Dossier Sauvage, encore…

Selon le site d’info Le Monde,

les filles de Jacqueline Sauvage, condamnée à dix ans de prison pour le meurtre de son mari violent, ont déposé vendredi 2 décembre à l’Elysée une demande de « grâce totale », une semaine après le rejet en appel de sa demande de libération conditionnelle, ont annoncé ses avocates. « Une pétition de plus de 300 000 signataires sollicitant la libération immédiate de leur mère a été jointe à cette demande », ont précisé Mes Nathalie Tomasini et Janine Bonaggiunta. Dans leur lettre adressée à François Hollande, les trois filles de Jacqueline Sauvage se disent « désespérées » de ne pas avoir leur mère près d’elles, « inquiètes pour son état de santé » et « craignant pour sa vie ». Elles disent aussi ne « plus » savoir « comment intervenir face à toutes ces interminables procédures qui n’aboutissent pas ». La semaine précédente, se disant « épuisée par ce parcours judiciaire », [Madame Sauvage] avait renoncé à se pourvoir en cassation après que la cour d’appel de Paris eut rejeté sa demande d’aménagement de peine, à laquelle le parquet général ne s’était pourtant « pas opposé ».

Ces informations sont cohérentes avec les articles que nous avons publié : la « grâce partielle » de François Hollande apparait comme un leurre. Après les révélations sur les pensées du président à propos de la justice, on peut penser que les milieux judiciaires ne vont plus bouger sur ce dossier.

Pour le tribunal d’application des peines, toute personne qui réagit, même dans la sidération, à une menace grave de la part d’un être violent et harcelant, en le tuant, doit montrer la même honte de son geste, le même regret total, et donc le même parcours pénitentiaire et psychologique que si c’est l’être violent qui a agi. Autrement dit, une personne opprimée et harcelée ne peut que fuir la situation et laisser l’oppresseur sans sanction aucune ; car si elle agit contre son oppresseur (non avec prémédiation, mais en situation proche de la légitime défense), elle devient la personne qui violente, l’oppression qu’elle a subie doit être gommée et elle doit ‘assumer’ la totalité de sa culpabilité.  L’appareil d’application des peines ne peut accepter qu’un(e) coupable puisse envisager de dans la balance son statut de victime. C’est ainsi que la domination masculine se lit dans l’action de la justice : un mari assassin, qui assumera plus aisément sa culpabilité, sera plus vite libérable que la femme (victime) qui tue pour se protéger.

Dans un procès du mois passé, une femme accusée des mêmes faits que Madame Sauvage avec le même passé de harcèlement, a été condamnée, elle, à huit années de prison.  C’est pour moi la preuve que ces situations sont plus courantes qu’on ne veut le voir.

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« Qu’est-ce qu’être un homme ? »

Une discussion a été lancée sur cette question, sur le site Forum Féministe (ici). La personne qui a lancé ce sujet, après un autre sur « Qu’est-ce qu’être une femme », explicitait :  » J’aimerais, si vous êtes d’accord, des retours de personnes s’identifiant comme homme sur ce que vous estimez faire de vous des hommes, la construction de votre masculinité et l’éventuelle déconstruction de votre virilisme après la découverte du féminisme. En dehors du ressenti intime, est-ce que ce qui fait un homme c’est :
– ne pas être une femme (donc hétéro)
– en être supérieur ? »

Je reproduis ici ma contribution. Elle reprend des idées que j’ai mis dans d’autres contributions, mais pas ici sur mon blog. Or je veux y revenir par d’autres articles.

C’est une question très facile, mais aussi très difficile.

« On ne naît pas homme, on le devient » : c’est Elizabeth Badinter qui l’a écrit, en décalque de la phrase bien connue de Simone de Beauvoir. (Je l’ai lu sur un blog et n’ai pas la référence).
Dans le même genre, on pourrait dire : tout ce que vous avez répondu à la question « qu’est ce qu’une femme » (voir ce fil) peut être repris ici, à condition de les prendre en les inversant.
Voilà des réponses faciles.

Il y a cette définition de Léo Thiers-Vidal, inspirée du féminisme radical, que j’ai citée (plus longuement) dans un autre fil.

« L’analyse matérialiste des rapports de genre révèle que les hommes exploitent la force de travail des femmes (Delphy), s’approprient le corps des femmes (Guillaumin), monopolisent les armes et les outils au détriment des femmes (Tabet), domestiquent la sexualité des femmes et exploitent les capacités reproductives des femmes (Tabet), hétéro-sexualisent les femmes (Wittig)… ainsi qu’ils contrôlent la production du savoir (Le Doeuff, Mathieu). »
Léo Thiers-Vidal, De l’ennemi principal aux principaux ennemis – Position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination » (publié chez L’Harmattan en 2010).

Il s’agit d’un bref rappel (au milieu du livre) de tout un rendu du féminisme radical dans la première partie de sa thèse.
Il dit aussi que les classes de sexe hommes et femmes sont liées, une n’existe pas sans l’autre, comme couple oppresseurs / dominées.

Les analyses un peu radicales sur les hommes sont très peu nombreuses. Ce sont les femmes qui ont créé les pistes à partir des analyses de leur propre situation. Seuls John Stoltenberg et Léo Thiers-Vidal ont ajouté un contenu pertinent à ce que les féministes ont dit. Cela fait deux livres et quelques articles (dont un recueil pour chacun d’eux). On est donc loin de pouvoir faire une synthèse !
La plupart des hommes parlant des hommes ont voulu amoindrir le sujet et la culpabilité masculine : Yvon Dallaire, Guy Corneau, Daniel Welzer-Lang, etc., en se centrant sur les intérêts masculins et cherchant à leur donner une nouvelle identité cohérente qui résiste aux critiques féministes ou les intègre partiellement.

D’un autre côté, il y a une certaine difficulté à se retrouver avec une identité totalement négative, et rien ou presque à se raccrocher pour avoir une certaine estime de soi. On m’a déjà rétorqué (sur un tout autre sujet) que la conscience malheureuse ne donne pas de réflexion cohérente (ce que je trouve irrecevable). John Stoltenberg dit qu’il faut cesser d’être un homme et retrouver un être humain animé par la justice (plutôt que par la compétition, le mépris et la violence). Mais c’est une position éthique surtout, pas très concrète. Je ressens qu’il reste un problème d’identité positive « future » de la « variante mâle » de l’être humain, mais cette question se posera plus tard. Et que l’hypothèse d’un futur « matriarcat » est féconde en ce qu’elle permet de renverser la vision traditionnelle de la question ; non plus « ce que nous devons garder », mais ce que nous vaudrons dans cette nouvelle situation inversée.

Il est donc clair que le déni est très courant et très utile pour échapper à la culpabilité.
À une question de Léo Thiers-Vidal, les huit enquêtés ont quasiment tous répondu qu’en tant qu’hommes ils étaient des êtres humains ‘dans la norme’ et que le fait d’être un homme n’avait aucune caractéristique particulière. Ce sont les autres (femmes, enfants, invalides) qui ne sont pas totalement des êtres humains comme le sont les hommes, qui ont un manque. On sait aussi que Freud a parlé de « manque de pénis » pour les femmes. Ici aussi, disons l’inverse : ce sont les hommes qui sont en manque d’une matrice et donc d’une capacité de reproduction ; par compensation, ils ont acquis les organes pour participer à la conception en y introduisant de la variété.

J’ai imaginé un récit qui définirait les hommes comme « gardiens de prison » des femmes et donc responsables individuellement de l’application et de la reproduction de l’oppression masculine. C’était au début de mon blog, j’avais peu lu en anthropologie, mais je pense que ce texte est encore utile au plan symbolique. Il est ici.

J’ai aussi reporté des idées de John Stoltenberg qui sont peu connues (car son livre n’a été diffusé qu’au Canada principalement), et qui donnent une bonne illustration de la structure masculine (surtout entre pairs). C’est ici . (En fait j’en ai reporté bien moins que je croyais).

Une question qui m’intrigue depuis le début est la question de la fabrication des hommes. Comment ai-je acquis la masculinité en tant « qu’oppression impérative et jouissive » ? Qui me l’a enseigné ou montré ? Je suis très loin d’avoir trouvé les réponses à ces questions.

Je pense que les différences instaurées dans la petite enfance sont loin d’être suffisantes (un garçon ne pleure pas, etc.) pour cette transmission. Plus importante me paraît cette tendance générale à faire peser des contraintes disciplinaires sur les filles (ferme tes genoux, range ta chambre, que feras-tu pour avoir un mari) et au contraire à laisser toute liberté au garçon en tant qu’apprentissage (bas-toi, défends tes intérêts, ne te laisse pas faire…et va jouer dehors, en attendant d’avoir un métier).

J’ai personnellement construit comme valeur masculine obligée le fait d’avoir un rôle social à l’extérieur de la maison, de prendre ma place c-à-d ma part de pouvoir. J’ai encore, très bien fixée depuis l’enfance, l’image de mon père mettant son chapeau noir en partant au travail et ainsi « devenant quelqu’un ». Et cette « mission sociale » reste ce qui est mon principal leitmotiv dans la vie. Et ensuite un rôle de « père paternant ». Voilà deux facettes de la construction masculine et de son identité qui sont peu analysées à mon goût. (Je connais la critique du Pater familias tout puissant depuis le droit romain, j’ai un peu travaillé sur « le nom du père » comme usurpation). D’autres hommes auront retenu d’autres facettes sans doute. Elles ont un rapport avec le jeu du pouvoir bien évidemment.

Ensuite, je suis interpellé sur la fabrication du jeune mec et l’apparition du sexisme. J’ai presque échappé à cette phase, pour avoir vécu dans un milieu sans fille ou presque (école primaire et secondaire non mixte). Je vois ma petite-fille se faire traiter de putain (elle a développé une phobie de l’école) par de jeunes gars sans doute même pas pubères (12-13 ans, certains 14), développant un mépris destructeur pour se grandir à leurs propres yeux et ceux de leurs pairs. Ont-ils vu des adultes agir ainsi ? J’en doute.
J’ai trouvé sur cette période le livre « Pour en finir avec Eddy Bellegueule » d’Edouard Louis très instructif et très interpellant en plus !

Enfin, je suis entré dans l’hétéro-sexualité, comme voie traditionnelle pour tout le monde, même si j’ai pas compris grand-chose au film. Et je la vis encore. Et je m’interroge aussi toujours. Et je n’ai commencé à entendre la critique de l’homme hétérosexuel que depuis trois ans, et j’ai cru encore longtemps que c’était une question de respect des femmes et de partage des tâches domestiques, ce qui n’est pas faux mais totalement insuffisant comme analyse critique.

Voilà, ces quelques éléments personnels pour donner du contenu concret à la question posée.

Je pourrais continuer longtemps. Mais ceci vise à faire avancer le schmilblick !

Et dans la suite de la discussion, j’ai ajouté :

Je pense que la relation entre hommes, dans la classe des hommes, entre pairs, en groupe, est très prégnante. « Faire comme les copains, et un peu plaisir à mon père », presque tout est dit. Faire ses preuves (de force et d’adresse) en plus. Le harcèlement ordinaire, de rue (je songe aux deux films de NYork et de Bruxelles) me parait plus un exercice d’auto-conviction (qu’on est viril) pour en parler ou de démonstration aux copains (qui sont parfois à proximité et admirent le combattant). Celle qui rabroue se fait injurier sexuellement, par le harceleur qui veut rester « viril ». Parfois le désir de dominer sexuellement ou de jouir n’est pas aussi puissant que le désir de se montrer victorieux.
Répondant à quelqu’un qui fait le parallèle : l' »homme » est comparable au patron, peut-être être humain gentil mais qui, selon son STATUT, cherche le bénéfice. Rajoutons ; de plus, pour son milieu PATRONAL, ce patron ne peut pas favoriser ses ouvriers, il doit participer à la cruauté sociale. DE même les hommes doivent agir à mépriser les femmes, car le groupe social attend cela d’eux et les mépriserait sans cela. Mais cela n’excuse pas les individus hommes bien évidemment.

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Deux ans de ce blog : un bilan

Deux ans dans la vie d’un blog, c’est à la fois peu et beaucoup. Je vois des blogs personnels qui disparaissent après quelques semaines, qui réapparaissent parfois en annonçant une reprise, et puis plus rien. Mais il y a des sites importants qui ont 10 années et plus d’activité.

De mon ressenti personnel de ces deux années, c’est plutôt positif. Je craignais des agressions de masculinistes, des sabotages, des critiques de féministes… Rien de cela n’est arrivé. Et j’ai produit 66 articles en deux années (36 en nov 2014/15, 30 en nov 2015/2016), ce qui n’est pas mal : un rythme d’un article sur une quinzaine ou moins. Par contre, je n’ai pu remplir mon projet d’alimenter des pages en articles de fond sur « la virilité » et « la paternité » autant que j’en avais l’intention (la vie réelle est aussi pleine de projets militants de toutes sortes). En contrepartie, j’ai pu créer deux dossier sur les « Dossier Jacqueline Sauvage » et « Dossier agressions sexistes de Cologne » avec un vrai travail de ma part, qui n’était pas prévu à l’origine.

Pour la promotion de mon site, j’ai aussi cherché à me positionner en contributeur sur d’autres sites, de féministes pour la plupart, et cela a été assez bien accepté par les sites visés. Et j’ai eu des lecteurs et des abonnés par le biais de ces contributions personnelles sur d’autres sites.

Le bilan chiffré n’est pas glorieux, c’est clair, mais il est en nette progression. En 2014 (2 mois), j’ai eu 29 visiteurs regardant 93 vues, soit 3,21 pages par contact. En 2015 (12 mois), j’ai eu 647 visiteurs regardant 1601 pages, soit 2,47 pages par contact. En 2016 (10 mois), j’ai eu 1052 visiteurs regardant 2003 pages, soit 1,90 pages par contact. Ce qui me fait passer de 14 visiteurs mensuels à 55 visiteurs puis à 105 visiteurs mensuels. et de 46 vues à 150 vues puis 200 vues mensuelles. Progressions encourageantes ! (Je précise que je n’ai aucun ami proche à qui j’ai fait connaître mon activité). Et je totalise une vingtaine d’abonnés, dont plusieurs obsolètes et inactifs, ce qui est lamentable. Mais je pense qu’on a vu une évolution importante des smartphones durant cette époque, ce qui a amené les lecteurs à dénicher et pointer des articles par Facebook ou par senthis, sans passer à un examen de plusieurs pages du site et sans volonté de s’abonner. La recherche internet a sans doute faibli.

Comme articles, c’est « Comment être un allié (masculin) du féminisme » qui a eu le plus de succès (222 vues),  suivi de la page « de la virilité » et de la page « à propos ». A contrario de ce que je viens de dire (sur les lecteurs « smartphone – one shot), les deux derniers succès de pages témoignent d’une recherche thématique ou une recherche sur le site. Le premier article, traduit d’un texte canadien, a eu manifestement du succès au Canada où il a été référencé sur Facebook et sur ‘Feminim current’ et m’a valu ces nombreux lecteurs. Les articles « Sur une leçon de genre qui nous viendrait d’Afghanistan » et « Imposer à son enfant son nom de famille » ont aussi eu du succès, mais un peu moins que l’article sur le procès de Jacqueline Sauvage (chacun une cinquantaine de lecteurs).

A ce sujet, il faut souligner que le fait d’intervenir sur des sites très fréquentés, tel que « Maître Eolas », « forum féministe »ou « Paul Jorion » amènent plus de lecteurs (87, 44, 15) que les sites féministes. Bien sûr, ce sont les moteurs de recherche ou Facebook qui en amènent l’essentiel : 579 et 135.

La conclusion de tout cela, c’est que les hommes sont très peu en recherche sur le thème du féminisme. Ils cherchent un peu sur « virilité », souffrance masculine » et c’est tout. Il sont très avares de commentaires.  Je n’ai reçu quasiment aucun encouragement. Et, sauf erreur, il n’y a quasiment aucun site comparable, ayant le même objet !

Mon objectif est d’alimenter un peu plus sérieusement les pages thématiques pour obtenir un site internet ayant un contenu intéressant et stable pour avoir une pérennité, discrète mais suffisante, et de stopper ainsi mes activités… très solitaires sur le net (ça va bien mieux dans la vraie vie).

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Violences sexuelles masculines sur les femmes : les analyser loin des clichés sur les agresseurs… et sur les loups !

Le journal Le Devoir a récemment présenté les résultats d’une thèse de doctorat de Massil Benbouriche, menée tant à Montréal qu’à Rennes, et l’a introduite sous le titre « L’homme est un loup pour la femme ». Tant le titre que la présentation étaient maladroites. J’ai donc cherché à en savoir plus, pour remettre l’article dans son contexte.

Massil Benbouriche est docteur en psychologie et criminologue. Son point de vue n’est donc pas celui d’un sociologue. Je crois comprendre, d’après un article (2015) précédent sa thèse, qu’il se soucie des modes d’approche et de traitement des auteurs de violence sexuelle masculine sur les femmes :

« Les auteurs d’agression sexuelle font émerger de nombreux a priori ou représentations sociales dans le grand public, mais aussi chez les soignants. Pour ces derniers, amenés à les prendre en charge, il est donc nécessaire de pouvoir analyser ces représentations sociales, mais aussi les puissantes émotions associées pouvant mener à des attitudes spontanées ne relevant pas de positions cliniques et thérapeutiques ».

Ceci n’est que le résumé d’un article (collectif, donc notre auteur) sur cette question, et proposant une grille d’analyse des représentations ; et je n’ai pas consulté l’article (payant).

Il me semble que, parmi les a priori sur les auteurs de ces violences, on évoque couramment : 1) l’ivresse et 2) l’invite féminine (sic) comme des facteurs pouvant expliquer, mais plus sûrement excuser et tolérer ces actes de violence. Plus que « d’invite féminine », le constat doit être celui d’une excitation sexuelle en présence d’une femme, qui est souvent projetée sur elle, sur son vêtement ou son comportement. Et je fais la supposition que ces clichés sont à l’origine de l’orientation de la recherche présentée. En tous cas, c’est ce que je comprends dans le propos de la thèse de notre auteur :

« Étude expérimentale des effets de l’alcool et de l’excitation sexuelle sur la prise de décision en matière de coercition sexuelle : l’étude de l’interface entre cognitions et émotions ».

On est donc en présence d’une étude de comportement, étude comportant une expérience avec des cobayes. Et pas du tout en face d’une enquête sociale !

Et selon une présentation préalable de la recherche, on apprend qu’il s’agit de :

« mettre à l’épreuve un modèle dans lequel il est attendu que la perception erronée des intentions sexuelles agisse comme facteur médiateur de la relation entre d’une part, l’interaction des effets de l’alcool et de l’excitation sexuelle et d’autre part, la coercition sexuelle. »

Donc, on cherche à voir si les deux facteurs d’ivresse et d’excitation modifient la perception de l’intention sexuelle de la partenaire, et l’intention de l’agression sexuelle propre.

L’article du Devoir nous donne deux informations sur le dispositif expérimental :

A,- Sur la procédure :

Une procédure bien réglée. Les 150 participants, âgés de 21 à 35 ans, ont été recrutés via de petites annonces et les réseaux sociaux. Le groupe était composé à 40 % d’étudiants universitaires. À leur arrivée, les hommes devaient répondre à différents questionnaires : échelle de distorsion cognitive relative au viol, échelle de machiavélisme, de psychopathie, etc. Ils étaient ensuite séparés en deux groupes, l’un qui buvait de l’alcool et l’autre qui n’en buvait pas. La prise d’alcool dans le cadre d’une étude en laboratoire n’est pas très fréquente et oblige les chercheurs à respecter des lignes éthiques très strictes. Les participants ont été pesés et leur taux d’alcoolémie a été calculé tout au long de l’expérience pour qu’il ne dépasse pas la limite légale de 0,08 %. Une première série de tests était réalisée sur la reconnaissance des intentions comportementales. Par la suite, les participants étaient croisés à nouveau, et certains étaient exposés à du matériel pornographique pour tenter de voir l’impact de l’excitation sexuelle sur les comportements. Cette dernière étape n’a pas été concluante. Les participants étaient alors exposés à un scénario sur bande audio et devaient répondre à d’autres questions sur leurs intentions comportementales en lien avec cette mise en situation. Les répondants pouvaient ensuite se réhydrater et grignoter en attendant que leur taux d’alcoolémie soit assez bas pour qu’ils puissent repartir. Ils empochaient alors 50 $ pour leur participation.

Je souligne qu’il y a donc quatre étapes : d’abord des questionnaires ; puis, alors qu’une partie des participants est mise en situation d’ivresse, des tests sur la reconnaissance des intentions ; ensuite, alors qu’une partie était soumise à du matériel pornographique, d’autres tests relatifs aux comportements (étape sans résultats probants) ; enfin, d’autres questionnaires sur leurs intentions comportementales après l’écoute d’un scénario sur bande audio, de mise en situation.

B. Sur le scénario audio :

« Marie et Martin reviennent d’une soirée arrosée dans un bar. Ils s’installent sur le divan et commencent à s’embrasser. Lorsque Martin touche les seins de Marie et commence à essayer de la dévêtir, celle-ci émet de premières réticences. Martin se fait convaincant et s’ensuit un nouvel échange de baisers. Marie énonce de façon de plus en plus claire qu’elle ne veut pas avoir de relation sexuelle avec Martin, mais celui-ci poursuit ses avances. La bande audio se termine juste avant l’agression sexuelle ».

Voilà ce que l’auteur de l’article du Devoir nous dit de la quatrième étape. Et il ne nous dit rien des trois autres. Or l’article est une distribution de conclusions de l’étude, sans qu’on sache toujours de quelle étape de l’expérience elles ressortent.

Notamment, il y a quatre groupes dans l’échantillon : des gens sobres et des gens ivres et, parmi ces deux groupes, des gens excités par la pornographie et des gens qui ne le sont pas. Il est difficile de tirer une conclusion statistique globale d’un tel échantillon. C’est bien les variations de comportement qui seront recherchées, et leurs motivations. Mais on nous dit peu de choses sur ces variations

On peut maintenant aborder ces conclusions évoquées. Nous en avons reconnues quatre, en redécoupant autrement l’article du Devoir .

1/

Dans un premier temps, les hommes étaient invités à déterminer si et quand la jeune femme ne souhaitait plus avoir une relation sexuelle. Par la suite, on leur demandait d’indiquer comment ils auraient fait pour avoir une relation sexuelle avec Marie en rapportant, sur une échelle de 0 à 100 %, s’ils lui auraient menti pour lui dire ce qu’elle veut entendre, s’ils auraient continué à la caresser et à l’embrasser pour essayer de l’exciter ou proposé à Marie de boire un verre. À cette question, 50 % des participants estiment qu’ils auraient pu utiliser de telles stratégies. « Si les individus ne rapportent pas qu’ils useraient nécessairement de telles stratégies, ils ne sont pas non plus en mesure d’exclure la possibilité d’utiliser des stratégies coercitives », explique le chercheur.

Cette première conclusion n’est pas très explicite. Je comprends que 50 % des participants n’ont pas exclu de chercher à passer outre au non-consentement, en donnant plus que 0% à ces stratégies, les 50 autres les excluant. Est-à dire qu’ils ont exclu l’idée même de faire en sorte d’avoir une relation sexuelle, s’opposant à la question « Comment ils auraient fait » ?

Or, c’est la thématique du « Tout homme est un violeur ». J’estime personnellement que tout homme est un violeur en puissance, qu’il peut fantasmer d’utiliser ces stratégies ; mais qu’une proportion importante aura une volonté de maîtrise de soi face au refus de la partenaire. Ici la question paraît biaisée (« comment  faire pour »), d’autant que un refus « subtil » (indifférence aux avances sexuelles) puis des refus plus « nets » font partie du scénario. Bref, on en sait trop peu. Pourtant, le thème est souligné rapidement dans les commentaires de l’article (en fait, en réaction au titre) : « il est faut de prétendre que tout homme est un violeur, etc. », ce qui prouve qu’il fait question chez les hommes.

2/

À la question suivante, on demandait aux hommes s’ils auraient eu un rapport sexuel avec Marie malgré l’absence de consentement, dans la mesure où ils étaient absolument certains que celle-ci ne porterait pas plainte. « C’est une question qui a été élaborée par le chercheur Malamuth dans les années 1980 et qui est très peu utilisée parce que les chercheurs la considèrent comme trop explicite. Pour le dire simplement, on se dit que personne n’est assez bête pour répondre oui à une question comme ça. » Et pourtant, à la grande surprise du chercheur, un participant sur trois a répondu par l’affirmative. « Ce qui m’apparaît extrêmement alarmant et problématique, c’est que ce pourcentage est similaire à celui qu’on retrouvait dans les années 1980 [dans les études de Malamuth]. Il aurait été légitime d’attendre que les politiques de prévention mises en avant sur les campus, et plus largement une forme de sensibilisation accrue du grand public, contribuent à diminuer significativement ces intentions comportementales, et en particulier l’intention comportementale de commettre un viol. Or, il n’en est rien. »

C’est ce chiffre de 30% d’hommes prêts à avoir une relation sexuelle non consentie qui est mis en avant dans le texte (en légende de l’image, et en première phrase) et surtout dans le titre : « L’homme est un loup pour la femme ». Cela a pour effet de faire apparaître la recherche comme sociologique. Non, ce chiffre n’est pas validé statistiquement avec un faible échantillon ; mais il indique une tendance, d’autant qu’il confirme un chiffre antérieur.

L’idée de l’impunité absolue (« elle ne déposera pas plainte », qui devient d’ailleurs dans la formulation journalistique « il n’y aura pas de poursuite ») n’est ni expliquée ni discutée. Or cette idée explique peut-être que, statistiquement, les agresseurs passent bien plus à l’acte dans le couple légal, ou dans le cercle d’amies intimes, et moins dans l’espace public.

3/

« Le chercheur a également été en mesure de démontrer que les hommes sont tous capables de percevoir un refus clair, mais qu’ils ont énormément de difficulté à décoder un refus plus subtil, qui se traduit par une absence d’intérêt. « Ce que ça veut dire, c’est que pour beaucoup d’hommes, l’expression d’une absence de consentement — à distinguer d’un refus clair — peut être interprétée comme une résistance de façade ou une invitation à faire plus d’efforts. »

4/

La thèse de M. Benbouriche déboulonne une autre théorie selon laquelle l’alcool est un facteur de risque important en matière de coercitions dans la mesure où il peut avoir un effet sur la perception erronée des intentions comportementales. Or, cela n’est pas le cas, constate le chercheur, qui s’est trouvé — encore une fois — surpris des résultats. En effet, l’alcool n’a d’effet que sur une catégorie de gens bien précise, ceux qui adhèrent à la culture du viol et qui pensent, par exemple, qu’une femme est responsable du viol si elle porte une minijupe. Sans alcool, ces individus sont capables d’aller à l’encontre de leur « interprétation biaisée » et ont des réponses similaires aux autres répondants. Mais lorsqu’ils ont consommé de l’alcool, ils sont plus lents à détecter le refus de la femme. « Ces individus-là ont plus de risques, s’ils boivent de l’alcool, d’être plus lourds, plus insistants, de poser plus de gestes et de comportements déplacés avant de finir par reconnaître une absence de consentement sexuel », explique le chercheur. C’est également dans cette catégorie spécifique que se trouve la très grande majorité des participants ayant dit qu’ils seraient prêts à passer à l’acte malgré l’absence de consentement. « En matière de politique de prévention, c’est un détail extrêmement important », conclut le chercheur.

Si je lis bien, il faut, en matière de prévention, dénoncer fortement la « culture du viol » comprise comme la projection sur la femme de la cause de l’intention sexuelle masculine, ensuite apprendre à détecter immédiatement le non-consentement même subtil, de la partenaire ; enfin, alerter les agresseurs sur le danger de l’alcool pour cette détection.

Je pense que cette mise en contexte de l’article rend plus clair le message que l’auteur a voulu faire passer au journaliste. Et il est heureux qu’un article soit paru dans ce journal ! Malheureusement, les réactions ont porté sur le titre de l’article et sur les chiffres mis en exergue, au détriment de la compréhension de la recherche. D’où mon travail de relecture.

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Le « genre puritain » aux USA

Je ne suis pas du tout un connaisseur de la mentalité étasunienne. Mais l’article paru dans le journal belge « La Libre » de ce 18 octobre m’a intéressé. Nicole Bacharan, qui a publié « Du sexe en Amérique » (Robert Laffont, 2016) y est interviewée sur le thème  » Le phénomène Trump a quelque chose de très sexuel ». En voici des extraits :

… l’histoire des États-Unis est écartelée entre l’obsession de la pureté et de la transparence d’une part, les pulsions sexuelles de l’autre. En témoigne l’âpreté d’une campagne pour l’élection présidentielle qui oppose une femme à un stéréotype du « mâle alpha ». « On ne se débarrasse jamais de son histoire. Aux États-Unis, le cadre mental de la sexualité est hérité des puritains », affirme Nicole Bacharan. « Ce vieux fond puritain ne gouverne plus la vie sexuelle des gens – il y a autant de relations avant et hors mariage qu’ailleurs – mais continue d’imprimer sa marque ».

En quoi le rapport des Américains à la sexualité est-il hérité d’une morale puritaine, qui remonte à quatre siècles ?

La question est en fait : comment se fait-il qu’on considère que les puritains comme les fondateurs de la nation américaine, alors qu’il y a eu les conquistadors, les aventuriers anglais de Virginie qui n’étaient pas puritains, les Français… ? Le puritanisme est une vision très exigeante et dure de la religion, avec au centre de cela le contrôle de la sexualité, de la chair, avec tout ce que ça comporte d’horreur sur l’enfer…

Les puritains avaient la volonté de se contrôler, de contrôler les voisins, de vivre dans la transparence. Ils avaient la faculté de se remettre en question, de tomber et de se relever;de traverser tous ces rites épouvantables – la dénonciation, les confessions publiques, les excuses, le repentir, et puis enfin la rédemption et la réintégration dans la communauté… Cela fonctionnait sur le plan du travail, notamment : les puritains ont « réussi dans la vie », avec cette morale dure et souvent rébarbative.
[C’est ce paragraphe qui m’a inspiré le titre de ce post : « le genre puritain ». Ce groupe en auto-contrôle de comportement fait penser au « genre viril ».]

L’Amérique s’est libérée du carcan puritain mais on peut y être rattrapé pour ses écarts à la morale sexuelle : l’affaire Lewinski a failli emporter le président Bill Clinton…

C’est profondément hypocrite, mais l’hypocrisie va de pair avec la morale puritaine qui exige la perfection et la transparence. L’affaire Lewinski n’aurait pas été pas possible sans le fond du puritanisme et l’utilisation du sexe comme d’une arme. Il y avait des gens qui considéraient Clinton comme un usurpateur, n’acceptaient pas qu’il soit président et voulaient rien moins que défaire le résultat d’une élection. Bill Clinton n’avait rien fait de criminel sur le plan sexuel mais ses opposants se sont débrouillés pour l’amener devant un tribunal. Et Clinton a joué le jeu du repentir, alors qu’au fond, les Américains n’étaient pas plus choqués que ça.

(…) Barack Obama, enfant d’une Amérique post-libération sexuelle, veille à être inattaquable. Il maîtrise ce que signifie dans ce pays l’arme sexuelle, mais aussi le monde d’Internet, avatar étrange du puritanisme : Le monde entier est voyeur, on traque les petits travers et secrets des uns et des autres. Obama a conscience qu’il vit dans un aquarium. 

Le sexe a été, et est toujours, utilisé comme instrument de pouvoir, sur les Noirs, sur les femmes… Vous parlez de ces pères qui « épousent » symboliquement leurs filles…

L’idée de contrôle sur la sexualité reste extrêmement forte aux Etats-Unis et s’appuie sur cet héritage puritain et sur celui de l’esclavage. Un esclavage basé sur la couleur de peau implique une séparation sexuelle des races, imposée par la violence. Mais cela ne correspond pas à la réalité. Il y a toujours eu des enfants métis et le corps des femmes noires appartenait aux hommes blancs. Le viol de femmes Noires, ça n’existait pas. Elles « aimaient ça », elles étaient « provocantes », etc. Les femmes blanches, elles, prétendaient ne pas savoir d’où venaient ces enfants d’esclaves au teint plus clair. Le Sud des États-Unis est une région pleine de secrets, névrotique. 

(…) On parle évidemment, et ce n’est pas faux, des difficultés économiques d’une partie de la population blanche, des salaires qui n’ont pas augmenté, des usines qui ont fermé, etc. On parle des étrangers mexicains et musulmans auxquels on fait porter le chapeau des difficultés économiques des « vrais » Américains. Mais je crois que ces hommes blancs sont aussi en colère par la place prise par les femmes. Trump marque des points auprès de ceux qui ne peuvent concevoir qu’après un Noir, ce soit une femme qui s’installe à la Maison-Blanche.

(…) Le succès de Trump tient en partie à une fascination pour le mâle dominant. Il y a quelque chose de très sexuel dans le phénomène Trump. C’est le « vrai mec », entouré de bimbos invraisemblables, qui « va leur montrer ». Je pense que ceux qui votent pour lui aimeraient s’y identifier.

Si je reprends cet article, c’est qu’il me permet d’aborder la question de la différence d’approche des « études de genre » entre les USA et le Canada, et l’Europe. Il faut partir de l’influence de la religion protestante, qui fait reposer les impératifs de moralité sur les individus croyants, plutôt que sur les ecclésiastiques comme c’est le cas avec l’Eglise catholique qui se donne une autorité répressive (avec le rite de la confession). Chaque individu doit mériter son salut par sa conduite, il doit « faire sa différence » (expression très symptomatique, que j’ai rencontré dans les thèmes de la protection de l’environnement, et qui n’appartient pas du tout à notre culture) aux yeux de dieu. L’idéologie puritaine telle que décrite par Mme Bacharan me parait une caricature communautaire de cette orientation morale. Mais elle se combine avec un attachement forcené à la liberté individuelle (dont cette liberté de porter une arme pour se défendre, liberté si meurtrière) et donc à une liberté sexuelle.

Il faut rappeler que la deuxième vague du féminisme des années 70 s’est aux USA et au Canada orientée vers une lutte contre la pornographie et l’industrie pornographique. Andréa Dworkin, Catherine Mc Kinnon et John Stoltenberg ont été les fers de lance d’une grande lutte, qui s’est terminée par une grande défaite devant les tribunaux canadiens, l’attachement à la liberté individuelle ayant servi de paravent à l’industrie pornographique.

Et ce dilemme est encore à l’œuvre avec la candidature de Trump : il est le modèle d’une certaine virilité libre, dominante, méprisante… et totalement injuste.

Ainsi John Stoltenberg, dans ses analyses, oppose un moi éthique, un moi épris de justice, au « moi viril » épris de domination, de compétition masculine et de mépris pour les faibles qui peuvent être appropriés, exploités, agressés.

Les analyses de genre développées en France ne se sont pas confrontées à ce dilemme individuel (et contrôlé par la répression de la communauté). Elles se centrent plutôt sur une autorité externe, comparable à une Eglise, et coordonnant toutes les contraintes qui organisent les genres masculin et féminin. La lutte pour les droits, contre les inégalités sociales est mise à l’avant-plan. La cohésion sociale a plus d’importance que la liberté absolue. Et si nous n’avons pas un « ange gardien » ou un « père fouettard » puritain au plus près de nous, notre hypocrisie sexuelle n’est pas non plus celle des étasuniens. Nous sommes davantage « tolérants ». Une tolérance qui profite largement au sexisme mâle en Europe, qui échappe largement au « politiquement correct ». Le récent « dérapage »–quel mot intolérable — d’un animateur de télé pour embrasser en public la poitrine d’une starlette qui avait clairement dit non à tout attouchement « surtout devant ma famille », agression qui est ensuite tolérée et excusée, est symptomatique de cette tolérance européenne, qui nourrit notre « culture du viol »).

Bien sûr, il n’y a que deux genres dans l’histoire de l’humanité, le masculin et le féminin. Et cette réduction à deux « pôles » ou « rôles » ou « compositions » est très extraordinaire.C’est elle qui ne nous fait voir que deux sexes dans la nature humaine, alors que la variété des conformations physiques est niée par ce partage binaire. Et pourtant, cette mentalité puritaine, si spécifique, a tout d’une école (communautaire) de comportement tout au long de la vie, comparable à la construction d’un genre « viril ». Je ne sais si on peut trouver d’autres exemples dans l’histoire de l’humanité de telles contraintes collectives de comportement qui aient impacté toute une société au cours des siècles. 00

 

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Comment on passe de « petit garçon » à « jeune mec »

Cette question a pour moi un double intérêt.

Au départ, je trouve un peu dérisoire l’injonction souvent faite dans les milieux féministes : « éduquons nos garçons sans sexisme ! ». Je me dis que le sexisme ou machisme vient autrement aux garçons que par des injonctions. Comment nous viennent la virilité (et la féminité) genré(e)s ? Cette question me paraît encore peu décrite ; je dois avouer mon ignorance à ce sujet.

Par conséquent, dès le début du blog, je me suis intéressé à la figure du père, fonctionnant comme modèle viril pour le garçon. La page que j’ai consacré à ce thème du père est largement incomplète, et sans doute un peu obsolète (ma réflexion est allée plus loin à ce sujet).

Loin de moi l’idée de décourager une éducation anti-sexisme. Le respect de tous les êtres humains, en s’opposant aux hiérarchisations, est une valeur culturelle à défendre et à illustrer. Et la déconstruction de la pratique de la « genrification » volontaire est utile, ainsi que son amoindrissement : renonçons aux couleurs rose et bleue, offrons des jouets sans distinction de « rôle » à nos filles et garçons (jouets techniques, jouets du « soin », jeux de guerre ou de coopération), abandonnons le vocabulaire hiérarchisant (un garçon ne pleure pas, ne fais pas la fillette, la femmelette, etc.). La liste serait longue. Le cours d’histoire n’est qu’une longue illustration de la domination (guerre, esclavage, colonisation, impérialisme) sans beaucoup de regard critique !

Mais l’adolescence constitue un tournant. L’adolescent.e échappe assez vite et durant un temps long au regard parental et aux modèles de l’homme et de la femme proposés par les parents. C’est dans son groupe d’âge qu’elle/il adopte une posture d’homme et de femme, se confronte au contrôle social par ses pairs, et se fait une réputation. Et cette démarche met en jeu son corps et son pouvoir d’influence. Et donc le confronte aux rapports de force et aux rapports de domination, en fonction d’impératifs qui sont portés par le groupe. Ou plus précisément, au sein du groupe humain adolescent, les groupes de mecs et les groupes de filles véhiculent et reproduisent des normes de comportement social… qui introduisent des hiérarchies entre ces deux groupes et au sein de chaque groupe, masculin ou féminin.

Mais comment cela se passe-t-il ? Je n’ai pas de compétence particulière sur le sujet ! C’est à partir d’une discussion avec ma compagne, consacrée d’abord aux enfants que nous avons chacun, que les quelques réflexions qui suivent ont été construites, et… cela vaut ce que ça vaut.

Je vais aborder d’abord les transformations physiques, ensuite les interactions sociales.

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A la puberté, la jeune fille voit son apparence corporelle se modifier fortement, avec l’apparition des seins. Elle regarde autrement la fonction de ses vêtements, et doit investir sa manière de s’habiller parce que son corps l’y oblige. Elle devient femme extérieurement, et peut subir dès lors le harcèlement sexuel, marque de sa mutation sociale en objet sexuel. Par ailleurs, elle devient intérieurement femme au moment des règles. Et cette période est très pénible habituellement, passant par des nausées, des vomissements, un mal-être comparable à la maladie. Son corps l’interpelle fortement, s’impose à elle autrement que comme fillette. Elle doit apprendre à gérer les règles, les fuites, les odeurs, dans une angoisse importante. Et elle subit une série d’injonctions fortes, du fait qu’elle devient féconde. Il y a bien sûr autant d’expériences différentes que de femmes, mais c’est une femme qui rapporte ici une synthèse de plusieurs expériences. On peut dire que la jeune fille devient nettement femme, incontestablement, et que c’est une expérience forte, lourde de sens. On en voit les signes, on s’en inquiète si cela tarde à venir. C’est avec ce bagage qu’elle entre dans le groupe des adolescents et dans les rapports de séduction et les jeux de pouvoirs.

Par comparaison, le garçon se transforme imperceptiblement. Il grandit, il forcit, il se muscle. On ne fait le bilan du changement que plus tard. Extérieurement il ne change pas remarquablement, sauf quand le système pileux envahit le visage. Dire qu’il est devenu un homme sur cette seule apparence n’est pas très marquant. On dira rarement qu’il est devenu un objet sexuel ou un acteur sexuel : c’est plus tard qu’un changement de comportement, de posture l’affirmera.

Intérieurement, il ressent la bandaison et l’éjaculation, souvent incontrôlée et accidentelle au début. Et cette expérience reste intime, peu verbalisée. Est-ce cela qui fait de lui un homme ? En principe, oui. Mais cela ne s’accompagne pas de malaises, de douleurs. Son corps ne s’impose pas fortement à lui, il ne ressent pas cela comme vraiment pénible. Rien ne s’est vraiment passé, rien n’a impérativement changé dans sa relation sociale. Et il n’a pas de contraintes physiques nouvelles à gérer (juste… d’écarter les genoux quand il est assis, et de mieux viser la cuvette en urinant).

Mais ces modifications sourdes ou silencieuses sont source d’angoisse. Est-il donc un homme, et suffisamment ? Quels sont les critères visibles de cet état ? Les garçons se compareront donc sur leur taille, sur leurs muscles, sur leur système pileux, sur leur appareil génital enfin, et parfois au cours de jeux sexuels (cf Pour en finir avec Eddy Bellegueule par exemple). Ces comparaisons perturbantes, indiquant des hiérarchies, ne sont pas totalement sécurisantes. Le garçon comprend bien que d’autres critères, plus subjectifs, vont définir à quel niveau, quel degré il est devenu un « mec ». C’est dans l’interaction sociale qu’il doit faire ses preuves. Et prendre une posture qui vous pose un homme. Et cela va se passer dans son propre groupe masculin surtout. Il va investir dans de

nouveaux types d’habillement pour s’insérer socialement, et non pour des changements physiques.

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J’ai voulu ainsi mettre en évidence deux expériences et deux vécus qui distinguent clairement l’évolution des filles et des garçons à l’adolescence, tels que nous les avons construits en discutant et en pensant à nous, à nos enfants et à quelques autres. Il s’agit bien d’une pratique des blancs européens, petits-bourgeois (pour faire bref, sans développer des variations selon les milieux ou les classes sociales).

Dans cette expérience, l’adolescent s’éloigne de ses parents, il les jauge et les juge. Cruellement souvent. Les « modèles » adultes de l’enfance sont désacralisés, vidés de leur force. L’adolescent.e se mesure à eux aussi en entrant en confrontation ou en séduction, souvent par simple écolage. Parfois cela passe par une fixation plus ancrée sur de nouveaux rôles de l’homme de la femme, aperçus soudain derrière le père et la mère d’antan. Enfin une relation est maintenue avec la mère, pour la gestion des problèmes des règles et de contraception chez la fille (le sujet était abordé plus rarement chez le garçon ; la menace du sida a changé la donne, ainsi qu’une certaine attention partagée à la contraception), d’habillement chez tous deux. Le père se trouve davantage dans une mise à l’écart et une relation d’affrontement, comme moment de la construction du jeune mec et de la jeune femme.

De nombreuses injonctions tombent sur la fille à ce moment, vantant l’hétérosexualité et la dépendance, mais aussi la réputation, l’honneur : l’important est de te caser ; quand tu te marieras ; tu ne trouveras jamais un mari ainsi ; on dirait que tu cherches ouvertement avec cette tenue ; tu dois te faire respecter ; tu dois être prudente… Je viens encore d’entendre une jeune fille de

12 ans, promise à une grande taille, se faire rassurer par sa sœur : ne t’en fais pas, on t’en dénicheras un plus grand que toi. Les signes de l’accouplement obligé (et risqué) et de la hiérarchie de taille sont ici reproduits de manière anodine. Les injonctions au garçon seront moins nombreuses et bien plus vagues. Il faudrait faire un travail de réflexion sur ces injonctions-là, tout aussi sensibles et bien plus difficiles à abandonner. Je ne suis pas raciste mais, pour ce qui est de ma fille…

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Eh bien, je vais interrompre l’article ici. J’allais aborder l’adolescence dans le milieu scolaire, mais je vois bien que je ne trouverai pas la matière à laquelle je voulais aboutir, en abordant « les interactions sociales ». C’est plus complexe. Je pensais déboucher sur la formation d’une identité masculine dominatrice. Des éléments en sont présents dans l’analyse que vous venez de lire (notamment le caractère inachevé de cette identité). Mais tout un pan va manquer. C’est la construction de la « forteresse mâle solidaire » qui se construit à partir de l’adolescence, et notamment en passant par le mépris appuyé des femmes.

Il est clair qu’à un certain moment de l’adolescence, les garçons tombent dans le mépris sexiste, et que les mots de conasse, pute et pédé s’envolent librement. Le garçon devient un « mec ». Et que dans le même moment, une société d’hommes, avec ses règles, surgit. Mais cela ne surgit pas simplement, de manière linéaire et évolutive.

Ainsi on dit que la période du ‘collège’, des 11-15 ans, est faite de méchanceté et d’agressivité, spécialement chez les garçons. Et de mépris sexiste. Mais la puberté des garçons (la nouvelle relation à son corps) est alors à peine entamée !

Il y a donc une série d’influences diverses, de pratiques et d’évolutions qui amènent à la domination masculine en chacun des hommes.

Et tant que cette déconstruction n’est pas faite, on ne sait pas dire comment modifier cette construction !

C’est aussi la lecture que j’ai entamée qui me fait interrompre cet article. En effet, le travail de Léo Thiers-Vidal, De « L’ennemi principal » aux principaux ennemis, Position vécue, subjectivité et conscience masculine de domination (2007), L’Harmattan éd., 2010, m’oblige à découvrir plein de nouvelles questions.

Je reprendrai le sujet sur une autre forme. Pour autant, je ne crois pas que la réflexion commencée ici soit sans intérêt, et je vous la soumets donc.

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« Les violences faites aux femmes, c’est un problème d’hommes ! »

Je vous propose de regarder cette vidéo. Je la trouve très intéressante. Le conférencier explique très clairement comment nous, les spectateurs de la violence faire par les hommes aux aux êtres humains, nous sommes une partie de ce problème et comment nous devons agir, contre le sexisme et globalement contre la culture de la violence sexiste/sexuelle des hommes. Si nous, même spectateurs, n’agissons pas, rien ne bougera. Il cite Martin Luther King : « Je n’ai pas tant souffert des injures de mes ennemis, mais surtout du silence de mes amis ».

L’adresse est celle-ci. (Je m’aperçois que je ne peux afficher une vidéo, elle s’ouvrira dans une nouvelle page).

C’est donc une manière efficace d’interpeller les hommes, à mon sens.

Bien sûr, je mesure combien cette prestation est « made in USA« . Quand on va au bout de la vidéo, on voit qu’il s’agit d’une chaine de vidéos, et d’une organisation de ‘coachs’ ou conférenciers sur des tas de sujets, qui font une prestation purement orale (pas ou peu de projections, de slides) devant de larges salles bien fournies. Leur gestuelle, leur occupation de l’espace fait penser à ces prestation de prédicateurs, de ‘télé-évangélisateurs’ qu’on voyait dans les années ’80. Leur sujet est souvent purement moral en s’adressant aux hommes : pour éveiller leur ‘intelligence émotionnelle’, pour les aider à être « mieux en relation (connected), découvrir ce qui se cache derrière le « masque de masculinité », etc. Je ne sais si cette prestation attirerait les foules chez nous ! Souvenez vous de cette remarque de Patrick Jean selon laquelle son public pour parler de « la Domination masculine » était essentiellement composé de femmes.

Néanmoins, la vidéo que je vous propose a l’avantage d’être bien sous-titrée en français, d’être clairement ancrée dans le ‘pro-féminisme’ et de renverser la perspective comme il faut. Notre conférencier, Jackson Kast, affirme qu’il fait des milliers de conférences dans des casernes, des universités, des clubs sportifs, etc. C’est un métier, autant qu’un engagement, pour réduire le sexisme masculin violent.

Jackson Kast souligne que nous faisons passer la proposition « Jean bat Marie » en autre chose : « Marie est une femme battue » ce qui est tout différent (justement le mécanisme de mon billet précédent : « Un père et sa fille tués à L »). La phrase focalise sur les problèmes de la victime et escamote la thématique masculine « Jean est violent ». Pourquoi est-il violent ? Comment allons nous le changer ? Comment allons-nous lutter contre ce phénomène massif ? Ces questions sont escamotées, contre des questions du genre : ne portait-elle pas une jupe trop courte ou trop longue.

Or cette violence est massive. Des tas d’hommes méprisent et agressent de manière sexiste et sexuelle des femmes, mais aussi des enfants, mais aussi des hommes, des êtres que ces agresseurs aiment et apprécient pourtant. Et cela partout dans le monde. Et souvent ces agresseurs sont d’abord des enfants qui ont été agressés par la violence et le sexe d’hommes adultes dans leur enfance. Le traumatisme est à l’origine de nouveaux traumatismes. Et nous ne faisons rien. Et il faudrait parler de nombreuses institutions où ces pratiques se répandent, sont tolérées et couvertes, comme les institutions d’église, de sport, de jeunesse, etc. C’est une épidémie et nous ne faisons rien.

Pourtant, de très nombreux hommes se soucient de cette situation et souhaitent la modifier. Mais il ne s’agit pas seulement de protester et de sensibiliser. Il faut agir, il faut refuser d’être un spectateur passif. Il faut par exemple réagir à toute blague sexiste, en présence ou non de femmes ou d’autres êtres humains dominés pour leur race, leur orientation et leur religion, et dire : « ce n’est pas drôle, mec. Tu pourrais être en train de parler de ma sœur, ou de moi, ou de mon meilleur ami. Cela ne se fait pas« . Il faut ainsi changer la culture qui tolère, qui innocente la violence masculine. Ce n’est pas facile, il faut prendre un risque, courageusement, avec sérieux et conviction. Il faut s’imposer comme meneur (leadership). Et il faudrait cette dynamique d’intervention du spectateur. Et nos leaders ont leur part de responsabilité pour changer cette culture. Ce n’est pas seulement aux sportifs ou aux étudiants d’agir entre eux, c’est au président d’université, à l’entraineur de sport, à l’élu, etc.

Voilà l’essentiel de cette conférence. Elle me parait suffisamment rare pour être mise en avant !

Est-ce suffisant pour « déconstruire le masculin en pratique » ? Oui et non. La réponse « Ce n’est pas drôle, mec » me parait très utile. L’ensemble me parait un brin optimiste (il faut positiver son public, non ?) ; il faudrait une campagne autrement plus solide, plus consistante en analyse de ce qui permet la violence chez les hommes, pour atteindre un changement culturel d’ampleur suffisante. Mais le thème est bien posé.

Il suffit de lire quelques commentaires qui accompagnent la vidéo sur la page Youtube, pour voir le déni qui s’énonce aussitôt contre le message et le féminisme en général.

Bref, il y  a encore du boulot.

 

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« Un père et sa fille tués par balle à L. » (Cachez ces violences conjugales…)

En lisant le titre ce matin, on est intrigué. Pourquoi ce crime ? Cliquer pour lire, ou non ?

Les faits : Un ex-petit ami assassine sa copine de 16 ans, ainsi que le père de celle-ci (tandis qu’une jeune sœur parvient à s’enfuir). Il rentre chez lui et retourne l’arme contre soi.

Le titre. Vous avez deux minutes. Vous devez parler des victimes et faire un drame avec un meurtre, pour remuer dans les chaumières (aujourd’hui, dans les smartphones).

Donc « A tue B et C » devient « C et B sont tués ». Bizarre.

Ajoutez : A (le meurtrier) et C (la 2e victime) sont des hommes. Tiens, l’homme meurtrier a disparu et la victime masculine est mise en avant : « un père ». La victime féminine n’est plus qu’accessoire de l’homme : « sa fille » ; age indéterminé.

Ainsi est escamotée la violence masculine d’un gars sur sa (ex-) conjointe (violence qui est de loin la plus fréquente, que ce soit pour les coups, les viols, les meurtres). Ainsi la colère est détournée.

En lisant le titre, on est intrigué. Pourquoi ce crime ? Querelle de voisins, intrusion d’un voleur, règlement de comptes entre malfrats, acte terroriste ? Vous vous interrogez, et votre colère est déjà émoussée ! Circulez, il n’y a rien pour émouvoir !

(Une manière de dire construite par une agence, donc reprise par tous les journaux. Ne dit-on pas qu’il faudrait former les journalistes au traitement de ce genre de faits ? On voit que plusieurs twittos, dont un journaliste guinéen, ont rectifié d’eux-mêmes).

« L. : Une jeune fille de 16 ans et son père assassinés par un ex-petit ami. »

  • (Des éléments de contexte, du Luxemburger Wort, postérieurs à cet article, qui confirment une violence masculine dans le cercle intime : «L’ancien petit ami de ma fille aînée leur a tendu une embuscade », explique Edith Derdeyn, épouse de Thierry et mère de Camille. «Il les attendait dans le garage. Il a ouvert le feu, avec un révolver, quand mon mari et nos filles, de retour d’une balade en quad, y sont entrés, vers 21 heures ».  La mère de famille se rappelle que la rupture entre les deux jeunes gens ne date pas d’hier. « Ils se sont séparés il y a 18 mois. Il était très exclusif et possessif avec ma fille. Elle a mis un terme à cette relation car elle n’acceptait plus qu’il l’isole de son entourage. Cela dit, il n’a jamais été violent avec elle. Je pense que dimanche, il a pété les plombs, pour une raison qui m’échappe. Son père avait prévenu la police qu’il avait dressé une liste de gens à abattre. » C’était 24 heures avant les faits…)
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Affaire Jacqueline Sauvage : deux mots sur « l’acharnement judiciaire », en complément…

(Dernière nouvelle : Madame Sauvage a quand même décidé, dans les délais imposés, d’interjeter appel ; et la procureur a pu ainsi joindre la plainte de l’État à la plainte de l’intéressée. Nouvelle procédure, peut-être nouvelle évaluation et nouveaux experts avec de nouvelles épreuves pour l’intéressée… et peut-être une décision faite d’humanité dans ce dossier qui en a manqué cruellement.)

Selon les médias, « épuisée de l’acharnement judiciaire à son encontre », Jacqueline Sauvage a renoncé à faire appel du rejet de sa demande de libération conditionnelle. « Notre cliente a décidé de se désister de l’appel qu’elle allait interjeter contre ce jugement », ont indiqué jeudi ses avocates. Carole Marot, une des filles de Jacqueline Sauvage, a assuré à BFTMV que sa mère ne « croyait plus en la justice » : .

« Elle n’en peut plus de se justifier sans arrêt. Elle ne fera plus de demande de libération conditionnelle et attendra la fin de sa peine ».

Le parquet, qui soutenait une libération conditionnelle, ne peut plus faire appel : il ne pouvait que se joindre à un appel de la défense.

« Les défenseurs et les juges, entre manichéisme et répression »

Sous ce titre, une avocate, Laure Heinich, explique dans Le Plus/Nouvel Obs que tandis que l’opinion et les médias  ont le tort de simplifier à outrance le cas pour le « blanchir », mais aussi que les juges ont le tort d’attendre des coupables qu’ils soient « reconnaissants » (le mot est de moi). Et elle écrit :

« À l’inverse, mais dans un raisonnement tout aussi manichéen, la justice ne fait aucune place aux difficultés de vivre, à la violence sociale, aux constructions identitaires inégales qui rendent les actes complexes. L’institution judiciaire cherche seulement à caractériser une culpabilité et refuse d’entendre les raisons qui ont conduit à un passage à l’acte.  C’est donc un paradoxe suprême que les condamnés se voient souvent refuser leur libération conditionnelle au motif qu’ils ne s’expriment pas assez bien sur leurs actes.  Cette motivation, extrêmement classique, fait obstacle à la libération conditionnelle d’une foule de détenus. Madame Sauvage n’échappe simplement pas au lot commun : pas de remise en liberté possible pour celui qui n’énonce pas les mots parfaits du coupable. On comprend l’idée fondatrice du raisonnement judiciaire : le risque de récidive est probablement moindre chez un condamné qui explique son passage à l’acte. Et d’ailleurs, s’il avait pu s’exprimer avant, il n’aurait probablement pas agi. Pour pouvoir espérer bénéficier d’un aménagement de sa peine, Jacqueline Sauvage devra donc simplifier son discours et rentrer sans nuance (et peut-être avec un peu d’artifice) dans la case « coupable ».

Laure Heinich s’étonne néanmoins :

 Mais dans son cas, le tribunal admet que sa « dangerosité (…) n’apparaît pas caractérisée » et que le « risque de récidive (…) n’est pas avéré ». Dès lors, pourquoi exiger encore d’elle qu’elle se sente coupable de son geste et non victime ? En quoi l’introspection regarde-t-elle le tribunal, si sa médiocrité n’interfère en rien sur la société ? Peut-on d’ailleurs raisonnablement exiger d’une femme qui s’est vécue victime pendant cinquante ans d’adopter un langage de coupable ?

Ces éléments vont dans le sens de ce que j’ai dit dans le précédent billet sur « les motivations insensées » du tribunal, et notamment cet examen introspectif et intrusif de l’opinion de la condamnée sur sa condamnation.

Mais il y a plus. La Libre Belgique rappelle cette assertion des avocates de la défense :

Ses avocates avaient dénoncé un « véritable acharnement judiciaire » de la part de magistrats « qui probablement règlent leurs comptes car la grâce présidentielle a été extrêmement mal perçue par l’ensemble de la profession ».

Si leur motivation est celle-là, c’est confirmer que ce fut bien leur intention de transformer la « grâce partielle » présidentielle en leurre pour l’opinion, au mépris de Jacqueline Sauvage, de sa famille et du mouvement puissant qui l’a soutenue et qui la soutient encore (il y a une pétition à nouveau, et vous pouvez la signer), ainsi que je l’avais proposé dans le billet précédent. Quant au président de la république, il aurait exprimé (en privé) des regrets pour le maintien en détention, et des espoirs pour une libération en degré d’appel. Cet appel n’ayant pas lieu, il lui reste à se poser des questions sur son autorité bafouée… et son « habile compromis ».

En prison jusque 2020 ?

Mme Sauvage « pourra déposer une nouvelle demande de libération conditionnelle si elle le souhaite », a précisé à l’AFP la procureure de Melun : du fait des réductions de peine automatiques, Mme Sauvage pourrait sortir en 2018.

Encore faudra-t-il que le juge d’application des peines ne s’oppose pas à ce crédit « automatique » ! Il peut le faire ! Et, sans être certain, il me semble qu’il faudra passer à nouveau par une procédure de demande de libération, avec avis d’experts (et donc examen approfondi de la psychologie de la détenue). Sans quoi, la seule date certaine, c’est la fin de sa peine (écourtée par le président de la République) en 2020 !

Quelques vérités sur le dossier

Je reproduis ici (car je l’ai trouvé aussi sur une autre page Web), la contribution de « Cocale » en réponse à l’article de Maitre Eolas. Je la trouve  essentielle pour stopper toutes les mises en doute de la parole de Madame Sauvage, et pour rappeler l’essentiel des faits :

Ayant assisté à l’intégralité du procès en appel, je voudrais apporter ici quelques éclaircissements.

1/ J. Sauvage n’a pas “agi pour mettre fin à l’enfer que lui faisait vivre son mari”. Auquel cas, la préméditation aurait sans doute été retenue. Elle a expliqué avoir eu “un déclic” “un éclair” dans sa tête, et agi en une sorte de pilotage automatique, comme si elle n’était pas vraiment là. Comme si les violences de ce jour-là, pas pires que d’habitude, avaient fait sauter une sorte de soupape, l’empêchant de prendre une décision rationnelle (ex : prendre ses cliques et ses claques et se barrer). Certes, le “syndrome de la femme battue” a été très mal étayé à la barre; mais les travaux de Muriel Salmona sont éclairants sur le sujet, pour tenter d’expliquer ce passage à l’acte.

2/ Je pense que la culpabilité de J. Sauvage n’a jamais fait débat au sein du jury. La peine, en revanche, sans doute. Si je vous suis, 7 voix ont suffi à la condamner à 10 ans, c’est à dire potentiellement les 3 magistrats professionnels + 4 jurés populaires, c’est à dire une minorité d’entre eux (ils sont 9). On ne saura jamais comment s’est passé le délibéré. Mais il a duré 6 heures, et je suis persuadée que les débats ont été âpres, vu la partialité affichée de la présidente et d’un de ses assesseurs (ton des questions, agressivité, audience au pas de charge). J’aimerais bcp qu’un des jurés ait le courage de raconter comment cela s’est vraiment passé…

3/ Il a été établi à l’audience (expert toxiçologique) que J. Sauvage avait très bien pu prendre un Stillnox, et qu’il n’y en ait pas de trace dans son sang. La durée de “demi vie” de ce médicament est très rapide, et ce n’est pas parce qu’il n’y en a pas dans son sang que l’effet en était dissipé. L’expertise toxicologique citée dans l’OMA a été désavouée à la barre.

4/ L’heure des faits n’a jamais été établie par J. Sauvage. Elle a dit qu’elle pensait s’être réveillée à 16H de sa sieste, car c’est l’heure à laquelle elle se réveillait habituellement. D’après son récit (son mari entre dans sa chambre, lui hurle dessus, la traine dans la cuisine en lui disant de ‘faire le manger’), il était plus probablement 19H (qui s’inquiète que le diner ne soit pas prêt à 16H?). Mais J.S. était dans le brouillard, elle a une notion très floue de l’heure des faits. La seule chose établie est son coup de fil au gendarmes, juste après le meurtre, vers 19H et quelques.

5/ Il a bien été relevé une trace au visage de J.S., compatible avec les coups portés ce jour là : il la tire par les cheveux, la frappe au visage, la bouscule, l’insulte. Certes, il ne l’a pas fracassée à coups de poing, mais ce n’est pas ce qu’elle raconte. Elle vit dans un contexte de violence physique et psychologique permanent. Ses filles ont expliqué, au delà des coups qui n’étaient pas quotidiens, cette violence verbale constante, ce rabaissement systématique (filles traitées de putes, de trainées, fils de bon à rien), menaces de mort (je vais tous vous tuer) etc.

6/ J.S. se cachait quand elle avait des traces visibles de coups, demandait à ses filles de faire les courses. Elle a bien été hospitalisée après une TS, mais n’a rien raconté aux soignants, qui n’ont pas cherché à en savoir plus.

7/ Je n’ai pas souvenir d’une voisine parlant de J.S. giflant son mari, ce n’était pas en 2de instance. Les voisins ont raconté la violence permanente de cet homme, envers tout le monde (insulte l’une qui se fait bronzer -‘rentre ton tonneau” dit il à son mari-, injurie les voisins qui ne travaillent pas -feignasses, bons à rien-, etc. ) Sans savoir que sa femme et ses filles étaient frappées, aucun n’en a été vraiment étonné. Le maire du village a reconnu à demi mot que bcp s’en doutaient. Le mari d’une des soeurs a cassé la gueule de son beau-père, a voulu inciter sa femme à porter plainte, qui l’en a tjrs empêchée, car elle avait trop peur qu’en représailles il tue leur mère. Le contexte de violence permanente dans cette famille ne fait aucun doute pour quiconque a assisté au procès.

8/ La présidente et ses assesseurs ont-il expliqué aux jurés l’erreur de calcul de l’Avocat Général sur la date de libération ? (Celui ci a effectivement compté comme si J.S. avait le maximum de ‘RPS’ au vu de son comportement exemplaire en détention, passé les premiers mois difficiles – elle trouvait les autres détenues affreusement mal élevées.) N’est ce pas leur rôle? L’ont ils fait? J’aimerais vraiment le savoir un jour, pour comprendre si les jurés ont pris une décision éclairée.

9/ Cette femme a indubitablement une très forte personnalité, qui lui a permis de tenir pendant 47 ans auprès de cet homme dont elle était longtemps, je la cite, “follement éperdue amoureuse”. C’est toute la mécanique de l’emprise qui était ici en œuvre. Elle l’avait rencontré à 15 ans, c’était le plus beau gars du village, un peu rebelle, un peu voyou, enceinte à 16 ans… Elle s’est accrochée à l’idée qu’elle se faisait de son couple, de ce qu’ils représentaient (ils géraient la société de transports familiale, chassaient ensemble). C’est elle qui bossait, faisait la compta, gérait la boîte… C’était sa plus grande fierté. Le quitter, c’était aussi pour elle perdre tout cela (l’entreprise était à son nom à lui). On ne peut pas juger de ces cas de manière binaire : meurtrière de sang froid, ou misérable petite femme sans force. J.S. n’est ni l’une, ni l’autre. C’est une femme d’une résistance exceptionnelle. L’image que je garde d’elle : dans le box, elle raconte qu’après les coups, parfois elle allait se réfugier dans le jardin, étreindre un arbre, ou pleurer dans sa voiture… “Et puis, je me reprenais” expliquait-elle. Elle essuyait ses yeux, et repartait vaillamment. C’est cette dureté au mal qui a fait sa perte.

10/ Et enfin, je garde une dernière image : cette femme, assez frêle, le corps plié en deux de douleur dans le box, quand elle entend ses filles raconter les viols (pas des viols répétés, plutôt une fois chacune, comme pour marquer son territoire, quand elles devenaient ados). Elle ne savait pas, ne pouvait pas imaginer, cela la plie en deux physiquement de douleur de l’entendre, elle serre ses poings sur son visage, sa voix part dans les aigus. Je ne pense pas cette femme capable de simuler cela, cette douleur brute.

Voilà pourquoi, au terme de ces 3 jours de procès, je suis repartie avec le sentiment qu’un mauvais verdict avait été rendu. Et je suis reconnaissante à la grâce présidentielle de pouvoir, parfois, rétablir un peu les plateaux déséquilibrés de la justice. J Sauvage était sans doute partie prenante de son malheur, il faut être deux pour danser le tango… Mais elle méritait une peine clémente.

 

 

 

 

 

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Affaire Jacqueline Sauvage : le but du T.A.P. n’est-il pas de punir, à travers elle, le mouvement de solidarité féministe ?

Bien que libérable par décision du président de la République, Jacqueline Sauvage devra rester en prison. Ainsi en a décidé le « Tribunal d’application des peines » (T.A.P.). Une décision surprenante dans son contenu et effarante dans ses motivations. On peut lire à travers ces motifs une réaction de vengeance, typique de la domination masculine : contre le mouvement de solidarité féministe, contre toute compréhension de ce qui contraint les victimes de violence conjugale, contre toute critique de l’appareil judiciaire. Une vengeance qui frappe d’abord, de toute sa violence et son mépris, l’intéressée elle-même et sa famille.

Cette décision suscite l’indignation. Ce billet cherche à étayer davantage cette indignation, sous l’angle de la domination masculine.

La « grâce partielle » du président de la république apparaît comme un leurre

L’affaire est d’abord surprenante : la « grâce partielle » décidée par le président de la République n’avait-elle pas pour effet de rendre effective la libération de Madame Sauvage ? Eh bien non !

On peut mieux mesurer aujourd’hui combien cette « grâce » était un « habile compromis » (expression des médias) qui laissait entièrement le pouvoir de libérer à l’appareil pénitentiaire. Cette grâce apparaît aujourd’hui, du fait de la décision du T.A.P., comme un leurre pouvant abuser l’opinion et le mouvement de soutien.

Pour étayer cette affirmation, il faut comprendre ce que changeait la « grâce partielle » et ensuite connaître la question des délais avant qu’une condamnée puisse demander une libération « sous conditions ». (1)

(1) Je m’appuie sur l’article de « Maître Eolas » qui développe (et rectifie grâce à un lecteur) cette question (on le trouvera ici). Cet article a le tort de mettre en doute le témoignage de Mme Sauvage ; mais un récit détaillé de l’affaire y est ajouté en commentaire n°3 par « Cocale », quelqu’un qui a assisté au procès, avec les détails nécessaires, dont je recommande fortement la lecture.

Pour le dire nettement, Madame Sauvage a été condamnée en décembre 2015 à 10 ans ou 120 mois de détention, dont elle avait déjà fait 32 mois auparavant. Sa détention se terminerait donc après 88 mois (7 ans 4 mois), soit en avril 2022.

La grâce partielle réduit cette peine de 28 mois (« 2 ans et quatre mois ») et la rend libérable, détention totalement exécutée, après 92 mois dont 32 déjà faits soit en décembre 2020.

Si le président avait voulu libérer Jacqueline Sauvage en février, il aurait du réduire la condamnation à 36 mois, soit 3 ans. Et il aurait parfaitement pu le faire !

Mais les acteurs du judiciaire et du pénitentiaire ne comptent pas comme cela. Partant du principe du « gros bâton » (la peine maximum), du « petit bâton » (la peine infligée) et de la carotte (la libération conditionnelle), ils estiment qu’une « libération anticipée » intervient automatiquement. Le calcul en est défini par la loi : trois mois de réduction pour la première année, deux ans pour les années suivantes, sept jours par mois subsistant (avec une limite de 60 jours). Ce qui donne le tableau suivant :

Condamnation

1 an

2 ans

3 ans

4 ans

5 ans

6 ans

7 ans

8 ans

9 ans

10 ans

Réductions

3 mois

5 mois

7 mois

9 mois

11 mois

13 mois

15 mois

17 mois

19 mois

21 mois

Solde en mois

Solde en années

9 mois

19 mois

1 an 7 m

29 mois

2 ans 5 m

39 mois

3 ans 3 m

49 mois

4 ans 1 m

59 mois

4 ans 11 m

69 mois

5 ans 9 m

79 mois

6 ans 7 m

89 mois

7 ans 5 m

99 mois

8 ans 3 m

De ce solde de condamnation à prester effectivement, on déduit les mois déjà passés en détention, que ce soit la prison préventive, durant l’enquête, et la prison faite depuis la première condamnation. Ce qui a donné, dans le cas de Madame Sauvage, cette phrase du Procureur d’appel envers le jury : « si vous la condamner à 10 ans, elle est libérable en avril 2017 ; à neuf ans, en avril 2016 ». Information qui était inexacte, on va le voir. Mais avant tout trompeuse ! Bref, oubliez le « bâton », ne regardez que la carotte !

En fait le juge d’application des peines peut modifier ce « crédit de réduction » à sa guise, il peut le réduire (c’est ce que fait la décision du TAP) et il peut l’augmenter (par exemple en cas de travail particulier de réinsertion). De plus, des mesures de « placement extérieur » (libération à domicile avec bracelet électronique) peuvent intervenir un an avant la libération anticipée, deux ans avant la fin de peine. Le pouvoir du T.A.P. est donc important, mais on a tendance à le négliger.

Ainsi, on a dit au cours du premier procès que Madame Sauvage a eu une réaction négative durant son emprisonnement préventif (durant l’enquête) qui fut de un an et demie. Cela aurait pu être retenu contre elle… mais elle fut libérée six mois avant ce premier procès.

De plus, c’est le T.A.P. qui définit les conditions de la libération, lesquelles seront surveillées par un service spécialisé (les conseillers d’insertion et de prévention). On peut par exemple imposer un domicile, interdire telle fréquentation ou l’accès à tel territoire (celui d’une victime), interdire le contact avec les médias, imposer des études ou un travail et bien sûr, imposer de faire rapport au « conseiller » qui vous contrôle. Et cela tout le temps de la durée subsistante de la peine. Car la libération conditionnelle peut être annulée à tout moment.

Même libérée, Madame Sauvage sera toujours en liberté surveillée jusqu’en 2020 !

La libération anticipée, il faut la demander et l’obtenir !

Rappelons que ce système de libération « conditionnelle » (sous conditions de surveillance) sert à intéresser les détenus à leur bonne conduite en prison, mais aussi à leur réinsertion effective, l’objectif étant de réduire les risques de récidive. Et on estime que le système atteint l’objectif. Une manière de faire qui est appliquée dans la plupart des pays démocratiques.

On a donc prévu que le prisonnier doit faire la demande de sa libération conditionnelle, comme d’une faveur ; et toute une procédure et des critères interviennent pour encadrer le système. On croit souvent que cela se passe sans difficulté…

Dans le cas de Jacqueline Sauvage, on se trouve dans un cas particulier pour la durée intervenant avant d’avoir le droit à demander sa libération et pour le processus d’examen !

D’abord, dans le cas de réclusion criminelle de 10 ans ou plus pour meurtre « aggravé » (ce mot est expliqué plus loin), on doit faire au moins la moitié de la peine prononcée par le tribunal. Foin des réductions « automatiques » ! On appelle cela la « peine de sûreté », instaurée en 2008 sous Sarkozy. Première manière pour le procureur du procès d’appel de tromper le jury (en se trompant lui-même ?) : la demande de libération n’aurait pu intervenir que (60 – 32=) 28 mois après la condamnation, soit avril 2018 ! Le procureur (ou la défense) aurait pu demander que cette « peine de sûreté » ne soit pas applicable, mais cela n’a pas été fait, ni repris au jugement. C’est la grâce présidentielle qui a annulé ce point.

Ensuite, une libération conditionnelle ne peut être demandée qu’à la moitié de la détention prévue. On peut normalement (ici après la grâce présidentielle sur la peine de sûreté) faire intervenir la prévision de réduction automatique : une condamnation de 120 mois devient 99 mois, la moitié fait 49 mois et demi : la libération conditionnelle peut être demandée après (49,5 – 32 =) 17 mois et demi, soit en mai 2017. Il est vrai qu’une mesure de « placement extérieur » (avec bracelet électronique) aurait pu être éventuellement appliquée un an auparavant. Mais ce n’était pas automatique !

La grâce partielle a modifié ce calcul : réduite à 7 ans et 8 mois, ou 92 mois, la condamnation bénéficie aussi de la réduction automatique, soit de 21 mois (si elle est calculée auparavant, sur 120), soit de 17 mois (si elle est calculée sur 92 mois : 3+ 6×2 + 56 jrs). La libération conditionnelle peut être demandée donc après (92 – 21 = 71/2 =) 35 mois et demi ou (92 – 17 = 75/2=) 37 mois et demi. Voilà donc la date où la libération conditionnelle de Jacqueline Sauvage peut être désormais demandée : février ou mai 2016.

La « grâce partielle » présidentielle n’a fait qu’avancer d’un an

(un peu plus, un peu moins) la date de demande de libération sous conditions.

Ensuite, la procédure d’examen d’une demande de libération est spéciale, dans le cas d’un « meurtre aggravé ». La loi dit qu’en ce cas :

La libération conditionnelle ne peut alors être accordée :

  1. Que par le tribunal de l’application des peines, quelle que soit la durée de la détention restant à subir ;
  2. Qu’après avis de la commission pluridisciplinaire des mesures de sûreté, rendu à la suite d’une évaluation pluridisciplinaire de dangerosité réalisée dans un service spécialisé chargé de l’observation des personnes détenues et assortie d’une expertise médicale ; s’il s’agit d’un crime mentionné au même article 706-53-13, cette expertise est réalisée soit par deux experts médecins psychiatres, soit par un expert médecin psychiatre et par un expert psychologue titulaire d’un diplôme, certificat ou titre sanctionnant une formation universitaire fondamentale et appliquée en psychopathologie. L’expertise se prononce sur l’opportunité, dans le cadre d’une injonction de soins, du recours à un traitement utilisant des médicaments inhibiteurs de libido, mentionné à l’article L. 3711-3 du code de la santé publique.

Lorsque la libération conditionnelle n’est pas assortie d’un placement sous surveillance électronique mobile, elle ne peut également être accordée qu’après l’exécution, à titre probatoire, d’une mesure de semi-liberté, de placement à l’extérieur ou de placement sous surveillance électronique pendant une période d’un an à trois ans.

Et c’est bien ce qui est arrivé à Jacqueline Sauvage : elle a été déplacée dans un centre spécialisé d’observation et d’évaluation de dangerosité, durant six semaines. Ceci a fait l’objet d’un rapport d’experts. Ensuite, une Commission pluridisciplinaire des mesures de sûreté a rendu un avis. Et c’est enfin un tribunal à trois juges (et non un juge unique) qui a rendu une décision.

Pourquoi un « meurtre aggravé » ? Madame Sauvage est-elle donc une meurtrière spécialement dangereuse ? Sa libido est-elle en cause ? Pas du tout. Sa situation provient d’une loi sécuritaire, votée en 2012 sous Sarkozy également, qui a prévu comme peine maximum, au lieu de 30 ans, la perpétuité pour certains meurtres, et notamment les meurtres racistes, homophobes, s’en prenant aux autorités, magistrats, enseignants, etc. ; aux personnes particulièrement vulnérables (grossesse, handicap…), à un professionnel de santé, un agent des transports publics, etc. ; et les meurtres… :

9° Par le conjoint ou le concubin de la victime ou le partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité 

Il ne paraît pas douteux qu’on a visé ainsi les personnes spécialement violentes dans le cadre conjugal, allant ici jusqu’au meurtre. On les a insérées dans une liste un peu fourre-tout… de meurtres dont la peine maximum est aggravée.

On parle donc de « meurtre aggravé ». Et on a estimé que ces meurtriers étaient spécialement dangereux, leur libération devant faire l’objet d’une évaluation de la dangerosité et éventuellement de mesure d’injonction de soins (en prison ou pendant la libération conditionnelle).

Il est clair que l’application de cette procédure à une personne qui a été victime de violences familiales est un contre-sens ! C’est l’application stricte du texte de la loi, mais il fallait assurément tenir compte de l’esprit de la loi.

Les motifs insensés du Tribunal dans son refus

Venons en alors aux motifs de l’arrêt refusant la libération conditionnelle de Jacqueline Sauvage.

Le tribunal semble avoir décidé ce refus contre le rapport des experts, contre l’avis de la commission et contre l’avis du procureur ! Excusez du peu ! Et qu’il a pris sa décision en dehors des critères prévus qui sont celui de la dangerosité et celui du risque de récidive.

On nous dit en effet que la détenue ne présente pas de caractère de dangerosité, et pas de risque de récidive, ce sont les conclusions des experts et de la commission pluridisciplinaire.

Le tribunal a pris un jugement qui paraît dès lors totalement politique, même si ses arguments s’en réfèrent à de la psychologie (qu’ils ont puisé sans doute dans le contenu de l’examen des experts).

En fait, le Tribunal d’application des peines estime qu’une femme qui n’est plus battue n’est plus une victime. Elle doit abandonner son « positionnement victimaire ». Elle doit passer à autre chose. Le plus flagrant, c’est quand il énonce la motivation suivante :

« Madame Sauvage ne peut prétendre retourner vivre à proximité du lieu des faits, dans un environnement qui, compte tenu des soutiens dont elle bénéficie et de la médiatisation des faits, risquerait de la conforter encore dans son positionnement largement victimaire ».

Ainsi le Tribunal estime qu’il ne peut libérer Jacqueline Sauvage, parce que sa fille se propose de l’accueillir chez elle, à une bonne dizaine de kilomètres de l’ancien domicile conjugal (ce que le Tribunal caricature en disant « prétendre vivre à proximité du lieu des faits »). Est-ce dangereux ? Évidemment non. Mais elle doit abandonner « son positionnement largement victimaire ». Comment faire ? Pour le tribunal, c’est tout net, elle doit s’éloigner d’un environnement qui la soutiendrait ! Cette argument ne tient aucunement. Son affaire a fait l’objet d’une médiatisation traditionnelle dès son arrestation et encore durant le premier procès, qui n’avait pas encore ému l’opinion (c’est la forte condamnation qui a causé l’indignation). C’est donc une situation classique, et cela n’a pas de sens de s’interroger sur l’éloignement de l’endroit de résidence durant la libération conditionnelle. A la rigueur, le tribunal pourrait imposer une distance qu’il jugerait suffisante (s’il fallait craindre un trouble de l’ordre public dans le village ?), comme condition de domicile, sans refuser la libération. Le tribunal est en fait en train de reprocher à Jacqueline Sauvage d’avoir obtenu, suite à la condamnation à 10 ans en novembre 2014, un large soutien ,lequel a eu un large écho médiatique. Il ne peut l’en empêcher ? Il tient donc à sévir contre tout le monde. Et il refuse sa libération, punissant d’abord Madame Sauvage et ses filles.

Par ailleurs, le Tribunal n’apprécie pas la manière dont la condamnée perçoit sa condamnation. Du fait qu’elle se réclame comme victime. Il lui en refuse le droit, et il en accuse les soutiens reçus :

« Compte tenu du temps écoulé, le discours de Madame Sauvage sur les faits et surtout sur les ressorts de son passage à l’acte reflète encore une réflexion très limitée ».

« Cette notion d’interdit n’apparaît pas encore vraiment intégrée par Madame Sauvage. Le sens de la peine lui échappe et elle a été confortée dans cette position par les soutiens dont elle a bénéficié, l’évolution très rapide de sa situation pénale et la médiatisation de son affaire ».

« Il doit également être souligné que l’importante médiatisation de son affaire rend difficile une authentique démarche de réflexion pour Madame Sauvage qui est encouragée à se cantonner dans un positionnement exclusif de victime, sans remettre en cause son fonctionnement psychique personnel et sans s’interroger sur sa part de responsabilité dans le fonctionnement pathologique de son couple. »

On remarquera que le mot de « médiatisation » intervient trois fois dans les brefs extraits diffusés du jugement, que le mot de « soutiens » intervient deux fois, et que la « grâce partielle » est aussi incriminée par ces mots de « évolution très rapide de sa situation pénale ». On est très près du politique…

Il faut évidemment affirmer que le positionnement psychique de Mme Sauvage comme victime est légitime, compte tenu des faits établis par l’enquête et le procès. Et que Madame Sauvage n’a jamais nié sa responsabilité dans le meurtre : « j’ai tué un homme, je suis ici pour cela » a-t-elle dit à son premier procès. Or tout condamné peut néanmoins considérer que le déroulement de son procès eut pu être différent, et le résultat différent. Il peut toujours avoir le sentiment d’une injustice, ce qui n’est pas un refus de responsabilité. On a dit de Madame Sauvage qu’elle avait une personnalité forte et tenace. Cela apparaît sans doute dans son évaluation psychologique. Mais ce n’est aucunement un critère de dangerosité ni de risque de récidive !

Faut-il rappeler que Madame Sauvage a eu le temps de réfléchir pendant quatre ans, dont près de trois années de prison, deux procès et une condamnation dès 2014, qui n’a pas été modifiée en 2015 ? L’appel du Tribunal à une « démarche de réflexion authentique » est cousu de fil blanc…

Il faut d’ailleurs souligner que c’est après l’acte qu’elle a commis, qu’elle a appris que son fils s’était suicidé et que ses deux filles avaient été violées par leur père ! Cela ne venait-il pas a posteriori légitimer davantage son acte ? Ou l’excuser en tous cas ?

Il semble que le T.A.P. n’a pas connu les faits, ne les a pas mesurés, se limitant à la sentence. Il semble plutôt que ce qui dérange le tribunal, c’est que depuis 2015, la situation des femmes battues a été largement médiatisée à travers le cas de Jacqueline Sauvage, que le « syndrome des femmes battues » a été mis en avant et thématisé, que la réforme légale intervenue au Canada a été expliquée… Et que tout cela a pu modifier la réflexion de Madame Sauvage. Et changer ou éclaircir sa perception de sa responsabilité.

En fait, le Tribunal d’application des peines veut dépasser le fait que Madame Sauvage paie « sa dette à la société », comme on dit communément. Il veut changer son raisonnement et sa perception des faits. Alors que le système de libération conditionnelle anticipée, selon le texte de la loi, tend à la réinsertion des condamnés et à la prévention de la récidive, le Tribunal veut imposer à la prisonnière la théorie de la « responsabilité partagée dans le fonctionnement pathologique du couple » qui vise surtout à amoindrir largement la responsabilité de l’auteur des violences conjugales. Et il prétend la garder prisonnière pour arriver à ce résultat ! On dit parfois que le système a pour effet d’obtenir « l’amendement » des prisonniers (le mot est chez Maître Eolas), mais ce n’est pas dans la loi. Et vouloir sonder la conscience de la prisonnière pour mesurer, non sa dangerosité, mais sa simple opinion, et en tirer une conclusion pénale, me paraît dangereusement anti-démocratique.

Le Tribunal illustre bien, par ces motivations politiques, par ce refus de considérer l’esprit d’une loi et la réalité des faits, combien la domination masculine se refuse à considérer les violences conjugales. Parce que c’est dans sa culture.

Il peut y avoir un fonctionnement pathologique dans n’importe quel couple ; ce n’est pas répréhensible. La présence d’un être humain violent, manipulateur et agissant par la peur est un élément indépendant et profondément responsable de la situation familiale. Qu’il entraîne la mort du conjoint est un cas trop fréquent. Ce n’est pas à l’autre conjoint, victime, qu’on doit demander d’avoir la conduite adaptée pour éviter cette dérive. Toute conduite, que ce soit la fuite ou, comme ici, le meurtre, ne change rien à la situation de départ, et est toujours une solution extrêmement coûteuse et hasardeuse pour celle qui part ou qui met fin à la situation en tuant. C’est cela que le T.A.P., et derrière lui, une majorité d’hommes, ne veulent pas voir. C’est ce déni qui amène à mettre en doute la vérité de la vie de Jacqueline Sauvage établie au procès. C’est ce déni qui applique mécaniquement le concept de « légitime défense » à une situation qui ne la permet pas. C’est ce déni qui laisse la question des violences conjugales sans traitement politique vigoureux et adapté.

Ce jugement du T.A.P. est susceptible d’appel. Tant la défense que le procureur ont déclaré leur intention d’aller en appel. Espérons qu’un tribunal composé autrement ne tombe pas dans le même travers. Plus tard, Madame Sauvage pourrait aussi introduire une nouvelle demande de libération, après un certain délai. Mais avec quelles chances d’examen dans la sérénité ? J’utilise ce mot à dessein. Monsieur « Eolas » estime que ce n’est jamais bon qu’une accusée devienne porteuse d’une cause. Plusieurs auteurs ont estimé que le mouvement de solidarité risquait de troubler la « nécessaire sérénité » du tribunal dans son jugement. La motivation affirmée par le TAP parait effectivement très trouble ! très peu sereine !

Finalement, je redis encore une fois (comme dans mes précédents articles) qu’il faut modifier la loi sur le « meurtre du conjoint » car, si elle se justifie peut-être pour le conjoint violent allant jusqu’au meurtre, elle est insensée pour la victime se défendant par un meurtre. Mais c’est certainement une modification plus ample qui est nécessaire.

Chester Denis

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