Les hommes assassinent les femmes. Pourquoi ?

On pense souvent que les femmes meurent « sous les coups » de leur compagnon. La journaliste Titiou Lecocq publie un excellent article qui corrige ce cliché. il est ici dans Slate du 23/06. Non, les femmes ne meurent pas accidentellement d’un coup trop appuyé ou d’une chute malencontreuse au cours d’une dispute. Elles meurent à coups de fusil à pompe ou à coups de casserole. La journaliste, grâce à un suivi sur un moteur de recherche, en fait une litanie effarante.

Son énumération montre que c’est un problème évident « de société », de comportement masculin. Elle veut mettre en avant la notion de « féminicide », volonté spécifique et généralisée de tuer les femmes parce que ce sont des femmes.

Pourquoi les hommes assassinent les femmes ? Deux aspects doivent être soulignés. L’un est repris par la journaliste. La presse parle de plus en plus de « drame de la séparation » alors qu’elle parlait jadis de « drame conjugal ». Car c’est souvent un ex-conjoint qui s’en prend à celle qui a décidé de partir, de ‘prendre sa liberté’. Cela est pour lui intolérable. On songera facilement à une explication psychologique : il n’a pas supporté la solitude, il n’a pas aimé les motifs de la séparation, ni la rupture du contrat, etc. Non, l’affaire est bien plus générale. Elle a été mise en lumière notamment par la sociologue Catherine Guillaumin, récemment décédée. Les hommes ont la conviction que leur femme leur appartient (on peut dire aussi cela de leur rapport aux enfants), qu’ils ont une autorité absolue sur elles. Ils entendent cela dans le rituel catholique (« jusqu’à ce que la mort vous sépare ») et dans les discours familiaux. Cela est aussi vieux que le monde, et notamment que le droit romain : le pater familias a droit de vie et de mort sur sa femme et ses enfants. Bien sûr, il y a un code moral qui dit dans quelles conditions le père à Rome peut, et parfois doit tuer femme et enfants. Bien sûr, il y a aussi aujourd’hui un code moral non écrit qui nous fait penser que dans certaines circonstances… Non. Dans notre société, le mariage est un contrat, qui prévoit aussi la rupture du contrat, y compris sans autre motif que le changement d’humeur qui rend la coexistence incompatible. Il n’y a pas de mauvais motif pour divorcer ou se séparer : il en va de la liberté de chaque époux. (Le code moral non écrit porte souvent le nom de « code  d’honneur ». Il énonce que le droit de propriété masculine qui serait bafoué (sic), étend l’opprobre sur la femme, sur l’homme et sur les familles étendues. Il y aurait beaucoup à dire sur cette valeur masculine et clanique de l’honneur, mais cela nous entrainerait trop loin).

Il n’est donc pas normal que le conjoint mâle délaissé entre dans une folie meurtrière. Il faut énoncer une règle à ce sujet. Mais elle n’est ni écrite, ni enseignée (sinon dans une quelconque loi, qu’on est censé ne pas ignorer). Et « la folie de l’amour » parait justifier tous les crimes de la séparation. Non, c’est de la folie meurtrière qui doit être réprimée et dénoncée dans les médias.

Il est un autre aspect, qui découle du premier, du droit d’appropriation (de mise en propriété privée) de la femme par l’homme. C’est le sentiment d’impunité. Le sentiment d’être au-dessus des lois, d’échapper à la loi. La conviction aussi qu’on ne sera pas dénoncé par ses proches.C’est surtout vrai et vérifié pour les coups, les violences et les viols des hommes sur les femmes : ils sont bien plus fréquents dans le cercle de famille que dans la vie publique, là où les autres femmes ne vous appartiennent pas (surtout quand elles appartiennent à un autre homme). C’est aussi vrai dans les cas d’inceste du père sur un enfant. Cela s’accompagne d’ailleurs de chantage, de menaces si ces violences étaient dénoncées. C’est enfin le cas dans ces meurtres énumérés dans l’article cité. Avec souvent cette conviction et cette affirmation : en parlant, en se séparant, « c’est elle qui a tout gâché » ; comme si les violences et les menaces n’étaient pas la cause originaire de la crise. Comme si le contrat qui donne tacitement (dans l’imaginaire masculin) tous les droits à l’homme ne pouvait être interrompu ou renversé.

La « dénonciation médiatique » évoquée plus haut doit porter aussi sur ces aspects symboliques du sentiment masculin d’impunité. Et parler d’un phénomène général, lié à la masculinité pratiquée aujourd’hui ; aucunement de cas individuels, à explication psychologique ou anecdotique. C’est pourtant la présentation actuelle des crimes des hommes sur les femmes par les médias.

 

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Trois devoirs pour les hommes, sur le chemin de l’égalité

J’apprécie cette brève intervention de Patrick Jean, sur ce que peuvent faire les hommes sur le chemin de l’égalité. On la trouvera ici en vidéo. Elle date de 2013 au moins.

Trois devoirs en bref :

  1. Prendre conscience de la domination masculine ;
  2. Se déconstruire dans ses propres comportements, travailler sur soi ;
  3. Trahir, par rapport à ce qui fait de nous des hommes, ce groupe dominant.

Au moment où on envisage de constituer un nouveau groupe d’hommes contre la domination masculine, ce bref message me parait plutôt pertinent et efficace.

J’ajoute un commentaire. Dans les quelques lignes ci-dessus, publiées hier, j’ai modifié le mot d’ « étape » que j’avais utilisé d’abord, en « devoir ». Car, selon moi, ce n’est pas une progression par étapes. Ce sont trois taches à mener sans cesse, qui ne sont jamais finies ou acquises. Trois orientations superposées.

La plupart des hommes sont dans le déni de la domination masculine, malgré qu’ils en soient très conscients (c’est l’objet principal de la thèse de Léo Thiers-Vidal, c’est sa démonstration et sa conclusion, que je n’ai pas abordée dans le premier article que j’ai publié en février 2017, et qui a eu un franc succès de lecture). Sortir de ce déni, puis ouvrir sa conscience aux multiples facettes de la domination masculine, qui passe par la pose des jambes dans les transports publics, dans la prise de parole en public, mais aussi dans la prise en charge des taches ménagères et même dans l’attitude de séduction et dans l’attitude sexuelle, du harcèlement au viol en passant par le non-consentement (et ce n’est qu’une liste limitative). Mille facettes dont seules quelques-unes sont vaguement explorées. Domination, c’est exploitation, oppression et discrimination. Sans vergogne. Et elle est physique et mentale. Un champ encore largement inconnu, sauf ce qu’en ont déjà dit les féministes radicales et un homme ou deux.

Le travail sur soi, sur son comportement, afin de le modifier, en étant à l’écoute des critiques féminines (ténues ou même silencieuses) et en allant plus loin pour questionner ses motivations personnelles, ses clichés appris et indécrottables, et son désir de maintenir son confort et ses privilèges injustement acquis, le travail sur soi est pénible, difficile, ingrat, solitaire, sans beaucoup de reconnaissance… qui ne serait pas méritée. Chacun a son propre itinéraire à trouver.

Le mot de trahison me parait indispensable (je songe à cette chanson de Boris Vian, Le déserteur). La forteresse masculine, c’est d’abord un nous, un collectif, où la cohésion est aussi forte, sinon plus, que la compétition entre nous. Une cohésion « disciplinaire » et amicale, autant que consentie. Le stade sportif, le zinc du café, la partie de chasse ou l’esprit de caserne… sont des cérémonies rituelles de la religion masculine.  Trahir cette solidarité est une posture difficile à tenir, sans cesse reportée : la majorité des hommes ne vous comprendrait aucunement et aurait vite fait de vous rejeter. Le chemin de la trahison est nécessaire, mais ardu et très long avant d’obtenir un effet de changement.

Le « pro-féminisme » des hommes est finalement un leurre, une solidarité facile et valorisante avec quelques militantes, qui permet de se grandir, de s’offrir une cohérence de valeurs gratifiantes, sans se remettre suffisamment en question. Si être un homme revient à amoindrir les sentiments d’humanité qui sont enfouis en nous, le but serait de reconquérir notre capacité d’être humain, égalitaire,fondamentale, avec accessoirement la nuance de l’expérience mâle, différence réelle mais très anecdotique. (Rajout 🙂 Bien sûr, de nombreuses taches concrètes peuvent être exercées en aide aux militantes féministes et aux organisations de femmes, parfois de manière indispensable. Il y a des militants de l’ombre. Il est normal de se joindre aux manifestations en faveur des femmes. Mais la posture (publique) « pro-féministe » me parait problématique.

Ce n’est donc que dans une perspective très claire de travail sur soi et contre les hommes, qu’un groupe d’hommes aura du sens.

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Sur le sexisme ordinaire

Je suis tombé par hasard sur une lettre à un « Cher sexiste ordinaire », à qui il est réclamé la restitution d’une série de droits et libertés dont les femmes sont spoliés ; liberté de s’habiller comme elle l’entend, liberté d’aller et venir dans l’espace public en toute sécurité, droits à des relations saines sans intention de prédation, liberté de laisser féconder son utérus ou non, sans s’étendre sur le droit à l’égalité de salaire, etc. Cet article est ici.  Il est de Maëva Gardet-Pizzo (journaliste pigiste et blogueuse). J’ai voulu le commenter pour discuter ces questions. Voici donc ma réponse.

Chère citoyenne ordinaire (1),
Le contenu de votre lettre m’a interpellé. Serais-je donc un sexiste ordinaire ? D’autant que je m’apprête à vous contredire en partie.
Vous attendez de moi une indifférence à votre manière de vous vêtir. « Après tout, ce ne serait qu’aligner nos règles du jeu. En effet, pour ma part, je ne m’accorde pas le pouvoir de me prononcer sur vos choix de chemises, t-shirt ou autre accoutrement aussi douteux qu’il soit », dites-vous. Je crains que vous ne fassiez fausse route. Car, en tant qu’homme, je ne ressens pas plus une liberté de m’habiller comme je veux. Bien sûr, la diversité d’habillements habituels s’est grandement accrue avec le temps, si l’on songe à l’obligation de ne s’habiller qu’en noir, qui s’est imposée vers 1830. L’apparition du ‘jeans’, puis du ‘tee-shirt’ fut une révolution. Mais aucune liberté finalement ne règne. Il est des lieux où la cravate s’impose, d’autres ou le short est indécent, et partout, de tels codes d’habillement ‘normal’ se répandent, que ce soit dans la ‘Haute’, dans la ‘Bande’, dans l’Alternatif, chez les Punks comme chez les tennismen. Et souvent, des normes de marques commerciales s’ajoutent au code général. Le « décontracté » est un style contraint !
Il ne s’agit pas de la pression du regard féminin sur l’homme, vous avez raison : les femmes ne jouissent assurément pas d’un tel pouvoir — et elles vont considérer autant l’harmonie du choix de couleurs, de textures, que de la liberté prise ou du respect des codes. Mais corrélativement, le regard masculin qui cherche à discriminer assurément, à pratiquer l’irrespect (et la misogynie) n’impose pas vraiment un code de base. Le code féminin de base est possédé par les femmes ! Il est asséné par les magasines féminins ! C’est un code social, partagé par les femmes, et ce sont elles les premières à jeter le regard sur leurs sœurs, à demander conseil à leurs amies, etc. Ce n’est pas très différent chez les jeunes hommes (plus tard, l’épouse devient souvent habilleuse en chef). Bref, les pairs rappellent la norme.
Que cherche alors l’homme à imposer par le regard ? Son pouvoir. D’abord son pouvoir de dénigrer (le corps), de détruire (la renommée), de rabaisser (plus bas que sa propre insignifiance). Ensuite son désir. Son pur désir de posséder. De vous réduire donc à l’état de chose, de prendre votre liberté toute entière. Oui, vous avez raison, ce n’est aucunement de l’amour.
Or le code de base féminin répond à cette double imposition du pouvoir et du désir. Il les reflète. Dans notre société, l’exigence de nudité de la femme (l’épaule, la poitrine, la jambe, le pied…) est forte, et fortement admise, et largement pratiquée. Et unilatéralement. Cela correspond davantage au désir masculin. Dans d’autres sociétés, la femme est cachée, enfermée ou voilée. C’est l’expression du pouvoir masculin, qui réduit également la femme à un objet (de désir) et qui interdit qu’il soit montré publiquement. Le patriarcat, profondément misogyne (c’est à dire qu’il n’admet pas de considérer les femmes comme des êtres humains de même valeur et de même liberté — et donc de même pouvoir), régit le comportement des femmes. Donc leur liberté. Mais pas entièrement leur liberté d’habillement, car une norme sociale partagée de l’habillement est aussi à l’œuvre.
En conclusion, votre attente d’une « indifférence » masculine comme symétrique et juste est illusoire.

De plus, il ne vous aura pas échappé que l’habillement masculin et féminin se distinguent fortement. L’affaiblissement récent de cette exigence par l’adoption de styles masculin par les femmes constitue d’ailleurs un progrès (le port du pantalon leur fut refusé par la loi, jusqu’il y a peu). Car les deux principes sociaux qui régissent l’humanité sont l’instauration du clivage entre les sexes et de la différence de valeur entre les sexes. (Je fais référence ici à Françoise Héritier). Du berceau jusqu’à la tombe. Ce clivage et cette hiérarchie sont perpétués fortement, par tous les moyens. Et les hommes en sont évidemment les gardiens. La liberté est ici quasi nulle, autant vous prévenir ! Et pourtant ce sont bien ces deux principes que nous voudrions rendre plus légers, comme secondaires, en affirmant l’égalité entre tous/toutes les êtres humains. Autant vous prévenir, la montagne est haute, et la pierre est lourde. Même si je suis moi aussi à souhaiter cette évolution. Il n’est pas adéquat dès lors de parler de « restitution ».

Et des relations saines, dites-vous. Je vous soutiens vivement. Car le harcèlement masculin est à nouveau l’expression du pouvoir et du désir d’objet. Et s’il n’obtient pas ce qu’il veut par le compliment, il passe à un mode de dénigrement décuplé par l’injure. Il voulait que vous cédiez à ses avances mais, si vous dites non, il vous traite de ‘pute, conasse…’ parce que vous protégez votre réputation justement face à l’œil masculin. Et souvent le harcèlement est une pratique de l’homme ‘devant ses frères’, ses pairs. C’est pour lui un exercice de virilité, et une confirmation de celle-ci à ses yeux et aux yeux des autres hommes. Dès lors un « non » n’est pas entendu comme « une proposition aguicheuse » (je vous cite) mais comme un défi à mon pouvoir et mon désir. Bien sur, les harceleurs sont les autres, et je ne me comporterai pas ainsi. Car je me maîtrise et j’apprécierais que vous vous en rendiez compte… mais n’ayez aucune illusion : la maîtrise n’est qu’un effort de contrôle, elle ne change ni mon regard, ni mon impulsion de comportement. Pour m’en défaire vraiment selon votre souhait, il faudrait que je sois autre chose qu’un homme (un homme, c’est-à-dire un hétéro dominant qui s’en fout d’être un être humain qui se respecte). Méfiez-vous donc de moi, même avec l’étiquette de pro-féministe.

J’arrête ici. Non, un mot encore sur l’utérus. Car cet organe a évidemment une valeur bien plus grande que le Priape masculin (mon correcteur m’impose la majuscule !) pourtant célébré : la capacité à reproduire l’humanité. Le travail pervers du masculin est sans doute de renverser cette prééminence, et de se rendre indifférent à votre utérus, à son cycle et à son travail. Car cela ferait dériver son regard de pouvoir et de désir. Pour autant, ce n’est pas l’homme unilatéralement qui vous impose la fécondation : comme avec le vêtement, c’est plutôt la société qui se préoccupe de vous marier, de vous faire accoucher d’enfants et de les amener à l’âge adulte. C’est à dire aussi à vous mettre sous la domination d’un homme (et d’un seul) qui vous gardera, donnera son patronyme à vos enfants, et qui profitera de vos services contraints pendant qu’il jouit de loisirs. Oui, c’est une règle sociale  qui s’impose à tous, mais où le principe de hiérarchie s’exprime entièrement.

Chère citoyenne, je crains de ne pouvoir vous restituer grand chose, ni de pouvoir me libérer du sexisme ordinaire. Mais je me soigne !

(1) L’usage d’un ‘Ma-dame’ ou d’un ‘Ma-demoiselle’ m’a paru sexiste, d’autant plus avec un « chère » en accompagnement.

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Ne dites pas « j’aide ma femme », mais dites…

Un ami est passé à la maison cet après-midi. Autour d’un café, on parlait de la vie, des choses du quotidien et, à un moment donné, je lui ai dit : « Attends deux minutes, je fais la vaisselle et je reviens.”

Il m’a regardé comme si je venais de lui dire que j’allais construire une bombe… Alors il m’a dit sur un ton aussi admiratif que perplexe: « Heureusement que tu aides ta femme. Moi, je n’aide pas la mienne, parce que quand je le fais, je n’ai aucune reconnaissance de sa part. Par exemple, la semaine dernière, j’ai passé la serpillière, et même pas un merci.”

Je me suis assis à nouveau devant lui et je lui ai expliqué que je n’aide pas ma femme. En réalité ma femme n’a pas besoin d’aide, elle a besoin d’un compagnon. Il ne s’agit pas d’une aide, nos tâches sont partagées.

J’habite avec elle à la maison, donc, c’est normal que je nettoie la maison car je la salis également.

Je n’aide pas ma femme à cuisiner parce que moi aussi j’ai besoin de manger, donc, il est nécessaire que moi aussi je cuisine.

Je n’aide pas ma femme à faire la vaisselle, je le fais car moi aussi j’utilise des assiettes, des verres et des fourchettes quand je mange.

Je n’aide pas ma femme avec les enfants, parce qu’ils sont mes enfants aussi et que c’est mon obligation de père.

Je n’aide pas ma femme à laver, étendre ou plier les vêtements, je le fais car le linge est aussi le mien et celui de mes enfants.

Je ne suis pas une aide à la maison, je suis une partie de cette maison.

Et, concernant la reconnaissance, j’ai demandé à mon ami quand avait-il remercié sa femme pour la dernière fois après qu’elle ait nettoyé la maison, lavé le linge, changé les draps, donné le bain aux enfants, cuisiné et organisé tout le reste…

Est-ce que tu lui a dit merci ? Un vrai merci , du type : « Wahou ma chérie !! Tu es fantastique ! »

Cette histoire te paraît absurde ? Bizarre ? On a beaucoup de gens qui sont toujours machos et qui croient que les femmes ont l’obligation de tout faire sans qu’ils lèvent le petit doigt.

Remercie ta femme de la même façon que tu aimerais être remercié. Donne un coup de main, comporte-toi comme un vrai homme, un vrai compagnon et pas comme un hôte qui vient juste manger, dormir, prendre sa douche et satisfaire ses besoins sexuels…

Sentez-vous à la maison. Dans votre maison ! Le véritable changement dans notre société commence dans nos foyers, c’est avec nos actions qu’on apprend aux enfants le vrai sens de la vie.

*

**

Ce court article a fait le buzz sur le Web, sous le titre « Je n’aide pas ma femme ». Il est apparu fin janvier, provenant d’un pays d’Amérique Latine, et a été traduit de l’espagnol ; et sa traduction en français, d’abord faible, a été améliorée. Aucun auteur ne l’a revendiqué. Venant d’une région du monde pourtant prétendue comme spécialement ‘machiste’, voilà un texte qui manifeste une évidence qui ne saute pas aux yeux… des hommes. D’où son efficacité.

Il prend les hommes à contre-pied, ces hommes qui croient que le fait d’aider sa femme est de leur part un immense effort et un immense progrès, suffisant pour proclamer que l’égalité femme/homme est acquise, et qu’il ne faut pas « en rajouter » ! Il y a donc encore du boulot…

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Des propos sexistes ? ou « racistes anti-Sud » ?

Un dirigeant européen a fait dans la presse allemande la déclaration suivante :

« Durant la crise de l’euro, les pays du nord ont fait montre de solidarité avec les pays touchés par la crise. En tant que social-démocrate, j’accorde une importance exceptionnelle à la solidarité. Mais on a aussi des obligations. Je ne peux pas dépenser tout mon argent en schnaps et en femmes et ensuite vous demander de l’aide »…

Et les pays du Sud, Portugal et Espagne en tête, ont protesté que ces paroles étaient « racistes » en blâmant tous les pays du Sud. Il est vrai que, depuis le début de la crise, on a accusé ces pays d’avoir abusé du crédit… au moment où c’était très normal.

Mais personne n’a jugé utile de relever que ces propos ne trouvent rien à redire au fait de « dépenser son argent en femmes », c’est à dire d’avoir recours à la prostitution, crime mis au même niveau que de s’offrir une bouteille d’alcool. C’est juste une question de rigueur budgétaire !

Comme c’est l’habitude aujourd’hui, le dirigeant a exprimé des regrets « conditionnels » : « Si certaines personnes ont été choqué par ces paroles, je le regrette ». Il n’y a là aucune excuse, aucune reconnaissance d’une faute. Mais le regret que certains font des interprétations que l’auteur n’avait pas faites. Et il a déclaré ne vouloir aucunement démissionner, puisqu’il ne voit aucun racisme.

Espérons que ce sexisme évident fasse l’objet d’une action du Parlement européen, comme celle qui a été récemment menée contre un député sexiste.

 

 

 

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Encore un assassin conjugal escamoté…

Voici le titre d’une dépêche selon Le Soir de Bruxelles de ce 22 mars 2017 :

France: trois enfants et leur mère retrouvés morts après le suicide du père

Ne concluez pas trop vite qu’un assassin a profité de la disparition du père pour faire une tuerie à l’insu de son plein gré. Non. Ni qu’il y a eu une fuite de gaz. Ces conclusions logiques issues du titre n’ont pas raison d’être. C’est faire trop d’honneur à ce père qui n’en est pas digne… La vérité est plus crue et plus nette avec un titre simple :

Un homme tue son épouse et ses trois enfants avant de se suicider

Et la dépêche précise : L’homme a laissé une lettre dans laquelle il avoue avoir tué sa famille.

Et pourquoi cette vérité est elle si dure à dire, pourquoi faut-il la dénier et prétendre que les femmes trouvent la mort (voir le précédent billet) et qu’on les trouve mortes ? Pourquoi la connivence entre hommes à travers les continents et les ondes (ce crime s’est déroulé à 800 km de Bruxelles) doit-elle en arriver à ce déni de réalité ?

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Dès le 9 mars, « les femmes trouvent la mort », disent les hommes à nouveau : il faudra plus qu’une « Journée de la Femme » pour qu’ils changent…

(Modification : titre amélioré ; lien réparé et révélé en fin d’article)

C’est juste une anecdote, mais elle en dit long sur la vision masculine des femmes.

Un accident est survenu ce matin dans la banlieue de Bruxelles. Selon la dépèche, trouvée dans La Libre de ce 9 mars,

« Un accident mortel est survenu ce matin, à Anderlecht, au croisement de la rue de Birmingham et de l’avenue François Malherbe », annonce rtl.be, ce que confirme la porte-parole de la zone de police Midi, Marie Verbeke. (…) Un expert est en train de travailler sur place pour comprendre les circonstances de l’accident. La femme, dont l’âge est inconnu, a été percutée de plein fouet, dans le virage. « Le chauffeur du bus est sous le choc et n’a pas encore pu préciser les détails des événements », précise la police.

De ces détails, on peut conclure qu’il s’agit d’un accident entre un bus et un piéton (ce n’est pas précisé d’emblée dans le texte). Et que ce piéton est une femme.

Et comment pensez-vous que le préposé (masculin, à n’en pas douter) au titrage des articles a voulu résumer l’affaire ? Tenez-vous bien, si vous êtes lecteur de ce blog : et passez votre souris ici. Il s’agit sans doute d’une vieille expression populaire (Belgique et France) pour une personne accidentellement écrasée. Mais cela n’est plus d’usage courant. C’est devenu totalement inconvenant. Et ici, manifestement sexiste. Trop souvent, quand une femme est tuée, la cause disparait, le responsable s’efface, la femme a une attitude inadéquate. Et ce n’est pas une journée de la femme qui pourra changer cela.

(Vu la rupture momentanée du lien, le titre de l’article est donné ici : « une  femme décède en passant sous un bus ». Et je me souviens soudain que l’expression populaire est double, car d’une femme à la sexualité « légère » — d’un point de vue masculin ! –, on disait que « le tram lui est passé dessus » ou, pire,  « il n’y a que le tram qui ne lui est pas passé dessus ». Ce qui me confirme que l’expression est absolument sexiste, même dans l’usage macabre de ce titre d’actualité).

 

 

 

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Face au féminisme radical, quatre positions-type chez les hommes (Léo Thiers-Vidal)

Je suis en train de lire la thèse de Léo Thiers-Vidal, De « L’ennemi principal » aux principaux ennemis (L’Harmattan 2010), qui est très inspirante sur l’analyse de la position des hommes vis-à-vis de leur propre genre. Je publie ici d’abord une courte citation, qui résume bien sa « base de départ » (les 121 pages de la première partie). A partir de là, il examine comme hypothèse l’affirmation que les hommes, dès le plus jeune âge, sont conscients qu’ils dominent les femmes et que c’est même ce qui définit le genre masculin, comme position sociale vécue. Il s’agir du chapitre IV (p. 141 à 162), qui entame la deuxième partie. (On remarquera que je cite bien les auteurs donnés en référence, mais sans préciser le livre et la page, ce n’est pas le lieu dans cet article).

« L’analyse matérialiste des rapports de genre révèle que les hommes exploitent la force de travail des femmes (Delphy), s’approprient le corps des femmes (Guillaumin), monopolisent les armes et les outils au détriment des femmes (Tabet), domestiquent la sexualité des femmes et exploitent les capacités reproductives des femmes (Tabet), hétéro-sexualisent les femmes (Wittig)… ainsi qu’ils contrôlent la production du savoir (Le Doeuff, Mathieu). Ces pratiques masculines inter-reliées créent et maintiennent deux « classes de sexe ». Ces « classes de sexe », les hommes et les femmes, (dont les principes organisateurs respectifs sont la masculinité et la féminité) sont des groupes sociaux opposés et mutuellement constitués : l’un ne peut exister sans l’autre et le lien fondateur de ces classes est celui de l’oppression d’un groupe social par l’autre. (…) Certains agents humains ont donc progressivement pris le pouvoir sur d’autres agents humains ; ils se sont octroyés le droit – et l’ont inscrit dans les lois régulant les pratiques humaines – de contrôler d’autre agents humains afin d’augmenter leur bien-être matériel et mental. Il en ressort logiquement que « la position des femmes est structurellement différente de celle des hommes et les réalités des vies des femmes sont profondément différentes de celles des hommes » (Hartstock, 1987, p.158). »
Léo Thiers-Vidal, De l’ennemi principal aux principaux ennemis – Position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination », p.163 (publié chez L’Harmattan en 2010).

Thiers-Vidal part de l’idée que les dominants ont une difficulté à « travailler de manière critique leurs positions et pratiques d’oppression » (p. 141). (Un autre thème de sa thèse, non abordé ici, est leur difficulté à produire du savoir, par exemple sur le genre, sans s’interroger sur les biais qui sont créés par leur point de vue faisant partie du problème). Il constate que les féministes radicales estiment que les hommes n’ignorent pas leur position : « ils voient très bien, sont conscients du fait qu’ils oppriment les femmes » et cite neuf extraits à ce propos, dont je ne reprends que deux courtes citations :

  • « Les hommes pourtant le savent parfaitement [qu’il existe un rapport de sexage] et cela constitue chez eux un ensemble d’habitudes automatisées, à la limite de la conscience claire, dont ils tirent quotidiennement, aussi bien hors que dans les liens juridiques de l’appropriation, des attitudes pratiques qui vont du harcèlement pour obtenir des femmes des services physiques à un rythme ininterrompu (..) à l’exercice éventuel de voies de fait contre notre intégrité physique et notre vie » (Guillaumin 1992, p.80).

  • « La violence idéelle, celle des idées légitimant la domination, n’est pas présente en permanence dans la conscience des femmes (dans l’esprit du dominant, oui) » (Mathieu, 1991, p.209).

Il construit dès lors l’hypothèse (qu’il va par la suite « démontrer » par un travail d’enquête) que les hommes sont conscients de dominer les femmes. Mais il fait rapidement un aveu :

« Il est important de dire qu’il n’est pas facile de recevoir l’énoncé « Les hommes savent parfaitement qu’ils dominent les femmes » (Wittig, 2001) – notamment le renvoi à une domination agie intentionnellement – et mon propre travail dans cette partie [de l’ouvrage] reflète souvent la tension intérieure permanente ressentie en effectuant cette recherche. Comment peut-on comprendre pleinement ces énoncés, tandis que la majorité des hommes se vivent comme des êtres éthiques, un minimum soucieux de ne pas être/sembler injustes envers les autres ? Or affirmer ainsi que les hommes savent parfaitement qu’ils dominent les femmes semble très contre-intuitif et rencontre donc de fortes résistances. »

C’est cette interrogation qui l’amène à proposer quatre modalités d’accueil de cet énoncé, où une certaine cohérence de l’identité éthique peut être assumée. C’est pour lui une clarification par rapport à sa propre position (dans la dernière modalité). Mais « ces typifications peuvent également être considérées comme des façons d’appréhender les ennemis principaux que sont les hommes : en fonction de leurs rapports vécus respectifs, un rapport de force particulier s’impose[ra]. »

1.

Il y a d’abord les masculinistes heureux, qu’il appelle les tenants du « masculinisme explicite ».

« Dans ce modèle, les hommes ont adopté une attitude éthique – un système de valeurs – explicitement masculiniste, et ont l’intime conviction que leurs pratiques sont moralement justes, autrement dit que l’usage masculiniste des femmes n’est pas répréhensible. Il ne s’agit donc pas d’une absence d’éthique puisque, selon ce système de valeurs, les femmes sont là pour les hommes et aucun usage raisonnable – de leur point de vue – ne leur est interdit moralement (cfr. la majorité des écrits masculins préalables aux écrits féministes). » (p.148)

Et il déniche dans un recueil féministe de 2000 (Collin et allii) des phrases-type qui illustrent cette attitude, qu’elles tirent argument de la nature humaine ou du désir de pouvoir, dont cette phrase de Proudhon : « L’homme sera le maître et la femme obéira » et encore « Là ou la virilité manque, le sujet est incomplet ; là où elle est ôtée, le sujet déchoit : l’article 316 du Code civil en est la preuve » (article relatif à la reconnaissance et à la déchéance de paternité, semble-t-il pour cette époque).

2.

Il y a ensuite les masculinistes de la différence, qu’il appelle tenants d’un « masculiniste implicite ».

« [Les hommes] ont également la conviction d’agir de façon juste en traitant les femmes différemment des hommes tout en refusant cette fois-ci l’idée de domination, puisqu’ils ont intégré à leur éthique une notion d’ « égalité dans la différence » et incluent les femmes dans la qualité de pairs moraux. Ils intègrent des limites à leur comportement en fonction des femmes qu’ils définissent désormais comme ayant des intérêts propres et indépendants. Ils ont néanmoins en commun avec les hommes explicitement masculinistes le fait de maintenir un traitement spécifique des femmes, considéré comme légitime, de par la nature spécifique et complémentaire des hommes et des femmes. (…) Ils « savent » avec résistance, malgré eux – tout en disant qu’ils ne savent pas, ils savent, ne veulent pas savoir mais savent quand même – que l’éthique adoptée fonctionne comme un discours de justification, une idéologie voilant la réalité. » (p.150)

Il dit encore que « cette interprétation [lui] semble très applicable aux sociétés ayant connu des mouvements féministes puissants et qui ont été obligées d’intégrer au niveau du discours une notion d’égalité tout en maintenant la quasi-totalité des pratiques masculinistes ». Et il ajoute : « Ce positionnement masculiniste implicite (…) semble toujours décrire l’état de fait contemporain. (…) Les lectures (…) de ce type de positionnement masculiniste implicite invitent à considérer la mise en place progressive d’un voile sur la nature politique des rapports de genre au bénéfice d’une idéologie bourgeoise de « la différence des sexes »  ou encore « ils ont une conscience escamotée d’imposer certaines pratiques aux femmes ».

3.

En troisième lieu, vient le type de l’anti-masculiniste abstrait, tenant de l’« anti-masculinisme désincarné ».

« Le pro-féminisme (…) exprime déjà à travers son appellation une analyse désincarnée : soutenir depuis une extériorité non problématisée le féminisme et les féministes plutôt qu’attaquer le masculinisme tel qu’il est agi par tous les hommes (Daguenais et Devreux 1998). Le « pro » [-féministe] exprime ainsi une tendance à ne pas poser le regard sur celui qui porte le discours politique et/ou scientifique. (…) De quelle façon peuvent-ils alors recevoir l’énoncé féministe affirmant qu’ils sont conscients de dominer les femmes ? Probablement avec autant de résistance. Si de nombreux hommes ont intégré l’éthique de la différence, d’autres ont intégré une éthique égalitariste de type libéral reconnaissant l’existence d’inégalités sociales. Or cette reconnaissance est relativement « désincarnée », c’est à dire que les rapports de genre sont prioritairement perçus comme le fruit d’institutions (école, famille, État) et d’une socialisation pensée en terme de rôles de sexe (Welzer-Lang 2004, Bourdieu 1998). L’éthique anti-masculiniste adoptée peut alors être considérée comme désincarnée, de par le fait que les hommes ne s’intègrent pas eux-même dans l’analyse en tant que sujets actifs, voulant et conscients, qui investissent certains comportements plutôt que d’autres en fonctions d’objectifs précis. Cette éthique « implique la négation de leur propre agentivité dans le maintien de la domination » (McMahon 1993). (…) Si ces hommes savent bien que les hommes dominent les femmes, ils l’envisagent comme un fait sociopolitique actuel – produit de rapports sociaux passés et présents dont ils ne s’estiment pas responsables – c’est à dire comme quelque chose qui existe « malgré eux », comme « la reproduction sans agent d’une structure sociale » (McMahon 1993). (…) Cela prend souvent la forme d’une distinction entre virilité problématique et masculinité non-problématique : ils cherchent à sauvegarder la masculinité en la distinguant d’une virilité aliénante, source d’oppression des femmes (Welzer-Lang 1999, Bourdieu 1998, Dejours 1988, Duret 1999). »

4.

Les anti-masculinistes concrets, tenants de l’anti-masculinisme incarné, constituent le dernier type.

« Ils s’opposent à l’oppression des femmes et reconnaissent qu’il sont activement impliqués dans (et bénéficiaires de) cette oppression. (…) Ils ne cherchent pas à sauvegarder la masculinité en la distinguant d’une virilité aliénante. Reprenant l’analyse abolitionniste du genre, ils prônent l’abolition de la masculinité, « la fin de la masculinité », ils refusent de continuer à agir comme des hommes (Stoltenberg 1990), tout en reconnaissant simultanément qu’ils sont construits sociopolitiquement comme membres du groupe oppresseur. Ils reconnaissent ainsi que la position vécue masculine est une position vécue spécifique, celle d’oppresseur (…). Or l’éthique adoptée est très probablement le fruit de nombreuses tensions psychiques, affectives et sociales, ainsi que de confrontations avec des féministes qui ont permis à ces hommes d’intégrer de façon plus incarnée l’anti-masculinisme à leur éthique. Il est peu probable que ces hommes aient pu percevoir de façon accrue le vécu opprimé des femmes sans éprouver des sentiments de culpabilité plus ou moins paralysants (Kahane 1998) et sans altérer de façon sensible leur image de soi. Aussi l’énoncé féministe qu’ils sont conscients de dominer les femmes restera probablement difficile à recevoir : d’une part, ces hommes auront tendance à minimiser leur propre domination consciente des femmes (actuelle et passée) par souci égoïste de conserver une image positive de soi, et de survaloriser leur propre parcours et actes critiques. D’autre part, ils tiendront à percevoir la réalité masculine concrète (collègues, amis, famille) de telle façon à ce que celle-ci ne soit pas trop sombre, trop violente à vivre afin qu’ils puissent maintenir des liens au sein d’un réseau andro-social. Or reconnaître l’aspect conscient et désiré de cette domination contribue grandement à noircir le tableau, à remettre en cause ce qui fonde leur identité et communauté de pairs tout en offrant des outils d’action plus pertinents. » (p. 158).

Pour conclure, Léo Thiers-Vidal revient à l’énoncé « les hommes savent qu’ils dominent les femmes ». Il estime que travailler cette hypothèse est fructueux, instructif ; que l’énoncé a une valeur heuristique.

« C’est peut être précisément dans la mesure où cet énoncé est contre-intuitif du point de vue masculin qu’il importe de le considérer avec plus d’attention. La contre-intuitivité de l’énoncé – la résistance qu’il rencontre aujourd’hui de la part des hommes, comparée au positionnement masculiniste explicite – révèle la doxa contemporaine de « l’égalité déjà-là » (Delphy 2004) qui empêche de penser une oppression qui perdure, malgré les modifications législatives et sociétales des dernières décennies. Elle relève également ce qui pourrait être le nœud d’un « sens » masculin contemporain, basé sur un différentialisme naturaliste hétérosexuel : la conviction que l’oppression est exercée « malgré soi », « à l’insu de son plein gré ». (…). à l’opposé de cette doxa, le positionnement anti-masculiniste incarné propose d’abolir la ressource identitaire masculine – « de mettre fin au genre tel que nous le connaissons » (Ridgeway 2000) – à travers une transformation des pratiques, en particulier hétérosexuelles, des hommes vis-à-vis des membres du groupe social opprimé. Cela exige des hommes qu’ils fassent le deuil d’une perception positive de soi et de leurs pairs, qu’ils reconnaissent le caractère épistémologiquement limité et biaisé de la position vécue masculine et qu’ils acceptent de se vivre sur un mode dissocié, contradictoire, décentré et structurellement illégitime. » (p. 162).

Je pense également que les quatre types mis en évidence par Léo Thiers-Vidal ont une grande portée et qu’ils réclament chacun « un rapport de force particulier ».

Il me semble qu’il faut être attentif à cette idée que le masculinisme de la différence permet aujourd’hui de maintenir la quasi-totalité des pratiques masculinistes (pt.2) avec une conscience ‘escamotée’ de dominer les femmes. Et que l’anti-masculinisme abstrait permet de reporter l’oppression sur le système social, sans se percevoir comme agent actif de l’exercice de cette domination, dans sa vie intime ou publique. L’inertie globale des hommes à vouloir changer de comportement et de posture en fonction du féminisme provient sans doute de ces positions « en retrait », « en défense », en se détachant du machisme explicite. Il est utile d’être « anti-masculiniste », mais c’est très loin d’être suffisant. On pourrait relier les dénonciations très variées que font les femmes à propos des hommes à ces différentes positions stratégiques masculines, en les distinguant mieux pour leur donner plus d’efficacité. Il y a par exemple des articles critiques récents qui visent l’attitude « pro-féministe » qu’il faudrait relier avec le type « anti-masculiniste désincarné » de Léo Thiers-Vidal.

J’espère produire plus tard d’autres expositions synthétiques de ce travail important. Et que ce soit cohérent et lisible. Il faut parfois, en sautant les paragraphes, perdre certains développements pour contourner des concepts sociologiques qui ont leur valeur dans un travail universitaire, mais qui pourraient rebuter le lecteur visé par ce blog.

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Un masculinisme chrétien, … traditionnel mais revisité

Ce fut pour moi une surprise, et c’est à la réflexion tout à fait normal.

Des « retraites pour hommes » sont proposées à Paray-le-Monial par un curé, le Père Alain Dumont, membre de l’Emmanuel et curé de Saint-Symphorien-en-Côte-Chalonnaise. (Par ailleurs, des « retraites pour femmes » sont aussi proposées dans la même inspiration). Depuis l’an 2000, ces retraites pour hommes ont été suivies par un millier d’hommes, dans divers lieux de France. Ce n’est pas beaucoup, mais c’est en demande croissante, avance l’interview que je commente et que j’ai trouvé ici.

Quel est l’argumentaire de ces « retraites pour hommes » d’un week-end ? Écoutons le prédicateur :

« La Bible est un réservoir fantastique de figures d’hommes qui se sont laissé enseigner par Dieu sur leur identité masculine. Tous n’étaient pas parfaits, loin de là, mais ils tenaient la main de DIEU, et ils se sont révélés de véritables héros dans le quotidien de leur vie. Ils avaient leurs combats, leurs doutes, leurs questionnements, et Dieu, comme un Père, leur a appris le goût de la victoire alors même que tout semblait se dérober sous leurs pas. Alors nous nous mettons à leur école pour découvrir ce qu’est un homme, un père, un époux, un frère, un ami… »

Il est donc proposé de se mettre à l’école d’hommes de l’époque de Jésus-Christ, il y a quelques 2000 ans, et d’autres hommes d’époques bien antérieures et de sociétés très diverses (des mythes de la création – la Genèse – et de la purification – l’arche de Noé – ont été empruntés par les juifs à la culture de Babylone où ils étaient en exil). Tous ces récits sont imprégnés d’un esprit de patriarcat et de domination masculine fortement affirmé. Les héros et leurs dieux sont des hommes. Et celui qui a orienté le discours du texte sacré chrétien, Paul de Tarse, est connu pour sa misogynie. On ne voit pas comment ces « retraites » pourraient faire autre chose qu’affirmer le « masculinisme », cet état d’esprit qui veut perpétuer la domination masculine, se centrer sur l’intérêt des hommes et refuser toute référence au féminisme.

Mais peut-être est-ce bien l’intention, de refuser le féminisme ? Voici pourquoi, nous dit-on, il est important de se retrouver entre hommes pour ces réflexions :

« Le langage d’aujourd’hui — y compris dans l’Église — est devenu très féminin. Beaucoup d’hommes n’y trouvent plus leur compte. Sans porter de jugement de valeur, il importe de se rappeler qu’il y a une manière masculine de parler, de se parler, qui est différente de la manière dont les femmes parlent et se parlent. Il faut les deux, mais cela fait du bien, parfois, de ne pas les mélanger. »

Comme cela est dit subtilement ! N’ayons pas peur d’interpréter : « Le discours d’aujourd’hui – y compris dans l’église catholique – est devenu très féministe ». Car il n’y a pas d’autre interprétation à cette phrase ! L’intention est donc de développer un discours qui parle aux hommes de leur « goût de la victoire » et de leur « héroïsme ». Et qu’il faut prendre comme une « parole de Dieu ».

Bien sûr, il est possible de faire le tri dans les extraits qu’on va lire, de célébrer non pas le père qui est prêt à tuer son fils sur l’autel, mais le bras divin qui arrête son geste.

On évitera de « porter de jugement de valeur » sur le féminisme, nous dit-on. Oui, on peut sans doute approuver les acquis féminins libéraux, la libération de la femme dans la société d’aujourd’hui, et n’en plus parler. Et sans doute laisser dans l’ombre certains de ces acquis comme l’avortement, le divorce (que l’église de Rome ne reconnaît toujours pas). Mais il faut alors aussi éviter les sujets qui fâchent, tels la violence masculine sexuelle ou non, envers les femmes et les enfants, éviter l’exigence de la parité ou toute autre avancée vers le partage du pouvoir dans la société et dans la conduite du ménage. Bref, le vaste domaine de la domination masculine.

Tous ces sujets où les hommes « n’y trouvent pas leur compte » ! Car ils doivent céder du pouvoir et ressentent ainsi une perte d’image qui leur parlait de force, d’héroïsme, de combat…

Voici quelques thèmes qui sont abordés :

  • « Qu’est ce que Jésus attend d’un homme ?
  • On parle beaucoup de la place de la femme, mais comment défendre la place de l’homme dans le monde ?
  • Pourquoi n’a-t-on jamais atteint en France un tel niveau d’incertitude et d’angoisse qu’aujourd’hui?
  • Comment prioriser entre son travail, la vie de famille et ses loisirs ?
  • Et quand je suis au chômage ?
    Quel est le langage dominant de sa femme et pourquoi je ne la comprends pas toujours (et réciproquement) ?
  • Pourquoi dit-on qu’un mariage sur 3 se termine par un divorce et un sur deux lorsqu’il ne s’agit que d’un mariage civil ? Est-ce vrai ? »

Comment des hommes peuvent-ils s’orienter vers une telle régression des valeurs d’aujourd’hui, pour se refaire une satisfaction béate de leur petite personne, au point de nier le féminisme ? Comme on peut le voir dans les subtilités du langage utilisé, il suffit de se laisser faire. Tout sera de la responsabilité de Dieu, de la parole divine : « des hommes qui se sont laissé enseigner par Dieu sur leur identité masculine », « Dieu leur a appris le goût de la victoire », on va « se retrouver soi-même dans la lumière de Dieu », « Dieu est en quête de l’homme, de l’homme debout et fier de ce qu’il est en tant qu’homme. » Tout est dans la volonté de Dieu, un dieu protecteur et exigeant (« qu’est-ce que Jésus attend d’un homme »), un dieu qui enseigne et qui jugera.

C’est pourquoi j’ai dit au début que ce masculinisme chrétien était normal, et en même temps révisité. Normal : parce que tous les textes sacrés sont imprégnés de patriacat. Normal encore : le principe d’une religion (monothéiste en tous cas) n’est-il pas de substituer une volonté supérieure à ma volonté, de développer un discours qui définisse des droits et des devoirs à partir d’un point de vue sacré, non humain ? Et avec le chantage d’un « bonheur éternel » ? (en réalité l’espoir d’une survie de la personne, du moi et de son ego, quand la mort est ressentie comme insupportable…).

Et ce discours est sans arrêt revisité, modernisé, réinventé. Pour s’adapter à l’époque, pour résister parfois à la dérive de la société ou la corruption de l’église elle-même, pour se « réformer ». Mais sans perdre les fondements du texte sacré, les « normes » et leur caractère patriarcal, centré sur la gloire de l’homme.

Ce qui me paraît dangereux, c’est que cette démarche de « retraite » propose une régression sociale basée sur la religion et combattant un ennemi (ici le féminisme). On peut estimer que c’est une démarche de « radicalisation » qui s’adresse à des hommes en désarroi social mais en recherche de religieux.

Je parle de radicalisation, car cette démarche me paraît proche de ce que l’on invoque à propos de « l’islamisme » : certains religieux tiennent des discours de régression, de refus de la société d’aujourd’hui, à partir des textes sacrés prônant des comportements inadaptés à notre siècle. Et cela vise spécialement les personnes en désarroi.

Bien sur, il y a des cercles plus ou moins restrictifs, plus ou moins violents qui tournent autour des églises et des religions.

Mais les religions ont un problème avec le masculinisme et ne paraissent pas prendre un chemin d’ouverture au féminisme avec ce genre de démarche !

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Un an après les évènements de Cologne

(Nouvelle version, avec un complément)

On en a plus guère parlé. « Il faudra se contenter de cela » avais-je écrit, et on a effectivement pas reçu les réponses attendues d’une enquête de police : regroupement spontané et informel ou réseau organisé ?

Aujourd’hui, jour anniversaire, le journal Le Point a interrogé une féministe allemande « historique », Alice Scharzer, qui estime que « Cologne a été une guerre sexuelle ». On trouvera (contre payement) l’article ici.

J’en reprends quelques extraits que j’ai repris du site Sans compromis féministe progressiste. qui publie l’article entier. Mais il apparait que l’article a été un peu charcuté par le magazine, avec des questions manquantes qui troublent la lecture.

Dans le livre Der Schock, la septuagénaire a expliqué que les agresseurs sont des « adeptes fanatisés de l’islam de la charia »… Plusieurs féministes plus jeunes et antiracistes lui ont reproché cette attitude proche de l’idée de « choc des civilisations », qui est loin de l’antiracisme attendu. (Je n’évoque pas les éléments de cette polémique).

Depuis février-mars nous avions une idée assez claire de ce qui s’était passé, plus encore aujourd’hui. Voici les faits : plus de 2 000 hommes se sont rassemblés ce soir-là, sur une place de Cologne, éloignée des lieux de fête. Ils étaient en grande majorité algériens et marocains, un tiers d’entre eux étaient sans-papiers. Ils ont mis en pratique une méthode bien connue au Caire ou dans le Maghreb, le « cercle d’enfer ». Leur but était d’humilier les femmes et de chasser ces « putes » des lieux publics. Pour elles, c’était l’enfer, d’autant plus que la police qui était totalement débordée n’a pas pu les protéger. La majorité de ces hommes n’étaient pas de Cologne. Ma thèse est qu’ils se sont donné rendez-vous par mobile et Internet. Cela se confirme. Mais il ne faut pas imaginer une organisation stricte et hiérarchisée. Plutôt un rassemblement informel de petits délinquants islamistes, défenseurs d’un « djihad d’en bas », comme le dit Gilles Keppel. L’Allemagne est en train de prendre conscience de ce phénomène. J’ai parlé il y a quelques jours avec le nouveau chef de la police de Cologne, M. Mathies.

(…) Cette nuit de la Saint-Sylvestre à Cologne a révélé une violence d’un nouveau genre : une action collective, en public, sur la place centrale de la ville et sous les yeux de la police.

Elle est ensuite interrogée apparemment sur le texte de Daoud dans Le Monde (que nous avons cité dans notre « dossier Cologne »), disant que l’Islam a un problème avec les femmes :

Je suis entièrement d’accord avec lui ! Dans mon livre Le Choc – paru en mai et malheureusement toujours pas traduit en France – je publie le texte de Daoud à propos de la Saint-Sylvestre, ainsi que des textes de trois femmes et hommes musulmans qui tombent d’accord pour dire que cette action revêtait un caractère éminemment politique.

(…) Susan Brownmiller dans Against Our Will (1975) et beaucoup d’autres après elle, ont démontré que les viols en temps de conflit sont une arme de guerre. Et Cologne, c’était justement ça : une guerre sexuelle d’hommes – issus de pays profondément patriarcaux – qui ne reconnaissent ni l’égalité des sexes, ni les mouvements féministes.

Oui, je l’ai compris pendant les journées d’avril 1979 à Téhéran. Depuis, je ne n’arrête pas d’informer sur le danger de l’islamisme – pas de l’islam ! – au coeur de l’Europe.

Je reconnais que je suis assez en concordance avec ce point de vue, sauf complément d’information. Mais je le trouve en même temps présenté sans nuance, à cause de la polémique sur l’antiracisme qui l’accompagne. Je considère qu’il est dangereux (et contreproductif) de rejeter l’opprobre sur des communautés immigrées, et d’autant plus les jeunes parmi eux, en donnant leur origine nationale et sans pouvoir expliquer comment l’islamisme radical les aurait mis en mouvement. Il ne faut pas tomber dans le racisme ; il est contreproductif de stigmatiser des jeunes dans leur ensemble. Mais les faits sont là tels qu’ils se sont passés à Cologne et, avec les nuances nécessaires que j’ai soulignées dans un premier article sur le sujet, et il faut en rendre compte dans leur spécificité. Je trouve aussi que la comparaison avec les viols de guerre est excessive. Mais ce qu’on trouve reproduit à Cologne, ce sont bien des phénomènes de masculinisme répressif qui sont apparus au Caire et en Tunisie durant les journées de ‘révolution arabe’ vécues récemment, parfois dans une collusion entre mouvements islamistes et forces de police ou de l’armée.

Or la question est bien de savoir si il y a un mouvement de masculinisme culturel porté par des milieux islamistes en Allemagne et atteignant des groupes de jeunes magrébins pour les mobiliser dans cette agression organisée. J’en ai trouvé une manifestation équivalente sous forme d’un masculinisme culturel porté par des milieux catholiques ! J’en parlerai dans un prochain article. En faisant un parallèle entre ces deux informations, et mettant en lumière une misogynie radicale d’origine religieuse.

 *        *

Suite au commentaire qu’on lira ci-dessous, et les recherches que j’ai faites, un complément peut être ajouté ici : à Hambourg, un procès a été mené contre trois hommes. La juge a rapidement fait apparaitre que l’enquête avait été menée de manière baclée mais aussi tendancieuse. La femme plaignante, ayant été interrogée sur les détails des interrogatoires, a révélé qu’on lui avait remis à feuilleter un album de photos de ‘suspects’ avant l’interrogatoire, qu’on lui a demandé avec insistance de dire ce que ces hommes avaient fait, alors qu’il n’y avait aucune preuve contre eux et qu’elle ne pouvait reconnaitre un de ses agresseurs. Bien plus, il est apparu que ces hommes, après trois mois de détention, avaient été déclarés libérables par un juge, mais que les autorités (judiciaires ou policières) sont allées en appel pour demander — et obtenir — un nouvel emprisonnement de trois mois. Le seul critère qui avait fait suspecter ces hommes est… la fréquentation d’un lieu de prostitution. Le dossier étant un fiasco, ces hommes ont été innocentés et libérés. L’action de la police a paru scandaleuse. Mais on en a peu parlé dans la presse allemande, semble-t-il, et pas du tout ailleurs.

Les deux articles donnés en lien dans le commentaire me paraissent pourtant aller trop vite en besogne dans leur interprétation, concluant à des faits fabriqués par les médias et alimentés par les discours de police, tant à Hambourg que à Cologne. C’est faire peu de cas des centaines de plaintes enregistrées à Cologne.

Je ne peux que constater que le clivage entre la version de la féministe interviewée ci-dessus et celle portée par les deux articles cités en commentaires interdit en quelque sorte de se faire une opinion nuancée, sans que des invectives excessives n’apparaissent. Ce n’est pas une raison pour s’interdire de revenir sur ce sujet.

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