, de dominer, d’humilier, d’avilir, de se venger, de salir sa victime. C’est tout ceci qui anime les actes du violeur. » »

Jean-François Hotte, « journaliste indépendant » — sur sa page de blog, ici.

Un texte très sincère et une bonne analyse sur le blog d’un jeune québecois. Je vous le recommande.

Publié dans Féminisme, patriarcat, ressentir la domination masculine | Laisser un commentaire

Les hommes assassinent les femmes. Pourquoi ?

On pense souvent que les femmes meurent « sous les coups » de leur compagnon. La journaliste Titiou Lecocq publie un excellent article qui corrige ce cliché. il est ici dans Slate du 23/06. Non, les femmes ne meurent pas accidentellement d’un coup trop appuyé ou d’une chute malencontreuse au cours d’une dispute. Elles meurent à coups de fusil à pompe ou à coups de casserole. La journaliste, grâce à un suivi sur un moteur de recherche, en fait une litanie effarante.

Son énumération montre que c’est un problème évident « de société », de comportement masculin. Elle veut mettre en avant la notion de « féminicide », volonté spécifique et généralisée de tuer les femmes parce que ce sont des femmes.

Pourquoi les hommes assassinent les femmes ? Deux aspects doivent être soulignés. L’un est repris par la journaliste. La presse parle de plus en plus de « drame de la séparation » alors qu’elle parlait jadis de « drame conjugal ». Car c’est souvent un ex-conjoint qui s’en prend à celle qui a décidé de partir, de ‘prendre sa liberté’. Cela est pour lui intolérable. On songera facilement à une explication psychologique : il n’a pas supporté la solitude, il n’a pas aimé les motifs de la séparation, ni la rupture du contrat, etc. Non, l’affaire est bien plus générale. Elle a été mise en lumière notamment par la sociologue Catherine Guillaumin, récemment décédée. Les hommes ont la conviction que leur femme leur appartient (on peut dire aussi cela de leur rapport aux enfants), qu’ils ont une autorité absolue sur elles. Ils entendent cela dans le rituel catholique (« jusqu’à ce que la mort vous sépare ») et dans les discours familiaux. Cela est aussi vieux que le monde, et notamment que le droit romain : le pater familias a droit de vie et de mort sur sa femme et ses enfants. Bien sûr, il y a un code moral qui dit dans quelles conditions le père à Rome peut, et parfois doit tuer femme et enfants. Bien sûr, il y a aussi aujourd’hui un code moral non écrit qui nous fait penser que dans certaines circonstances… Non. Dans notre société, le mariage est un contrat, qui prévoit aussi la rupture du contrat, y compris sans autre motif que le changement d’humeur qui rend la coexistence incompatible. Il n’y a pas de mauvais motif pour divorcer ou se séparer : il en va de la liberté de chaque époux. (Le code moral non écrit porte souvent le nom de « code  d’honneur ». Il énonce que le droit de propriété masculine qui serait bafoué (sic), étend l’opprobre sur la femme, sur l’homme et sur les familles étendues. Il y aurait beaucoup à dire sur cette valeur masculine et clanique de l’honneur, mais cela nous entrainerait trop loin).

Il n’est donc pas normal que le conjoint mâle délaissé entre dans une folie meurtrière. Il faut énoncer une règle à ce sujet. Mais elle n’est ni écrite, ni enseignée (sinon dans une quelconque loi, qu’on est censé ne pas ignorer). Et « la folie de l’amour » parait justifier tous les crimes de la séparation. Non, c’est de la folie meurtrière qui doit être réprimée et dénoncée dans les médias.

Il est un autre aspect, qui découle du premier, du droit d’appropriation (de mise en propriété privée) de la femme par l’homme. C’est le sentiment d’impunité. Le sentiment d’être au-dessus des lois, d’échapper à la loi. La conviction aussi qu’on ne sera pas dénoncé par ses proches.C’est surtout vrai et vérifié pour les coups, les violences et les viols des hommes sur les femmes : ils sont bien plus fréquents dans le cercle de famille que dans la vie publique, là où les autres femmes ne vous appartiennent pas (surtout quand elles appartiennent à un autre homme). C’est aussi vrai dans les cas d’inceste du père sur un enfant. Cela s’accompagne d’ailleurs de chantage, de menaces si ces violences étaient dénoncées. C’est enfin le cas dans ces meurtres énumérés dans l’article cité. Avec souvent cette conviction et cette affirmation : en parlant, en se séparant, « c’est elle qui a tout gâché » ; comme si les violences et les menaces n’étaient pas la cause originaire de la crise. Comme si le contrat qui donne tacitement (dans l’imaginaire masculin) tous les droits à l’homme ne pouvait être interrompu ou renversé.

La « dénonciation médiatique » évoquée plus haut doit porter aussi sur ces aspects symboliques du sentiment masculin d’impunité. Et parler d’un phénomène général, lié à la masculinité pratiquée aujourd’hui ; aucunement de cas individuels, à explication psychologique ou anecdotique. C’est pourtant la présentation actuelle des crimes des hommes sur les femmes par les médias.

 

Publié dans Féminisme, patriarcat | Laisser un commentaire