Changer les hommes

Trois devoirs pour les hommes, sur le chemin de l’égalité

J’apprécie cette brève intervention de Patrick Jean, sur ce que peuvent faire les hommes sur le chemin de l’égalité. On la trouvera ici en vidéo. Elle date de 2013 au moins.

Trois devoirs en bref :

  1. Prendre conscience de la domination masculine ;
  2. Se déconstruire dans ses propres comportements, travailler sur soi ;
  3. Trahir, par rapport à ce qui fait de nous des hommes, ce groupe dominant.

Au moment où on envisage de constituer un nouveau groupe d’hommes contre la domination masculine, ce bref message me parait plutôt pertinent et efficace.

J’ajoute un commentaire. Dans les quelques lignes ci-dessus, publiées hier, j’ai modifié le mot d’ « étape » que j’avais utilisé d’abord, en « devoir ». Car, selon moi, ce n’est pas une progression par étapes. Ce sont trois taches à mener sans cesse, qui ne sont jamais finies ou acquises. Trois orientations superposées.

La plupart des hommes sont dans le déni de la domination masculine, malgré qu’ils en soient très conscients (c’est l’objet principal de la thèse de Léo Thiers-Vidal, c’est sa démonstration et sa conclusion, que je n’ai pas abordée dans le premier article que j’ai publié en février 2017, et qui a eu un franc succès de lecture). Sortir de ce déni, puis ouvrir sa conscience aux multiples facettes de la domination masculine, qui passe par la pose des jambes dans les transports publics, dans la prise de parole en public, mais aussi dans la prise en charge des taches ménagères et même dans l’attitude de séduction et dans l’attitude sexuelle, du harcèlement au viol en passant par le non-consentement (et ce n’est qu’une liste limitative). Mille facettes dont seules quelques-unes sont vaguement explorées. Domination, c’est exploitation, oppression et discrimination. Sans vergogne. Et elle est physique et mentale. Un champ encore largement inconnu, sauf ce qu’en ont déjà dit les féministes radicales et un homme ou deux.

Le travail sur soi, sur son comportement, afin de le modifier, en étant à l’écoute des critiques féminines (ténues ou même silencieuses) et en allant plus loin pour questionner ses motivations personnelles, ses clichés appris et indécrottables, et son désir de maintenir son confort et ses privilèges injustement acquis, le travail sur soi est pénible, difficile, ingrat, solitaire, sans beaucoup de reconnaissance… qui ne serait pas méritée. Chacun a son propre itinéraire à trouver.

Le mot de trahison me parait indispensable (je songe à cette chanson de Boris Vian, Le déserteur). La forteresse masculine, c’est d’abord un nous, un collectif, où la cohésion est aussi forte, sinon plus, que la compétition entre nous. Une cohésion « disciplinaire » et amicale, autant que consentie. Le stade sportif, le zinc du café, la partie de chasse ou l’esprit de caserne… sont des cérémonies rituelles de la religion masculine.  Trahir cette solidarité est une posture difficile à tenir, sans cesse reportée : la majorité des hommes ne vous comprendrait aucunement et aurait vite fait de vous rejeter. Le chemin de la trahison est nécessaire, mais ardu et très long avant d’obtenir un effet de changement.

Le « pro-féminisme » des hommes est finalement un leurre, une solidarité facile et valorisante avec quelques militantes, qui permet de se grandir, de s’offrir une cohérence de valeurs gratifiantes, sans se remettre suffisamment en question. Si être un homme revient à amoindrir les sentiments d’humanité qui sont enfouis en nous, le but serait de reconquérir notre capacité d’être humain, égalitaire,fondamentale, avec accessoirement la nuance de l’expérience mâle, différence réelle mais très anecdotique. (Rajout 🙂 Bien sûr, de nombreuses taches concrètes peuvent être exercées en aide aux militantes féministes et aux organisations de femmes, parfois de manière indispensable. Il y a des militants de l’ombre. Il est normal de se joindre aux manifestations en faveur des femmes. Mais la posture (publique) « pro-féministe » me parait problématique.

Ce n’est donc que dans une perspective très claire de travail sur soi et contre les hommes, qu’un groupe d’hommes aura du sens.

Face au féminisme radical, quatre positions-type chez les hommes (Léo Thiers-Vidal)

Je suis en train de lire la thèse de Léo Thiers-Vidal, De « L’ennemi principal » aux principaux ennemis (L’Harmattan 2010), qui est très inspirante sur l’analyse de la position des hommes vis-à-vis de leur propre genre. Je publie ici d’abord une courte citation, qui résume bien sa « base de départ » (les 121 pages de la première partie). A partir de là, il examine comme hypothèse l’affirmation que les hommes, dès le plus jeune âge, sont conscients qu’ils dominent les femmes et que c’est même ce qui définit le genre masculin, comme position sociale vécue. Il s’agir du chapitre IV (p. 141 à 162), qui entame la deuxième partie. (On remarquera que je cite bien les auteurs donnés en référence, mais sans préciser le livre et la page, ce n’est pas le lieu dans cet article).

« L’analyse matérialiste des rapports de genre révèle que les hommes exploitent la force de travail des femmes (Delphy), s’approprient le corps des femmes (Guillaumin), monopolisent les armes et les outils au détriment des femmes (Tabet), domestiquent la sexualité des femmes et exploitent les capacités reproductives des femmes (Tabet), hétéro-sexualisent les femmes (Wittig)… ainsi qu’ils contrôlent la production du savoir (Le Doeuff, Mathieu). Ces pratiques masculines inter-reliées créent et maintiennent deux « classes de sexe ». Ces « classes de sexe », les hommes et les femmes, (dont les principes organisateurs respectifs sont la masculinité et la féminité) sont des groupes sociaux opposés et mutuellement constitués : l’un ne peut exister sans l’autre et le lien fondateur de ces classes est celui de l’oppression d’un groupe social par l’autre. (…) Certains agents humains ont donc progressivement pris le pouvoir sur d’autres agents humains ; ils se sont octroyés le droit – et l’ont inscrit dans les lois régulant les pratiques humaines – de contrôler d’autre agents humains afin d’augmenter leur bien-être matériel et mental. Il en ressort logiquement que « la position des femmes est structurellement différente de celle des hommes et les réalités des vies des femmes sont profondément différentes de celles des hommes » (Hartstock, 1987, p.158). »
Léo Thiers-Vidal, De l’ennemi principal aux principaux ennemis – Position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination », p.163 (publié chez L’Harmattan en 2010).

Thiers-Vidal part de l’idée que les dominants ont une difficulté à « travailler de manière critique leurs positions et pratiques d’oppression » (p. 141). (Un autre thème de sa thèse, non abordé ici, est leur difficulté à produire du savoir, par exemple sur le genre, sans s’interroger sur les biais qui sont créés par leur point de vue faisant partie du problème). Il constate que les féministes radicales estiment que les hommes n’ignorent pas leur position : « ils voient très bien, sont conscients du fait qu’ils oppriment les femmes » et cite neuf extraits à ce propos, dont je ne reprends que deux courtes citations :

  • « Les hommes pourtant le savent parfaitement [qu’il existe un rapport de sexage] et cela constitue chez eux un ensemble d’habitudes automatisées, à la limite de la conscience claire, dont ils tirent quotidiennement, aussi bien hors que dans les liens juridiques de l’appropriation, des attitudes pratiques qui vont du harcèlement pour obtenir des femmes des services physiques à un rythme ininterrompu (..) à l’exercice éventuel de voies de fait contre notre intégrité physique et notre vie » (Guillaumin 1992, p.80).

  • « La violence idéelle, celle des idées légitimant la domination, n’est pas présente en permanence dans la conscience des femmes (dans l’esprit du dominant, oui) » (Mathieu, 1991, p.209).

Il construit dès lors l’hypothèse (qu’il va par la suite « démontrer » par un travail d’enquête) que les hommes sont conscients de dominer les femmes. Mais il fait rapidement un aveu :

« Il est important de dire qu’il n’est pas facile de recevoir l’énoncé « Les hommes savent parfaitement qu’ils dominent les femmes » (Wittig, 2001) – notamment le renvoi à une domination agie intentionnellement – et mon propre travail dans cette partie [de l’ouvrage] reflète souvent la tension intérieure permanente ressentie en effectuant cette recherche. Comment peut-on comprendre pleinement ces énoncés, tandis que la majorité des hommes se vivent comme des êtres éthiques, un minimum soucieux de ne pas être/sembler injustes envers les autres ? Or affirmer ainsi que les hommes savent parfaitement qu’ils dominent les femmes semble très contre-intuitif et rencontre donc de fortes résistances. »

C’est cette interrogation qui l’amène à proposer quatre modalités d’accueil de cet énoncé, où une certaine cohérence de l’identité éthique peut être assumée. C’est pour lui une clarification par rapport à sa propre position (dans la dernière modalité). Mais « ces typifications peuvent également être considérées comme des façons d’appréhender les ennemis principaux que sont les hommes : en fonction de leurs rapports vécus respectifs, un rapport de force particulier s’impose[ra]. »

1.

Il y a d’abord les masculinistes heureux, qu’il appelle les tenants du « masculinisme explicite ».

« Dans ce modèle, les hommes ont adopté une attitude éthique – un système de valeurs – explicitement masculiniste, et ont l’intime conviction que leurs pratiques sont moralement justes, autrement dit que l’usage masculiniste des femmes n’est pas répréhensible. Il ne s’agit donc pas d’une absence d’éthique puisque, selon ce système de valeurs, les femmes sont là pour les hommes et aucun usage raisonnable – de leur point de vue – ne leur est interdit moralement (cfr. la majorité des écrits masculins préalables aux écrits féministes). » (p.148)

Et il déniche dans un recueil féministe de 2000 (Collin et allii) des phrases-type qui illustrent cette attitude, qu’elles tirent argument de la nature humaine ou du désir de pouvoir, dont cette phrase de Proudhon : « L’homme sera le maître et la femme obéira » et encore « Là ou la virilité manque, le sujet est incomplet ; là où elle est ôtée, le sujet déchoit : l’article 316 du Code civil en est la preuve » (article relatif à la reconnaissance et à la déchéance de paternité, semble-t-il pour cette époque).

2.

Il y a ensuite les masculinistes de la différence, qu’il appelle tenants d’un « masculiniste implicite ».

« [Les hommes] ont également la conviction d’agir de façon juste en traitant les femmes différemment des hommes tout en refusant cette fois-ci l’idée de domination, puisqu’ils ont intégré à leur éthique une notion d’ « égalité dans la différence » et incluent les femmes dans la qualité de pairs moraux. Ils intègrent des limites à leur comportement en fonction des femmes qu’ils définissent désormais comme ayant des intérêts propres et indépendants. Ils ont néanmoins en commun avec les hommes explicitement masculinistes le fait de maintenir un traitement spécifique des femmes, considéré comme légitime, de par la nature spécifique et complémentaire des hommes et des femmes. (…) Ils « savent » avec résistance, malgré eux – tout en disant qu’ils ne savent pas, ils savent, ne veulent pas savoir mais savent quand même – que l’éthique adoptée fonctionne comme un discours de justification, une idéologie voilant la réalité. » (p.150)

Il dit encore que « cette interprétation [lui] semble très applicable aux sociétés ayant connu des mouvements féministes puissants et qui ont été obligées d’intégrer au niveau du discours une notion d’égalité tout en maintenant la quasi-totalité des pratiques masculinistes ». Et il ajoute : « Ce positionnement masculiniste implicite (…) semble toujours décrire l’état de fait contemporain. (…) Les lectures (…) de ce type de positionnement masculiniste implicite invitent à considérer la mise en place progressive d’un voile sur la nature politique des rapports de genre au bénéfice d’une idéologie bourgeoise de « la différence des sexes »  ou encore « ils ont une conscience escamotée d’imposer certaines pratiques aux femmes ».

3.

En troisième lieu, vient le type de l’anti-masculiniste abstrait, tenant de l’« anti-masculinisme désincarné ».

« Le pro-féminisme (…) exprime déjà à travers son appellation une analyse désincarnée : soutenir depuis une extériorité non problématisée le féminisme et les féministes plutôt qu’attaquer le masculinisme tel qu’il est agi par tous les hommes (Daguenais et Devreux 1998). Le « pro » [-féministe] exprime ainsi une tendance à ne pas poser le regard sur celui qui porte le discours politique et/ou scientifique. (…) De quelle façon peuvent-ils alors recevoir l’énoncé féministe affirmant qu’ils sont conscients de dominer les femmes ? Probablement avec autant de résistance. Si de nombreux hommes ont intégré l’éthique de la différence, d’autres ont intégré une éthique égalitariste de type libéral reconnaissant l’existence d’inégalités sociales. Or cette reconnaissance est relativement « désincarnée », c’est à dire que les rapports de genre sont prioritairement perçus comme le fruit d’institutions (école, famille, État) et d’une socialisation pensée en terme de rôles de sexe (Welzer-Lang 2004, Bourdieu 1998). L’éthique anti-masculiniste adoptée peut alors être considérée comme désincarnée, de par le fait que les hommes ne s’intègrent pas eux-même dans l’analyse en tant que sujets actifs, voulant et conscients, qui investissent certains comportements plutôt que d’autres en fonctions d’objectifs précis. Cette éthique « implique la négation de leur propre agentivité dans le maintien de la domination » (McMahon 1993). (…) Si ces hommes savent bien que les hommes dominent les femmes, ils l’envisagent comme un fait sociopolitique actuel – produit de rapports sociaux passés et présents dont ils ne s’estiment pas responsables – c’est à dire comme quelque chose qui existe « malgré eux », comme « la reproduction sans agent d’une structure sociale » (McMahon 1993). (…) Cela prend souvent la forme d’une distinction entre virilité problématique et masculinité non-problématique : ils cherchent à sauvegarder la masculinité en la distinguant d’une virilité aliénante, source d’oppression des femmes (Welzer-Lang 1999, Bourdieu 1998, Dejours 1988, Duret 1999). »

4.

Les anti-masculinistes concrets, tenants de l’anti-masculinisme incarné, constituent le dernier type.

« Ils s’opposent à l’oppression des femmes et reconnaissent qu’il sont activement impliqués dans (et bénéficiaires de) cette oppression. (…) Ils ne cherchent pas à sauvegarder la masculinité en la distinguant d’une virilité aliénante. Reprenant l’analyse abolitionniste du genre, ils prônent l’abolition de la masculinité, « la fin de la masculinité », ils refusent de continuer à agir comme des hommes (Stoltenberg 1990), tout en reconnaissant simultanément qu’ils sont construits sociopolitiquement comme membres du groupe oppresseur. Ils reconnaissent ainsi que la position vécue masculine est une position vécue spécifique, celle d’oppresseur (…). Or l’éthique adoptée est très probablement le fruit de nombreuses tensions psychiques, affectives et sociales, ainsi que de confrontations avec des féministes qui ont permis à ces hommes d’intégrer de façon plus incarnée l’anti-masculinisme à leur éthique. Il est peu probable que ces hommes aient pu percevoir de façon accrue le vécu opprimé des femmes sans éprouver des sentiments de culpabilité plus ou moins paralysants (Kahane 1998) et sans altérer de façon sensible leur image de soi. Aussi l’énoncé féministe qu’ils sont conscients de dominer les femmes restera probablement difficile à recevoir : d’une part, ces hommes auront tendance à minimiser leur propre domination consciente des femmes (actuelle et passée) par souci égoïste de conserver une image positive de soi, et de survaloriser leur propre parcours et actes critiques. D’autre part, ils tiendront à percevoir la réalité masculine concrète (collègues, amis, famille) de telle façon à ce que celle-ci ne soit pas trop sombre, trop violente à vivre afin qu’ils puissent maintenir des liens au sein d’un réseau andro-social. Or reconnaître l’aspect conscient et désiré de cette domination contribue grandement à noircir le tableau, à remettre en cause ce qui fonde leur identité et communauté de pairs tout en offrant des outils d’action plus pertinents. » (p. 158).

Pour conclure, Léo Thiers-Vidal revient à l’énoncé « les hommes savent qu’ils dominent les femmes ». Il estime que travailler cette hypothèse est fructueux, instructif ; que l’énoncé a une valeur heuristique.

« C’est peut être précisément dans la mesure où cet énoncé est contre-intuitif du point de vue masculin qu’il importe de le considérer avec plus d’attention. La contre-intuitivité de l’énoncé – la résistance qu’il rencontre aujourd’hui de la part des hommes, comparée au positionnement masculiniste explicite – révèle la doxa contemporaine de « l’égalité déjà-là » (Delphy 2004) qui empêche de penser une oppression qui perdure, malgré les modifications législatives et sociétales des dernières décennies. Elle relève également ce qui pourrait être le nœud d’un « sens » masculin contemporain, basé sur un différentialisme naturaliste hétérosexuel : la conviction que l’oppression est exercée « malgré soi », « à l’insu de son plein gré ». (…). à l’opposé de cette doxa, le positionnement anti-masculiniste incarné propose d’abolir la ressource identitaire masculine – « de mettre fin au genre tel que nous le connaissons » (Ridgeway 2000) – à travers une transformation des pratiques, en particulier hétérosexuelles, des hommes vis-à-vis des membres du groupe social opprimé. Cela exige des hommes qu’ils fassent le deuil d’une perception positive de soi et de leurs pairs, qu’ils reconnaissent le caractère épistémologiquement limité et biaisé de la position vécue masculine et qu’ils acceptent de se vivre sur un mode dissocié, contradictoire, décentré et structurellement illégitime. » (p. 162).

Je pense également que les quatre types mis en évidence par Léo Thiers-Vidal ont une grande portée et qu’ils réclament chacun « un rapport de force particulier ».

Il me semble qu’il faut être attentif à cette idée que le masculinisme de la différence permet aujourd’hui de maintenir la quasi-totalité des pratiques masculinistes (pt.2) avec une conscience ‘escamotée’ de dominer les femmes. Et que l’anti-masculinisme abstrait permet de reporter l’oppression sur le système social, sans se percevoir comme agent actif de l’exercice de cette domination, dans sa vie intime ou publique. L’inertie globale des hommes à vouloir changer de comportement et de posture en fonction du féminisme provient sans doute de ces positions « en retrait », « en défense », en se détachant du machisme explicite. Il est utile d’être « anti-masculiniste », mais c’est très loin d’être suffisant. On pourrait relier les dénonciations très variées que font les femmes à propos des hommes à ces différentes positions stratégiques masculines, en les distinguant mieux pour leur donner plus d’efficacité. Il y a par exemple des articles critiques récents qui visent l’attitude « pro-féministe » qu’il faudrait relier avec le type « anti-masculiniste désincarné » de Léo Thiers-Vidal.

J’espère produire plus tard d’autres expositions synthétiques de ce travail important. Et que ce soit cohérent et lisible. Il faut parfois, en sautant les paragraphes, perdre certains développements pour contourner des concepts sociologiques qui ont leur valeur dans un travail universitaire, mais qui pourraient rebuter le lecteur visé par ce blog.

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3 commentaires pour Face au féminisme radical, quatre positions-type chez les hommes (Léo Thiers-Vidal)

  1. Ping : La revue de presse de Valérie du 27/02/2017 (Modifier)
  2. Anna-Lise dit :

    J’ai mis du temps à prendre le temps (justement) de lire votre article, dont le titre m’avait immédiatement interpellé lorsqu’il est paru. Je suis très satisfaite de ma lecture, car j’ai appris des choses inintéressantes. La typologisation des groupes d’hommes qui se forment face à cette affirmation me paraît intéressante, même au-delà de la réponse à ce type d’affirmation. Je reviendrai sûrement vers votre article dans la suite de la préparation de mon mémoire.
    Je ne suis pas persuadée cependant que les hommes sont conscients de profiter d’avantages par rapport aux femmes. A ma connaissance, certains sont contents d’être des hommes (ils se disent que vraiment, c’est mieux qu’être une femme), ce qui implique qu’ils ont vu une différence de traitement, et qu’ils ont compris qu’il y avait des désavantages à être une femme (et inversement pour les hommes). Certains remarquent néanmoins que les femmes ont des avantages (ex : être mieux vues par les profs que les garçon en classe), et ils peuvent prendre cela comme une injustice, démontrant dans leur esprit qu’il y a une équivalence d’injustice de part et d’autre. Je pense, même si je parle là de ma propre expérience, que c’est plus difficile pour un homme de prendre conscience que quelque chose cloche dans la façon dont on différencie et hiérarchise les sexes, parce que les situations où ils subiront une injustice (moquerie sexistes, dévaluation en raison de leur sexe, etc.) sont moins fréquentes. Or, c’est l’injustice vécue qui fait réagir selon moi. Et malheureusement, certains réagissent aux injustices dont ils sont victimes en considérant qu’on ne s’occupe pas de leurs problèmes, et que finalement il faut lutter contre le féminisme parce qu’il menace les hommes… C’est vraiment un sujet compliqué.

    Vous avez aimé

    • chesterdenis dit :

      Thiers-Vidal a justement fait une enquête sociologique sur ce sujet du déni des hommes (c’est, hélas, une partie difficile à synthétiser). En fait ils savent qu’ils sont privilégiés et ils savent qu’ils profitent des femmes : ils ne voudraient pas être à leur place. C’est dans un deuxième temps qu’ils se trouvent des excuses, un équilibre dans la plainte, pour leur tranquillité éthique (question qui ne vient que si ils acceptent que la femme est défavorisée de manière problématique. Longtemps les hommes ne se sont fait aucun souci du sujet : aujourd’hui seuls les « machos »/ »masculinistes » en sont restés là). Donc les hommes sont dans le déni, un refus de prendre conscience : ils savent mais ne veulent pas savoir. C’est la même chose pour les relations des bourgeois vàv des prolétaires, ou des blancs vàv des noirs. Ils savent, mais ils dénient, ils édulcorent, ils ne bronchent pas. Oui, ils ne peuvent pas participer à la révolte contre l’injustice avec la même force, mais ils peuvent trouver insupportable leur incohérence éthique ! C’est même ma motivation d’aujourd’hui : j’étais favorable au féminisme depuis longtemps, mais ça ne me demandait aucune remise en question ; cela me demande un gros effort maintenant, mais c’est légitime… et passionnant ! Mais je ne serai jamais suffisamment révolté.

Comment être un allié (masculin) du féminisme ?

par Elizabeth Pickett , publié le 10 septembre 2013 sur le blog de Feminist Currrent

  1. Lisez autant que vous pouvez des textes sur les questions féministes et la critique féministe… et continuez. Pas seulement dans les magazines. En réalité, sauf rares exceptions, les articles de magazine sur les féministes et leurs actions sont ultra-simplificateurs, à la recherche du sensationnel ou outrageusement sexistes.
  2. Parlez à des femmes ou plutôt écoutez les. Ou posez des questions. N’essayez pas de deviner. Soyez curieux en refusant de critiquer, pour votre propre formation et pour votre bénéfice.
  3. Pensez à vous-même mais faîtes-le avant tout par vous-même. C’est votre job, pas celui des féministes, de vous éduquer vous-même. Ne venez pas vers nous en ne sachant rien et faisant comme si vous saviez tout. Nous sommes traitées par les hommes la plupart du temps comme si nous avions besoin de leurs conseils et de leur orientation et nous pourrions être un peu susceptibles à ce sujet. C’est VOTRE rôle de nous considérer comme pleinement égales – car nous le sommes – et car nous en savons sur le sujet de la vie des femmes plus que vous. C’est vrai que nous allons commettre plein d’erreurs – juste comme vous. Ce n’est pas votre job de nous dire où elles se nichent. Nous sommes une classe de sexe exploitée et opprimée et c’est à nous de définir les bases de notre propre libération.
  4. Il y a des différences entre féministes à propos de nos analyses et des stratégies et tactiques que nous jugeons adaptées à notre propre libération. Choisissez celles que vous préférez appuyer et défendez les en interpellant les hommes. Gardez pour vous vos critiques de telle ou telle féministe, ou d’orientations féministes. Conséquence de notre exploitation et de notre oppression, la compétition mutuelle et même les coups bas peuvent survenir entre nous. Laissez-nous nous en dépatouiller. Vos ‘contributions’ à ces luttes ne peuvent qu’empirer les choses, prolonger les divisions, nous forcer à choisir entre nos supporters, faire prévaloir les opinions masculines sur les idées féminines et saper nos efforts en général. Si vous pensez avoir une vision ou idée brillante qu’aucune femme n’a eue pour le sauvetage du mouvement ou pour nous mettre sur la bonne voie, – je ne vous crois pas. Mais vous pouvez toujours librement nous faire parvenir un message en secret par une amie féministe.
  5. C’est un fait que vous allez entendre des femmes ou féministes énonçant des idées apparemment négatives pour les hommes et à propos des hommes. Laissez faire. C’est un résultat de nos expériences de violence et d’oppression. Il n’y a pas une femme qui n’ait été confrontée quelque part à cette continuité de violence contre les femmes et même peut-être été une victime directe ou indirecte. Acceptez-le et acceptez qu’un système datant de plusieurs générations d’oppression et de violence a eu son effet sur plusieurs d’entre nous. Prenez nous en patience. Et ne le prenez pas contre vous personnellement – cela vous mettrait seulement sur la défensive et prolongerait le temps nécessaire à chacun de nous pour ressaisir nos vies et les vies de nos sœurs. Soyez spécialement attentif à cela avec des femmes dont vous savez qu’elles ont connu la violence et avec celles d’entre nous qui travaillent avec elles.
  6. Si vous vous sentez parfois repoussés des femmes et exclus du féminisme, prenez du recul. Les femmes sont repoussées par les hommes et exclues de la vie sociale, culturelle, économique et politique de mille façons. On doit s’en arranger. Vous devez être capables d’en faire autant. Et profitez-en pour motiver vos actes à propos de notre libération.
  7. Si vous avez peur de vous opposez au sexisme, à la violence masculine contre les femmes et l’exploitation des femmes, que pensez-vous de ce que nous ressentons ? Prenez la parole et répondez-leur.
  8. Votre premier boulot, ce sont les hommes. Et vous.

Source : http://feministcurrent.com/7988/how-to-be-a-male-feminist-ally/ — traduit et publié avec leur accord.

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J’ai trouvé intéressant de traduire ce texte. Il est clair, il est net, il est court. On remarquera l’empathie de l’auteure envers les hommes ‘alliés’ et les précautions qu’elle prend sur ce point (qu’on ne lit pas souvent ainsi). Donc… faisons notre job.

Ceci est une traduction de la compilation produite par kettetastic. Traduction par Janik.
Source : http://community.livejournal.com/feminist/1362470.html

Règle #1.Prenez conscience du fait que les discussions ne tournent pas autour de vous. Oui, oui, vraiment! Troublé? En voici les raisons:

En corollaire à la règle #1 : le féminisme concerne les femmes. C’est à propos de nous, pour nous et mené par nous. Ce n’est donc pas à propos de comment vous vous sentez blessé ou menacé par le féminisme ou les femmes, ou à propos de comment vous êtes opprimé en tant qu’homme. Nous savons que le patriarcat a un impact négatif sur tout un chacun, mais ici n’est pas l’endroit pour attirer l’attention sur les souffrances des hommes. Nous vous encourageons fortement à mettre sur pied vos propres groupes pour discuter de ces enjeux.

Règle #2 : Soyez conscient de vos privilèges. Oui, vous en avez. Nous avons tous et toutes différents types de privilèges. Ce n’est pas parce que vous ne vous sentez pas privilégiés que vous ne l’êtes pas. Reconnaître que vous êtes privilégiés ne signifie pas que vous n’ayez jamais souffert. Le fait que l’on vous dise que vous avez des privilèges ne représente pas une insulte personnelle ou une attaque. Ça ne signifie pas non plus qu’une personne est en train d’essayer d’esquiver un argument ou de vous imposer le silence – nous sommes simplement fatiguées d’avoir à constamment tout vous expliquer. Consultez la règle #6 pour plus d’informations.

En corollaire à la règle #2 : le «sexisme à l’envers» n’existe pas. N’essayez même pas de nous servir cet argument. Le fait qu’un homme puisse être blessé par une femme ne remet pas en question l’existence de tout un système social misogyne.

Règle #3 : Apprenez à écouter. Ce serait vraiment bien. Nous vous prions de respecter nos sentiments et expériences personnelles.

Corollairement à la règle #3 : Si vous avez des doutes, bouclez-là. Si vous n’êtes pas sûr de saisir ce dont il est question, résistez l’impulsion d’appuyer sur le bouton «répondre» et tentez de comprendre ce que les femmes sont en train de dire avant d’agir.

Règle #4 : Résistez à la tentation inconsciente de dominer. Votre socialisation vous a appris à le faire, mais ici n’en est pas la place. Voyez la règle #1 et son corollaire. Si vous vous retrouvez à envoyer plus de messages que ne le fait le reste entier de la communauté, demandez vous pourquoi. Si vous sentez le besoin d’attirer constamment l’attention sur votre situation d’homme, examinez cette dynamique. Il s’agit souvent d’une façon inconsciente d’exercer le contrôle.

Règle #5 : Essayez de ne pas être défensif. Rappelez vous que lorsque les femmes expriment leur frustration à l’endroit du patriarcat, il ne s’agit pas d’une attaque personnelle contre vous et vous n’avez pas besoin de répondre comme si c’était le cas. Si vous le faites, il est fort probable que vous enfreignez aux règles #1 à 5. Faites-en une note mentale : si vous vous sentez attaqués par le féminisme, c’est probablement une contre-attaque.

Règle #6: Sachez que ce n’est pas notre tâche de vous éduquer. Les communautés féministes ne devraient pas avoir à constamment remâcher du «féminisme 101» en raison de l’arrivée constante de nouveaux membres hommes. Tout comme vous pouvez lire ceci, vous pouvez lire un livre. Et si ceci est trop vous demander, vous pouvez toujours consulter internet. Il existe plusieurs façons de s’informer sur les théories féministes fondamentales sans avoir à faire dévier toute une communauté des échanges qu’elle tente de construire. Si vous avez effectué votre recherche et avez encore quelques questions spécifiques laissées sans réponse, il est alors plus approprié de demander l’opinion de certaines – mais rappelez-vous qu’elles ne vous «doivent» toujours rien.

Règle #7: Si des gens vous traitent de trolls, c’est qu’il y a probablement une bonne raison. Il n’est pas nécessaire d’avoir consciemment l’intention d’être un troll pour agir comme tel. Vous pouvez vous amuser à cœur joie à jouer l’avocat du diable, éteindre ensuite votre ordinateur et ne plus jamais avoir à vivre avec ces enjeux. Nous ne le pouvons pas. Il s’agit de nos réalités et nous n’apprécions généralement pas que des hommes traitent des enjeux qui nous affectent sérieusement comme s’il ne s’agissait que de simples exercices intellectuels.

Règle #8 : N’essayez pas de jouer au Chevalier Servant. Vous pensez que vous pouvez «sauver» le féminisme grâce à votre analyse pénétrante? Revenez-en. Il est extrêmement peu probable que vous ayez reçu, grâce à l’«intelligence supérieure de votre organe», une brillante révélation qui aurait échappé aux femmes depuis des siècles.

Règle #9 : Les femmes ne sont pas un bloc monolithique. Le féminisme n’est pas un collectif uni par la transmission de pensée. Il existe une grande diversité d’expériences et de perspectives à l’intérieur du féminisme. Ce n’est pas parce qu’une personne appartenant à une communauté féministe est d’accord avec vous que nous le serons toutes. Ce n’est pas parce que votre amie féministe pense d’une certaine façon que nous devrions toutes le faire. Les présuppositions et les généralisations à l’emporte-pièce à propos des femmes et du féminisme ne vous rapporteront pas de points.

En corollaire avec la règle #9 : ne tentez pas de dresser les femmes les unes contre les autres. Essayez de ne pas faire de vous le sujet de discussion. Ceci enfreint les règles #1, 3 et 4. Ne divisez pas pour régner.

Règle #10: Ne laissez pas faire d’autres hommes lorsqu’ils ont un comportement sexiste. Il s’agit de la meilleure façon de mettre la théorie en pratique, de même que d’utiliser vos privilèges d’homme à bon escient. Si vous réclamez être proféministe sur un forum mais riez avec vos amis lorsqu’ils font des blagues sexistes, nous allons assurément remettre en question votre sincérité.

Règle #11 : Ce n’est pas parce que vous vous qualifiez de féministe que vous êtes exempts de ces suggestions. Il est merveilleux que vous connaissiez des théories féministes. Vous voulez vous engager dans cette noble lutte – excellent!! Ceci ne vous donne toutefois pas le droit de vous lancer en ignorant ces suggestions parce que vous auriez «compris» et feriez partie de la «bonne gang».

En corollaire avec la règle #11 : Ne vous identifiez pas comme proféministe afin d’attirer l’attention des femmes. C’est pathétique et nous vous voyons venir de loin. Vous identifier comme féministe ne fait pas en sorte qu’il devienne plus approprié d’adresser des propos suggestifs à des femmes de la communauté féministe. Les sites de discussion féministes ne sont pas un endroit pour faire la drague.

Règle #12: Ne vous attendez pas à une tape dans le dos parce que vous suivez ces suggestions. Et ne vous plaignez pas si vous sentez que vous ne recevez pas suffisamment de crédit pour le simple fait d’agir comme un être humain décent. Vous ne devriez pas vous conduire de façon appropriée uniquement parce que vous désirez être récompensés – vous devriez le faire parce qu’il s’agit de la chose juste et respectueuse à faire.

 *       *

*

« J’en ai marre de parler de féminisme aux hommes », par Anne Theriault.

Je sais que je ne suis pas censée dire ça. Je sais qu’en bonne petite féministe de la troisième vague, je suis censée vous expliquer gentiment à quel point j’aime et j’estime les hommes. Je suis censée faire état du mari avec qui je vis depuis cinq ans, de mon fils, de tous mes amis et parents de sexe masculin, et les exhiber fièrement comme une sorte de médaille du mérite, comme preuve que je ne hais pas les hommes. Je suis censée montrer patte blanche et vous prouver à quel point je suis inoffensive et gentille. Surtout, je suis censée vous caresser dans le sens du poil, vous les hommes, cajoler vos egos, vous dire à quel point vous êtes importants dans le combat pour l’égalité. C’est la bonne manière de s’y prendre, enfin c’est ce qu’on m’a dit. À en croire ma mère, c’est avec du miel qu’on attrape le plus de mouches…

Mais quand même. J’en ai marre de parler de féminisme aux hommes.

J’en ai marre d’expliquer aux hommes que le mouvement féministe leur bénéficiera, comme aux femmes. J’en ai marre de tenter de leur vendre l’égalité des sexes comme si j’étais une sorte de concessionnaire auto tentant de leur fourguer une jolie nouvelle bagnole, avec un max d’options. J’en ai marre de sourire en tentant d’ignorer un lot de micro-agressions irréfléchies, marre de toujours fournir des preuves, marre d’être interrogée sur Chaque. Foutu. Détail. J’en ai marre d’avoir à prouver que ces micro-agressions existent, à prouver l’injustice de ces demandes de preuves et de ces questions qu’on me renvoie toujours. Dans un mouvement qui est censé promouvoir et autonomiser les femmes, pourquoi ai-je l’impression de devoir passer autant de temps à anticiper comment ma façon de parler et d’agir sera reçue par des hommes?

J’en ai marre des hommes qui s’insèrent dans les espaces féministes pour y prétendre qu’on leur fait de la peine. J’en ai marre des hommes qui parviennent toujours à tout ramener à eux. J’en ai marre des hommes comme celui qui a récemment été confronté par le réseau Facebook d’une amie pour avoir traité le féminisme de « con », puis qui a tenté de faire la leçon à ces femmes pour avoir réagi de façon « trop hostile ». J’en ai marre des hommes qui mecspliquent que je comprends mal le féminisme et la culture du viol, comme si ce n’étaient pas des sujets que j’ai étudiés à fond. J’en ai marre des hommes qui prétendent être des alliés féministes, puis qui abusent de cette position à leur propre avantage. Bordel, j’ai déjà ras le bol à l’idée que, tôt ou tard dans ce texte, je vais devoir dire que oui, je reconnais que tous-les-hommes-ne-sont-pas-comme-ça. Je vais devoir mentionner que certains hommes sont de bons alliés. Et toutes ces choses sont vraies ! Et vous, tous les bons alliés, méritez des cookies ! Mais honnêtement, ce que j’en ai marre d’offrir ces cookies à des gens pour s’être simplement comportés décemment.

J’ai participé aujourd’hui à une table ronde au sujet de la culture du viol et, même si l’expérience a été dans l’ensemble passionnante, je me suis sentie totalement découragée par le nombre de panelistes qui ont multiplié les efforts pour convaincre les hommes présents que la culture du viol leur nuisait à eux aussi. On ne cessait de ramener le cliché « La culture du viol n’est pas un problème de femmes, c’est un problème collectif », et même si je comprends l’intérêt de présenter les choses ainsi, la logique de cette approche me donnait envie de gerber. Parce que ce que l’on est réellement en train de dire, c’est que si l’on voit la culture du viol comme un problème de femmes, alors elle perdra de l’importance aux yeux des hommes.

Les hommes devraient avoir à cœur la culture du viol non dans la mesure où elle peut leur nuire mais parce qu’elle nuit à tout le monde! Les hommes devraient avoir à cœur la sécurité des femmes, un point c’est tout, sans qu’il y ait besoin que ce souci soit centré sur eux d’une manière ou d’une autre. Tout le monde devrait se soucier du bien-être de tout le monde – c’est ce que les gens bien sont censés faire.

Est-il vraiment si difficile d’être préoccupé de quelque chose qui ne vous nuit peut-être pas directement?…

Je trouve que plus je m’engage dans le militantisme, plus les hommes semblent penser que mon temps leur appartient. Il semble exister chez eux cette illusion que si j’assume un rôle d’éducatrice au sujet du féminisme, du genre et des droits des femmes (oui, je le fais et c’est un rôle qui me plaît, en général), alors je devrais, pour une raison ou une autre, dégager du temps dans mon agenda surchargé pour expliquer aux hommes les concepts féministes de base. Si je ne le fais pas, on m’accuse de toutes sortes de choses – de ne pas suffisamment étayer mes propos par des faits (bien que ces faits soient facilement accessibles à ceux qui les réclament), de ne pas me soucier suffisamment de « convertir » les hommes qui risquent d’être réceptifs (même s’ils pourraient très bien se convertir eux-mêmes s’ils le voulaient vraiment) et de ne pas être assez forte ou intelligente pour me prêter à n’importe quelle discussion (même si nous savons tous les deux qu’elle n’ira nulle part). Je me suis longtemps épuiser à répéter patiemment mes arguments, à orienter ces hommes vers des ressources, à ne jamais tourner le dos à une discussion qu’elle qu’en soit l’importance. Mais je ne m’inflige plus ça aujourd’hui. C’est mon espace ici, et c’est moi qui décide ce qui s’y passe. Si je n’ai pas envie de réagir à un commentaire, alors je ne le fais pas. Si je n’ai pas envie de débattre avec quelqu’un, alors je l’ignore. Oui, je suis ici pour informer et expliquer, mais rien ne m’oblige à faire quelque chose que je n’ai pas envie de faire. Ce n’est pas mon boulot. Si vous avez envie d’en apprendre plus, c’est votre boulot.

Je fais maintenant appel à tous les lecteurs de ces lignes qui se considèrent comme des alliés pour leur demander de monter au créneau et de joindre le geste à la parole. Lorsqu’une femme est aux prises avec un mecsplicateur, soyez celui qui intervient et confronte cet homme. Lorsque vous voyez un groupe d’hommes échanger des blagues misogynes, soyez celui qui les envoie paître. Lorsqu’un type réclame des « preuves », n’attendez pas qu’une femme les lui fournisse – soyez celui qui le guide vers des ressources. Montrez-nous quel bon allié vous êtes en montant vous-même en première ligne et, si vous le faites, ne vous retournez pas immédiatement pour nous réclamer des louanges.

J’en ai marre de parler de féminisme aux hommes, mais les choses n’ont pas à demeurer comme ça. Le fardeau de ce débat n’a pas à incomber aux femmes, nous n’avons pas à porter cette cause à nous seules. Alors s’il vous plaît, hommes qui lisez ceci : au lieu de votre réflexe habituel devant ce genre de texte – lever les yeux au ciel en disant « Super… une autre féministe qui chie sur les hommes » –, je vous demande plutôt de vous impliquer et de faire de votre mieux pour améliorer les choses. Je ne vais pas vous prendre par la main et tenter de vous expliquer en quoi cela rendra le monde meilleur, je vous crois tous assez intelligents pour comprendre cela vous-mêmes.

Inséré ici sur la suggestion de Xavrab (voir son commentaire en bas de page)

Extrait du blog « The Belle Jar » http://bellejar.ca/2014/03/15/tired-of-talking-to-men/  et traduit de l’anglais par Mathieu Adoutte, Manuel Cascales, Martin Dufresne et Yeun Lagadeuc-Ygouf, avec l’accord de l’auteure (voir leur site TRADFEM pour autres textes féministes traduits.)

Groupes d’hommes contre le patriarcat : quels écueils ? et peut-on les éviter ?

        Ayant participé à l’expérience d’un groupe d’hommes voulant ‘déconstruire la virilité’ (et qui a connu l’échec en quelques semaines), je me rends compte qu’il est très difficile de faire une évaluation de cette expérience. Les objectifs n’étaient clairs qu’en apparence, les liens étaient distendus, et des comportements masculins sexistes ont rapidement mis en cause le fonctionnement du groupe, avant qu’il ne trouve un équilibre. Trop nombreux sont ceux qui se sont découragés. Et les féministes ayant accepté de nous accompagner se sont retirées. Et pourtant la composition du groupe et l’engagement déclaré de chacun n’annonçaient aucunement ce renoncement.

On a dit fortement, dès l’annonce du projet, qu’une série d’écueils étaient à éviter pour atteindre l’objectif. J’ai voulu noter des extraits de textes de l’auteur qui aborde cette question : Léo Thiers-Vidal. J’y ai ajouté un bref écho d’observations d’Emmanuel Graton sur d’autres groupes d’hommes, parfois pris malgré eux dans la déconstruction (pères divorcés réinterrogeant la paternité, par exemple).

Léo Thiers-Vidal évoque plusieurs de ces expériences, dans le cadre du mouvement anarchiste, avec une appréciation négative. Voici trois extraits de ces textes, de ses débuts, et un autre d’un article plus tardif sur le travail collectif de déconstruction masculin.

1/ Il évoque un « Camp anti-patriarcal » en Ariège en 1995 ; en effet, il y a laissé un texte dans ‘le cahier des émotions’.

Pour la première fois dans ma vie, j commence petit à petit à ressentir ce à quoi peut ressembler le vécu de nombreuses femmes. Pour la première fois, j’essaye de me mettre à la place de la personne opprimée pour essayer de ressentir ce que l’on a appelé le genre social, que je ne comprenais pas mercredi. Et ce n’est pas pour rien que j’écris essayer, tant la barrière est immense. C’est une théorie qui s’est transformée en vécu. (…) Je repars avec l’expérience que le groupe non-mixte hommes m’a été très utile et j’espère aussi pour les autres garçons. (…) Jamais ce camping n’aurait dû être organisé avec la légèreté et le manque de conscience politique féministe (c’est à dire conscience de ce que vivent et ressentent tant de femmes dans notre société et marginalité). Je n’arrive pas à comprendre la légèreté qui a été la nôtre, la mienne. »  In Rupture anarchisteet trahison pro-féministe,Bambule, p. 46-47.

2/ Suite à cela, dans une conférence donnée à Gand en 1996 (éditée en 98 ; et il précise en introduction : Depuis, j’ai développé une plus grande conscience de genre, donnant un poids plus important à ma place de dominant dans une société patriarcale), il aborde notamment ce que serait, selon lui, le travail en groupes d’hommes :

Un groupe d’hommes peut être un lieu où les hommes travaillent ensemble à leur conditionnement genré et à leur domination sur les femmes. La première chose implique de prendre conscience à quel point on est masculin au lieu d’être individu. On apprend à partager des émotions, la tendresse, la tristesse, la douleur avec d’autres hommes. Ceci est rare car notre éducation nous apprend à être froid, distant et fort. (…) Apprendre à fermer sa gueule, à douter ouvertement, à écouter les autres, à déconstruire son égocentrisme, à être fragile.

Ceci doit mener à une deuxième phase, le travail anti-patriarcal. Il ne s’agit plus alors de libération du rôle genré mais de lutte des femmes versus sa position de mâle dominant. (..) Se familiariser avec la réflexion féministe. Abandonner son antiféminisme primaire. Assumer la responsabilité de ses actes dominants afin de les changer radicalement.

Tout cela revient à rechercher d’autres pratiques d’hommes, c’est à dire des pratiques critiques et égalitaires. Vu mon expérience, il me paraît de plus en plus nécessaires que les groupes hommes agissent sous tutelle de groupes féministes et qu’ils adoptent une politique de reddition de comptes vis-à-vis de celles-ci ». In Anarchisme, féminisme et la transformation du personnel, ibidem, p. 66-67.

3/ Des journées libertaires ont eu lieu en mai 1998 à Lyon, et une ‘réaction anti-féministe’ (refus d’aborder la question du sexisme masculin au sein du mouvement) y a été manifestée (malgré les critiques) ; le débat s’est prolongé durant plusieurs mois. Léo Thiers Vidal s’y est impliqué.

Actuellement, la majorité des hommes luttant contre le patriarcat me semble en effet avoir besoin d’une motivation égocentrique (épanouissement de soi, meilleurs rapport entre les hommes) afin de s’engager. Il leur semble souvent impossible de lutter prioritairement en fonction de la liberté des femmes ; pourtant, il me semble que cela est bien possible et que notre solidarité avec les féministes peut s’exprimer avec le soutien actif de leurs initiatives et dans une lutte directe contre la domination des hommes (dont la nôtre). Je ne nie pas l’utilité de ce travail sur soi, mais, pour l’instant, les hommes semblent restés coincés là-dedans – au détriment d’un travail directement utile aux féministes et femmes en général. C’est dans ce constat de blocage égocentrique sur soi et les autres hommes qu’il me semble en effet de plus en plus nécessaire que les groupes hommes anti-patriarcaux établissent des liens de reddition des comptes avec des groupes féministes existants. (Cela équivaut) à une prise de conscience de la place structurelle opposée et asymétrique des hommes et des femmes et la nécessité d’agir en fonction des intérêts et des buts des sujets de la lutte anti-patriarcale, les femmes féministes. In De l’indignation sélective des mecs anars en général, ibidem p.82-84.

4/ Enfin, bien plus tard, dans un article de 2004, il aborde la responsabilité collective des hommes… et comment la prendre en compte.

« Lorsque, en tant qu’homme hétérosexuel engagé à gauche, on commence à s’intéresser aux rapports sociaux de sexe – en particulier à travers la grille d’analyse féministe radicale –, on est très rapidement confronté à l’absence d’une pratique de la responsabilité individuelle et/ou collective au sein de la gauche radicale. La socialisation de la gauche implique souvent une projection de ce qui pose problème dans un autre abstrait (le système capitaliste, l’État, les multinationales) ou dans un autre concret (les patrons, les politiciens, les policiers). La rencontre avec le féminisme donne alors souvent lieu à une intégration de la critique féminine selon le même mode : l’autre abstrait devient le système patriarcal, la socialisation genrée, l’autre concret les machos, les violeurs. Cette culture politique désincarnée empêche alors souvent ces hommes de jeter un regard politique sur leurs propres pratiques, sur celles au sein de leurs propres collectifs ou organisations et sur celles au sein de leurs vies personnelles. (…)

L’analyse féministe des rapports sociaux de sexe invite en effet les hommes à se percevoir comme faisant profondément partie du problème, comme constituant structurellement un obstacle à une société plus égalitaire. Elle invite les hommes à se percevoir non tant comme des individus mais avant tout comme des membres d’un groupe social, grandement dépourvu d’individualité. (…)

C’est en effet lorsqu’ils acceptent de se percevoir comme partie intégrante d’une réalité sociologique oppressive que les hommes de gauche peuvent commencer (avec l’aide des analyses féministes) à interroger cette réalité depuis leur position vécue, puis à transformer leur façon d’agir puis celle de leurs pairs. Il s’agit donc de relire leur vécu et leurs pratiques à travers l’hypothèse que ceux-ci relèvent plus souvent de l’oppression que non, plutôt que d’effectuer une telle relecture en postulant une rupture qualitative avec « les machos ».

C’est entre autres en ce sens qu’un collectif de féministes participant à un séminaire international sur le genre à Budapest en 1997, avait refusé comme réponse unique l’exclusion d’un homme qui avait violé une femme pendant ce séminaire : elles demandaient à tous les hommes présents de relire leurs comportements et vécus en postulant cette continuité oppressive, refusant ainsi que le « problème patriarcal » soit projeté de façon déresponsabilisante sur l’homme violeur. Elles exigeaient que les hommes – en tant que membres d’un groupe social – effectuent un travail critique personnel et collectif à leur propre participation à l’oppression des femmes et rendent concrètement accessibles, c’est à dire par écrit, les retours critiques sur leurs propres comportements et ce qui avait selon eux rendu possible ce viol ». In Culpabilité personnelle et responsabilité collective : le meurtre de Marie Trintignant par Bernard Cantat comme aboutissement d’un processus collectif. Ibidem.

*          *

*

Je prends l’initiative de rapprocher ces quatre extraits, bien qu’ils soient écrits dans des contextes très différents, car je considère qu’ils accumulent une expérience et une analyse de ce qu’il y a à faire dans ces groupes d’hommes. Et le dernier paragraphe, partant d’un exemple (je n’ai pas repris une analyse théorique plus fouillée), exprime bien ce que serait un travail de déconstruction du masculin dans la réalité.

Car il me semble bien que rien n’a encore été accumulé depuis sur les groupes d’hommes contre le patriarcat, en terme d’évaluation des expériences et de méthode pour l’avenir.

J’ai juste trouvé l’annonce d’un exposé dans un Congrès (qui a eu lieu depuis : Premier congrès sur les études de genre en France, Lyon septembre 2014) par Emmanuel Gratton, sociologue clinicien (Université d’Amiens) sous le titre : Domination et impasses masculines. Extraits de la brève présentation de l’exposé :

« On assiste en fait à un certain éclatement du masculin, notamment lié au déclin de la puissance paternelle, aux avancées égalitaires, à l’influence du féminisme, aux changements des rapports de genre des nouvelles générations. La santé des hommes en est l’indicateur le plus criant : suicide, conduites à risque, addictions… Les études sur le genre invitent aujourd’hui certains hommes aussi à faire le point sur leur propre définition et sur les effets identitaires de ces changements, recherchant une issue à leur propre « assujettissement ». Des groupes d’hommes, outre les activités sportives ou autre activités spécifiques dites « masculines », se constituent souvent à l’aube du mitan de leur vie dans des configurations non mixtes : groupes de parole autogéré ou institués, groupe de réflexion, groupe de danse… pour tenter de définir/redéfinir leur identité masculine/féminine, leur rapport avec l’autre sexe, ou encore avec leurs pairs de la même génération ou non. A partir du témoignage de ces hommes et/ou de nos observations dans ces groupes, nous avons tenté d’identifier les impasses dans lesquelles ils se trouvent pris : l’impasse intergénérationnelle de la reproduction, l’impasse obsolète de la virilité, l’impasse d’une stricte égalité impossible. La déconstruction collective, groupale des stéréotypes, s’effectue alors par le groupe de pairs, à l’image de la construction sociale et socialisatrice des représentations de genre dans la société. Chacun tente de se réapproprier en groupe son identité indépendamment des injonctions qu’il pense avoir subies, des événements qui ont pu déterminer le cours de sa vie et de la pression qu’il vit encore aujourd’hui pour se conformer. »

On trouvera paradoxal ce rapprochement que je fais de ce travail de « sociologie clinique » avec notre effort « politique » de déconstruction de la masculinité. Ne parle-t-on pas ici de cet « égocentrisme genré épanouissement de soi, meilleur rapport entre les hommes) » dont parlait Thiers-Vidal ? Effectivement. Mais il y a pourtant une certaine parenté entre les deux processus. On le verrait notamment dans la conclusion de l’article : « Un groupe de parole de pères divorcés et séparés. Entre égalité parentale et solidarité masculine », de Emmanuel Gratton également, paru en 2012 dans la Revue Recherches Familiales de l’UNAF. Que pouvons-nous retirer de la pratique d’un groupe de pères divorcés (et à la posture dite ‘masculiniste’ en entrant dans le groupe) ou de quelques autres pratiques (dont nous n’avons pas l’analyse, encore non publiée) et de leurs effets en termes de déconstruction ? Malgré qu’il ne soit aucunement question dans ces pratiques d’intégrer dans leurs vies le point de vie féministe ? La question mérite d’être posée. Ne fut-ce que pour mesurer clairement la différence d’objectif. Et de pratiques. Et ne pas réinventer l’eau chaude…(Ces deux références disponibles sur le Web : Congrès des Etudes de genre en France – http://genrelyon2014.sciencesconf.org/43051/document et http://www.cairn.info/revue-recherches-familiales-2012-1-page-173.htm   ).

2 commentaires pour Changer les hommes

  1. xavrab dit :

    Bonjour Denis,

    Sauf erreur, je n’ai pas vu ce texte sur votre blog, et je me dis qu’il pourrait vous intéresser et qu’il y aurait toute sa place.

    « Marre de parler aux hommes » par Anne Thériault

    http://www.reseau-feministe-ruptures.org/spip.php?article865

    Bien cordialement

    J'aime

  2. Ping : Peut-on être un homme féministe ? – Coco Pop

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