Tous les hommes sont complices de « certains hommes »

« C’est du grand art, de dénaturer les faits. Un art masculin, à n’en pas douter ». J’avais ainsi conclu un article précédent sur la capacité des journaux (souvent par les titres) à édulcorer les faits, même face à la tuerie (trois morts),  quand la violence est perpétrée par un homme.

Un texte tout récent de Crêpe Georgette revient sur cette question du déni de la violence masculine, texte excellent qu’on pourra lire ici. Elle montre que ce sont les hommes qui interdisent qu’on énonce clairement la violence des hommes, qui réclament des périphrases et des distinguo qui empêchent de dénoncer le genre homme derrière les violences des hommes. Ils veulent rester sur leur petit nuage de maîtrise de soi, glorieux et garni de belles valeurs, et ils l’exigent :

Je regarde le chiffre effarant, affolant des violences sexuelles, dont les hommes ne cessent de me dire que cela devrait être mon unique et seul combat et je le vois s’éloigner car je suis trop occupée à chercher mes mots pour ne pas blesser les hommes.
Je sais qu’ils sont blessés lorsque je parle des violences sexuelles. Blessés que je puisse les en croire auteurs. Blessés que je puisse les comparer avec ceux qui violent et que je ne définis pas plus précisément ce qui entretient un doute insupportable entre les hommes qui ne violent pas et les hommes qui violent. Blessés que tout mon discours ne soit pas mieux choisi, mieux construit, mieux écrit afin de ne pas les stigmatiser.
Il se joue alors un jeu étrange entre eux et moi, dont on feint de ne pas connaître les règles mais dont on connaît l’issue.
Ces hommes vont me presser de questions, de demandes de références, de leur expliquer la totalité du féminisme, des violences sexuelles aux tâches ménagères en passant par l’inégalité salariale. J’aurais droit à la mauvaise foi, aux arguments homme de paille. Tout mon défi sera de chercher les bons mots, la bonne phrase, la bonne tournure. Toute mon attention sera concentrée sur le fait de ne pas leur déplaire, et que peut-être ils deviennent moins des ennemis de classe, des dangers directs ou indirects, des participants actifs ou passifs au sexisme. Tout leur discours sera sous-tendu par la menace suivante : « SI tu n’es pas gentille, SI tu ne réponds pas à toutes mes questions, SI tu t’énerves, alors je serai un ennemi du féminisme et cela sera ta faute ».
Les femmes sont en général vues comme responsables des violences sexuelles qu’elles subissent. La boucle se boucle. Si nous n’expliquons pas gentiment aux hommes qu’il faut pas violer, alors ils le feront.

Et cela leur permet également de dénigrer le féminisme comme violent et destructeur : il faut se limiter à viser poliment « l’égalité » entre personnes de bonne volonté. Sans s’arrêter à quelques violences masculines accidentelles, qu’il faut traîter comme des faits divers, perpétrés par des malades, pas des hommes.

Et pourtant les hommes sont bien conscients qu’ils dominent les femmes, qu’ils les exploitent et les oppriment, y compris sur le plan sexuel, ainsi que l’a montré Léo Thiers-Vidal, dont j’ai parlé ici  (mais sans présenter toutes ses conclusions). Leur déni est donc un trait particulier des hommes, de tous les hommes. Même s’il est souvent adopté aussi par les femmes, qui ne souhaitent pas vivre dans le dénigrement permanent de leurs parents masculins (père, compagnon, fils…) et ressentir sans cesse cette colère qui est en elles.

C’est un peu cette attitude commune, ce déni, qui refuse de dire ce qu’il est est des hommes, qu’on retrouve dans la présentation de l’étude australienne abordée dans le précédent article. Deux femmes hautes responsables de l’Université et des Droits Humains en Australie confirment le discours : trop d’étudiants sont victimes, pas de cela chez nous — mais ne disons pas qui sont les auteurs. Elles cherchent à ne pas choquer les hommes, pour pouvoir les atteindre par un discours neutre. Et Crêpe Georgette invite à en sortir :

Il faudra admettre que les hommes n’ont pas le droit de disposer du corps des femmes, du corps des enfants et du corps d’autres hommes. Cela les rend très malheureux je le sais, on me parlera de leur misère sexuelle pendant que je parlerais de viol. On comparera le fait de ne pas pouvoir baiser alors que je parle du fait de ne pas violer.

Je voudrais, ne serait-ce que 5 minutes, que les hommes ressentent l’insupportable sentiment d’injustice lorsque je constate les violences sexuelles subies par les femmes. Cette guerre. Ce terrorisme. Cette terreur infligée à l’ensemble des femmes qui vise à contrôler insidieusement nos mouvements, nos déplacements, nos fréquentations, notre sexualité, notre habillement, notre rapport aux hommes, à tous les hommes. (…)

Pendant ce temps, les hommes se demandent pourquoi les féministes disent « les hommes » au lieu « des hommes ».
Pendant ce temps, des hommes me disent que lire ce que j’écris, lire des récits de violence sexuelle est « dur mais qu’ils arrivent à ne plus se sentir mis en cause ». C’est tout ce que ce que cela suscite. Ils ne se sentent plus accusés (alors qu’ils le sont), ils ne se sentent plus visés (alors qu’ils le sont), ils ne sentent plus ma colère (alors qu’elle est là, intacte, entière, brûlante). Ils sont tranquillisés ; je ne les visais pas eux et c’est bien tout ce qui importe n’est ce pas.

Un excellent article, sur la complicité tacite des hommes avec « certains hommes ».

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« En Australie, les étudiants harcelés » : mais où sont les agresseurs hommes ?

« Australie: plus de la moitié des étudiants ont été harcelés sexuellement » titrent plusieurs journaux de ce 1er août.Voici l’essentiel de l’article (dépêche AFP), qu’on lira ici, et ici, ou ici.

« Plus de la moitié des étudiants, surtout des étudiantes, ont été harcelés sexuellement dans les universités australiennes et 7% d’entre eux ont subi au moins une agression sexuelle, selon une étude nationale publiée mardi. La Commission australienne des droits de l’Homme a mené l’étude au nom des 39 universités du pays auprès de 30.000 étudiants. » « Les femmes ont trois fois plus de risques d’être agressées sexuellement et près de deux fois plus de risques d’être harcelées sexuellement, à la fois sur les campus universitaires ou en se rendant à l’université ou à des événements hors campus organisés par l’établissement. »«La conclusion inévitable de ces données (…) est que les cas d’agression sexuelle et de harcèlement sexuel sont à des niveaux inacceptables dans les universités australiennes», a déclaré Kate Jenkins, chargée des discriminations sexuelles à la Commission. «Nous voulons envoyer un message fort et limpide, ces comportements ne sont pas acceptables. Pas sur nos campus, pas dans la société australienne», a déclaré la présidente d’Universities Australia, Margaret Gardner.

Où sont les auteurs ?! Je m’étonne du silence assourdissant sur la responsabilité des hommes dans cette affaire. On aura remarqué le masculin général utilisé dans le titre et dans l’article, comme si tous les étudiants étaient des victimes, même si les femmes ont « deux fois plus de risque ». (Et comment mesurer une notion aussi abstraite ? En fait, cela veut dire, en répartition, 66% contre 33 % pour les actes de harcèlement, 75 % contre 25 % pour les agressions; et aussi, en allant voir les chiffres, un homme sur six, mais une femme sur trois).

Il m’a fallu aller sur le site de la Commission australienne des droits de l’homme (en anglais : Human rights, les droits humains) pour en savoir un peu plus. Avant de télécharger le rapport « Change The Course: National Report on Sexual Assault and Sexual Harassment at Australian Universities » (Changer de cap : Rapport national sur les aggressions sexuelles et sur le harcèlement sexuel dans les universités australiennes), on me propose de télécharger les infographies : AHRC_2017_UniversityReport_Infographics. Ici aussi, presque rien sur les auteurs, sauf ceci : une fois sur deux, les auteurs sont connus des victimes. Et on retient le chiffre de « un étudiant sur cinq harcelé », ce qui cache la proportion de un homme sur six et une femme sur trois. Idem pour le chiffre moyen des agressions (1,6 % des répondants) qui cache une asymétrie encore plus forte entre hommes et femmes, explicitée ci-dessous.

En réalité, il faut lire la totalité du rapport, et examiner les détails des graphiques, pour obtenir les chiffres selon le genre. J’en retiens quelques-uns. Mon but est de donner des représentations plus justes des résultats de cette étude. Cette étude, par l’étendue de son échantillon, est intéressante. Mais on pourrait discuter encore des résultats en rapportant ces 30.000 réponses au million d’étudiants inscrits dans les universités australiennes, soit un taux de +/- 3%.

Sur 30.930 réponses, 21% ont vécu des cas de harcèlement sexuel (sujet abordé en premier). Soit un sur cinq. Cela monte à 26 %  (1/4) en prenant en compte le temps des transports.

Mais cela concerne 17% des hommes (un sur six) et 32 % des femmes (une sur trois) ; 45 % des transgenres, soit un sur deux (!), mais ceux-ci sont peu nombreux : moins d’un 1% des répondants, ce qui donne un échantillon trop faible pour des résultats représentatifs). Les femmes subissent bien plus que les hommes les « regards appuyés » (40 % contre 16 %), et à égalité les commentaires et blagues dégradantes et les questions intrusives sur leur identité ou leur apparence. 22% des harcèlements sont venus par le « en ligne » : e-mails, réseaux sociaux, images non souhaitées.

Autre indication instructive, sur les 30.930 répondants, 25.960 se sont dits des personnes héréros, 1.164 des personnes gays ou lesbiennes et 1.640 des bissexuel.les (et un nombre faible de transgenres, d’asexués et de sans réponses).

Les étrangers ne paraissent pas surexposés au harcèlement, mais bien les aborigènes.

86 % des femmes déclarent avoir été harcelées par un ou des hommes, 3% par des femmes, 7 % par un groupe mixte.On analyse ici 4.768 cas.

37 % des hommes déclarent avoir été harcelés par un ou des hommes, 30 % par des femmes, 22% par un groupe mixte. On analyse ici 2.136 cas.

Pour les agressions sexuelles, abordées ensuite, 2,3% ont été agressées parmi 14891 femmes répondant ; 0,7% ont été agressés parmi 13.031 hommes répondant. Soit 340 femmes et 91 hommes (mon calcul).

Les femmes disent avoir été agressées par un homme à 92 %, les hommes disent avoir été agressés par un homme à 41 %, par une femme à 26 % et par un groupe mixte à 24 %. Soit 250 agresseurs masculins (et 6 agresseuses féminines) pour 283 cas féminins, 35 agresseurs hommes (et 22 agresseuses femmes) pour 83 cas masculins, selon mes calculs, sans compter les groupes mixtes. Soit au total au moins 285 auteurs masculins pour 28 agresseuses féminines. (91% / 9%). Voilà le chiffre que je voulais lire en tête de tous les articles et qui était totalement absent, même dans le rapport !

Proportionnellement, les personnes hétéros sont moins agressées que les personnes gays et lesbiennes et beaucoup moins que les bissexuel.les; mais elles sont bien plus nombreuses.

Je m’arrête ici. Le rapport étudie également les lieux où ces évènements arrivent, il étudie des causes possibles (dont le mépris des femmes et le « droit au sexe » présumé par les hommes, à ce que j’ai pu voir) et propose des changements. Je n’ai pas étudié ces chapitres.

J’espère seulement avoir complété et rectifié cette vision « asexuée » ou plutôt non genrée des articles de presse, déjà induits en ce sens par le résumé et le communiqué du rapporteur.

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Comment ne pas dire « un homme assassine trois fois » ?

En Belgique, un homme a assassiné ce mardi soir son ex-petite amie (qui l’avait renvoyé depuis quelques jours) et les deux grands parents qui s’interposaient. Aucun titre de presse n’a titré sur ce fait en parlant de « triple assassinat » ou cette « tuerie ».

Pourtant, je découvre ce mercredi soir une autre info claire : « Une femme de 49 ans, suspectée d’avoir tué sa fille adolescente, interpellée… » Le verbe « tuer » est bien utilisé, au sens actif.

Alors, pourquoi les titres deviennent moins clairs quand il s’agit d’un homme ?

« Une jeune fille et ses grands-parents poignardés à mort en Flandre: le suspect est son ex-petit ami », titre Le Soir de ce mercredi. Il y a des gens blessés et morts, et un suspect.

« Flandre : une jeune fille de 17 ans et ses grands-parents décèdent après avoir été poignardés par l’ex petit-ami de l’ado », titre La Libre du même jour. Encore une fois, il y a deux évènements distincts, le coup de poignard et le « décès ».

« Horreur en Flandre: Il tue son ex de 17 ans et ses grands-parents… « Je préférerais mourir que de te voir avec quelqu’un d’autre », affirme plus clairement la Dernière Heure, mais en donnant déjà la version du tueur.

Car les journaux ont abondamment cité le message prémonitoire écrit par le jeune homme il y a quelques jours sur les « réseaux sociaux », en laissant même une vidéo sur Youtube. (En fait, tous les journaux sont partis de la même dépêche de l’agence Belga, informée par la police ou le parquet. Seul le titrage est différent).

« J’ai tout fait s’effondrer de mes propres mains, je n’ai plus de raison de vivre. (…) J’ai perdu ma copine et ne peux pas vivre sans elle ». « Je t’aime. Tu seras toujours dans mon cœur et je veillerai sur toi. Même si je sais que tu ne le veux pas. Excuse-moi de t’avoir fait mal. C’était la plus grosse erreur de ma vie. La seule chose que je désirais c’était de t’avoir à mes côtés. Je sais que tu ne reviendras pas. Ça fait tellement mal. Je préfèrerais mourir que de te voir avec quelqu’un d’autre la semaine prochaine ».

Deux choses ressortent évidentes de ce message : il a fait du mal à sa copine, soit en l’agressant, soit en la trompant. Et il s’estime en droit de la posséder (et de la protéger, la paterner), à l’exclusion de tout autre. Cela malgré qu’il a clairement été rejeté.

Une troisième chose ressort : ce jeune homme est malheureux. Mais cela n’efface en rien sa conduite, qui lui a valu d’être rejeté. Le message précise (et c’est repris complaisamment dans les journaux) : sa vie est une « épreuve depuis 25 ans ». Car ce jeune homme a 25 ans (et sa copine en a 17).

Ce discours unilatéral accompagne donc immédiatement l’information sur l’assassinat de trois personnes. Il vient l’édulcorer. Ces « circonstances atténuantes » dénaturent les faits. Et les titres des articles n’arrivent plus à énoncer les faits nettement. Pourtant, ils y arrivent quand il s’agit d’une femme et de sa fille.

C’est du grand art, de dénaturer les faits. Un art masculin, à n’en pas douter.

PS. On apprend ce jeudi que le jeune homme n’a été arrêté que plus de 24 heures plus tard. On en déduit que c’est la police ou le parquet qui, sur base de premières recherches, ont déjà diffusé à la presse le discours de l’ex-petit ami. Par sympathie masculine ?

 

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Au fil d’une année : violence des hommes (viols en Belgique)

Je n’ai pas eu accès à tout l’article de La Libre, qu’on trouvera ici. Seulement trois phrases, et un titre.

En 2016 en Belgique, 3 071 faits de viol ont été enregistrés dans la banque de données générale nationale (BNG) sur la base des procès-verbaux dressés par les différents services de police, selon les statistiques de criminalité désormais disponibles pour toute l’année 2016.

Plus de huit plaintes par jour. Chaque jour, samedi et dimanche compris, et les jours fériés et les vacances, huit femmes ont poussé la porte d’un commissariat pour énoncer des faits d’agression sexuelle d’un homme (si on compte en jours de semaine, 12 par jour). C’est une moyenne. Avant de penser à la moyenne, pensons à ces huit femmes, chaque jour.  Qui décident d’entrer au commissariat, qui décident d’entamer une « procédure » qui sera une épreuve d’abord pour elles, pour leur intimité, pour leur vie privée. Parce qu’elles ont été la victime d’un crime ou d’une tentative de crime.

Dans un nombre infime de cas (5,5 %), les victimes ont déposé une plainte après une tentative de rapport sexuel imposé sans consentement.

Ce « nombre infime » de tentatives dénoncées, il atteint néanmoins le chiffre de 168 cas. Un tous les deux  jours. La tentative de viol, d’acte sexuel malgré un non-consentement, a été suffisamment choquante pour faire l’état d’une plainte. Un chiffre à retenir pour une discussion (ou une enquête) sur la question du consentement. Vouloir ignorer un non-consentement et « passer en force » (même si cela n’aboutit pas) crée déjà un traumatisme. Ce n’est pas de l’irrespect, c’est de la violence inouïe. Il faut en parler.

Mais dans la toute grande majorité des situations (94,5 %), elles ont pris leur courage à deux mains pour dénoncer un viol qui a été accompli.

Et donc 2900 viols avérés (8 par jour). On a établi après plusieurs enquêtes que les plaintes ne manifestent qu’une faible partie des viols vécus (un sur six ou sept). Selon ces statistiques, on pourrait faire l’hypothèse que 20.000 viols (à peu près) sont perpétrés chaque année. Chaque année, un homme sur deux cent viole, ce qui parait peu important (au regard des quelques trois millions et demi d’hommes concernés en Belgique). Tous les cinq ans, un homme sur quarante à violé, ce qui paraitra plus concret à notre imagination : parmi les quarante hommes autour de vous, un d’eux a violé au cours des cinq ans passés. Six fois sur sept, ce viol n’a pas fait l’objet d’une dénonciation.

(Un site officiel du Ministère de l’Egalité des chances et de l’Institut pour l’Egalité des femmes et des hommes parle de 36500 viols par an, ici. Il faudrait donc doubler les chiffres relatifs : un homme sur cent viole, chaque année, tous les cinq ans un homme sur 20 de vos amis, etc. Je ne veux certainement pas amoindrir les chiffres, mais partir de cette brève info « estivale » pour asséner le message qui doit parler aux hommes).

Si nous voulions garder une image positive de l’Homme, nous devrions nous-même militer pour que ces hommes se dénoncent. Nous devons avoir honte que ce n’est pas le cas. Les violeurs sont parmi nous, parmi nos amis, dans notre club sportif ou culturel, parmi nos collègues, parmi nos vedettes et nos représentants. Et nous ne voulons pas le voir, pas le savoir.

Prendre conscience de la domination masculine, c’est avoir la honte et la colère qui nous envahit face à cette violence traumatique qui reste dans l’ombre, qui est au cœur de ce qui fait de nous des hommes.

Je sais que ces chiffres peuvent être contestés (et le seront) dans une discussion sans fin. Et qu’ils pourraient être revus, à la marge. (On peut trouver un éclairage ici, dans un article de 2012). Pas assez pour que la honte disparaisse. Mais en faisant beaucoup de bruit pour ne pas l’entendre. On ne peut effacer ce traumatisme de la domination masculine.

Ce n’est pas le message principal du journal (pour ce que j’ai pu en voir).

« Exclusif. 435 plaintes pour viol d’enfant de moins de dix ans »

C’est le titre. On suppose que ce sujet est développé dans le texte, peut-être avec le commentaire de tel ou tel expert. C’est bien sûr un chiffre effarant. C’est bien sûr un traumatisme effroyable. Ceux qui commettent de tels viols sur des êtres innocents et sans défense sont des monstres…

Mais ce chiffre ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt ! On peut facilement se dire que ces monstres ne sont pas près de nous, qu’ils sont ailleurs. L’extraordinaire ne doit pas masquer la violence ordinaire, et la honte et la colère doivent se répandre en nous.

Post-scriptum : la plupart des journaux belges ont répercuté l’info publiée par La Libre, sans en détourner l’info principale par un titre orienté comme dans l’article cité.

Ils rajoutent que près de la moitié des victimes des viols ont moins de 18 ans.

 

 

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Vous êtes un masculiniste ! 11 indices…

Le texte que vous trouverez sur le site TRADFEM a été récemment publié par une féministe australienne, Clémentine Ford, sur sa page Facebook. On ne sait qui en est l’auteur(e). (En fait, il semble être apparu sur la page d’un vendeur de tee shirts à la demande , il y a quatre ans au moins, avant février 2013 !).  Il est très instructif.

Le titre anglais propose (littéralement) : « 11 indices que vous êtes un militant des droits des hommes »… (Men’s Rights Activist), ce que nous nommons en français « masculinistes ».

La plupart des indices relevés démontrent une contradiction, une posture hypocrite entre un raisonnement « rationnel »  masculin et un égoïsme du dominateur ordinaire, dont je donne ici deux exemples :

 

  1. Vous croyez que si les femmes veulent l’égalité, elles devraient faire le service militaire. Mais vous croyez aussi que l’armée n’est pas un endroit pour elles.

  2. Vous détestez quand les femmes présument que les hommes sont comme des animaux sauvages. Mais vous considérez qu’une femme qui ne couvre pas son corps pour se rendre invisible aux hommes est comme une personne qui s’habille de viande devant des animaux sauvages…

 

Ceci montre que le travail de déconstruction de la posture masculine est un effort permanent, jamais acquis, exigeant une remise en question de soi.

Vous pourriez être tenté d’affirmer que tous les hommes ne sont pas comme cela, qu’il ne faut pas faire d’amalgame. Posture habituelle de la bonne conscience virile : moi je me maitrise, mieux que certains… Mais je suis convaincu que vous aurez pourtant appris de ces « indices » des choses qui vous donneront à réfléchir sur vous-mêmes…

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Au fil des festivals : violence des hommes

(Avec un lien vers un article de John Stoltenberg)

Annoncer avec un an d’avance l’annulation d’un important festival, c’est ce qui s’est décidé en Suède.

« Trop c’est trop. Après cinq plaintes pour viol et quinze autres pour agressions sexuelles en tous genres, les organisateurs de Bråvalla, le plus grand festival de rock en Suède, ont tranché. Alors que l’édition 2017 vient de s’achever, ils ont décidé de faire une pause. Et d’annuler l’événement en 2018. Le sponsor principal, la bière danoise Carlsberg, n’a pas fait de commentaires. « 

Voilà comment le Figaro résume l’affaire, avec la prose fleurie de l’anecdote exotique : « Au pays des rennes … 50.000 vikings spectateurs… ». Non, aucune interrogation sur un tel phénomène en France. Une recherche sur Internet vous apprendra que plusieurs villes et villages de France s’appellent Viols » (Viols-le-Fort, Viols-en-Laval) et organisent des festivals… Et qu’un site d’infos Terra Femina a relevé en 2015 que :

« Glastonbury, Reading, V Festival… Depuis quelques années, les plus grands festivals de musique anglais sont entachés par une vague d’agressions sexuelles. Un phénomène qui semble prendre de l’ampleur alors que les organisateurs trop frileux peinent à saisir la gravité de la situation. »

Mais sur la problématique en France, rien, je n’ai rien trouvé.

(Rajout du 15 juillet : Et le Monde de ce jour (avec l’AFP) confirme qu’il s’agit d’une maladie étrangère répandue, qui ne franchit sans doute jamais les frontières hexagonales !

Aux fêtes de San Fermin, les agressions sexuelles restent nombreuses. Pamplune avait pourtant de nouveau mis en place une campagne pour tenter de prévenir les agressions sexuelles, alors que 1,45 million de visiteurs se sont pressés aux huit jours de festivités. C’est l’envers des images de milliers de personnes vêtues de blanc, foulard rouge autour du cou, partageant les « botas ». Quatorze plaintes pour attouchements et agressions sexuelles ont été déposées pendant les fêtes de San Fermin, dans le nord de l’Espagne, selon le communiqué publié samedi 15 juillet par la mairie de Pampelune. Onze hommes ont été arrêtés en lien avec ces plaintes. (…)  En 2016, seize plaintes avaient été déposées, dont cinq pour viol. La mairie avait alors estimé que seules 10 % des victimes allaient déposer plainte au commissariat. C’est depuis 2008 que la municipalité de Pamplune tente de changer les mentalités et briser le silence qui entourait ces agressions. Cette année-là, le viol suivi du meurtre d’une jeune Pampelonnaise de 20 ans, Nagore Lafagge, met la ville en deuil. (…) Pour prévenir les agressions, des caméras haute définition ont été placées dans les rues de la ville, un groupe policier est spécialement dédié à la lutte contre les agressions, une carte des endroits potentiellement dangereux a été dressée et un point d’information a été installé dans la ville. La mairie a aussi publié un décalogue qui commence par rappeler « que les fêtes sont faites pour que tous en profitent : hommes et femmes ». Sans doute parce que longtemps, les Sanfermines ont été des fêtes réservées aux hommes.

Fin du rajout).

En Belgique, deux journaux ont fait un bref article sur le sujet, pour souligner que les festivaliers sont peu diserts sur le sujet. Un journal avait titré « Agressions sexuelles : quand les festivals belges font l’autruche » (voir le lien plus bas) avec le témoignage d’une jeune fille, Delphine :

« Je sais qu’ils craignent pour leur image et que le sujet n’est pas hyper sexy », lâche Delphine E., « mais tout comme ils sont concernés par la sécurité en général – pas d’armes, même pas de parapluies ou de frisbees -, ils pourraient s’intéresser aussi à cette question, vu que l’intégrité physique de tous est concernée (…) Ils ne sont pas responsables des comportements individuels, mais ils sont responsables du bien-être sur les lieux ».

Un festival a réagi dans un autre journal, selon un article disponible ici :

 » Le phénomène existe, comme dans tous les lieux publics fréquentés » reconnaissent les organisateurs du festival de Dour, interpellé dans l’article de Paris Match au même titre que « Les Ardentes », le « Pukkelpop » ou « Rock Werchter ». Même s’il est difficile à quantifier compte tenu du faible nombre de plaintes introduites pour ce type de faits.  » En revanche, écrire que les festivals ne prennent aucune mesure pour éviter ce type de comportement, est faux. Dour a mis en place une cellule de suivi psycho-social pour assister les personnes en cas de problème. Nous travaillons chaque année avec l’organisation « Sex & Co » qui effectue tout un travail de prévention concernant la sexualité et les violences conjugales, sur la plaine du festival. Et l’asbl Modus Vivendi (spécialisée dans la prévention des risques liés à l’usage de drogues, ndlr) dispose, elle, d’équipes mobiles. »

On aura remarqué la formule habituelle des « violences conjugales » pour parler des violences sexuelles masculines, totalement inappropriée dans le contexte des festivals. Faible nombre de plaintes, donc phénomène non quantifiable, donc il n’y a rien à voir. Les autres festivals n’ont même pas voulu réagir.

Et on en parle donc très peu. On insiste souvent sur la répression de la drogue. Dans un article sur le « bilan stupéfiant » de la surveillance policière d’un festival dans le passé, on signale discrètement « aussi une plainte pour viol » (2008).

Quand on creuse un peu, comme l’a fait Paris-Match-Belgique dans l’intéressant article « Agressions sexuelles : quand les festivals belges font l’autruche », on constate que le thème est parfois évoqué plus clairement dans les milieux des festivals eux-mêmes dans le nord de l’Europe. La réponse classique est un catalogue de mesures expliquées aux filles : ne pas faire la fête sans précautions, ne pas boire et ne pas fumer, ne pas rester seule, etc. Bref, la responsabilité imputée aux victimes. Mais dans certains cas, la responsabilité des hommes a été clairement pointée et dénoncée, y compris par les groupes sur scène.

Dans les témoignages recueillis auprès des femmes, il apparait aussi que les festivaliers sont rarement prêts à la solidarité avec une femme agressée qui appelle à l’aide face à un groupe masculin menaçant.

Voilà à peu près tout ce que j’ai trouvé sur le sujet à propos de ce qui se passe chez nous : un bon article écrit par une femme, et une faible réponse reçue par un autre journal. Par contre, tous les médias ont répercuté l’idée proposée par une musicienne suédoise d’organiser un festival interdit aux hommes. Elles sont cocasses et exotiques, ces suédoises, n’est-ce pas ?

Le phénomène vaudrait assurément un meilleur suivi, une meilleure étude. Il avait été évoqué durant les évènements de Cologne en fin 2015 : dans tout évènement festif en Allemagne, il y a des cas de violences masculines. Et, par extension, il faudrait interroger mieux le recours des hommes à la violence sexuelle, soit en groupe, soit en isolé. Et selon différentes périodes de la formation masculine. Il y a du boulot…

En attendant, je signale un intéressant article de John Stoltenberg, traduit et affiché par le site « scenesdelavisquotidien (pour en finir avec la masculinité) » : Sexualité masculine — ce qui rend sexy la possession d’autrui.

… je voudrais essayer de déraciner un des préjugés qui subsistent dans la suprématie et la sexualité masculines — un préjugé précis et bien intégré sans lequel le viol et la prostitution seraient inimaginables. J’appelle ce préjugé l’érotisme de possession. Nous avons beaucoup d’indices indirects de l’existence de cet érotisme. Par exemple, à travers les témoignages des femmes qui sont ou ont été appropriées sexuellement dans le mariage, forcées dans le viol, et/ou sexuellement utilisées contre de l’argent dans la prostitution, il s’avère que pour beaucoup d’hommes, la possession est un élément central de leur comportement sexuel. Beaucoup d’hommes peuvent à peine éprouver de sentiment érotique s’il n’est pas associé à la possession du corps d’autrui. En anglais, comme dans beaucoup d’autres langues, le verbe posséder signifie à la fois « être propriétaire de » et « baiser », et cette coïncidence sémantique n’est visiblement pas un hasard. Beaucoup d’hommes mettent apparemment dans le même sac le comportement sexuel normal « masculin » et l’appropriation littérale du corps d’un autre être humain.

Je vous en recommande vivement la lecture.

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Au fil des lectures : violence des hommes

« … la guerre. Certains la pensent nécessaire pour purger la violence de toute une génération d’hommes, parfois deux. »

Diane Ducret, Les indésirables, Flammarion 2017

(En 39, suite à la drôle de guerre, l’État Français décide d’enfermer toutes les femmes sans enfant, d’ascendance allemande, juives ou non, en créant en urgence une section de femmes dans le camps de Gurs, dans les Pyrénées. Le régime de Vichy les livrera aux nazis).

« Chaque fois qu’on a affaire à un blanc, expliquait-il à sa famille, il a beau avoir les meilleures intentions du monde, il tient notre infériorité intellectuelle pour acquise. D’une façon ou une autre, sinon explicitement, du moins par l’expression de son visage, le son de sa voix, son agacement, et même le contraire, c’est-à-dire sa patience, ses prodigieux efforts d’humanité, il vous parle toujours comme si vous étiez un demeuré, il est toujours ébahi que vous ne le soyez pas. »

Philip Roth, La tache, Gallimard 2002

(En anglais, The Human Stain, La tache humaine — Cette attitude de domination blanche envers les noirs, perceptible « malgré les meilleures intentions du monde » et « les prodigieux efforts d’humanité », peut être aisément étendue à la domination masculine, afin de prendre conscience d’une posture de supériorité… indécrottablement intériorisée, y compris chez les « alliés pro-féministes », dont moi !).

« Cette culture masculine existe. (…) Des conneries avec mes amis, j’en ai faites. Et ce n’est pas parce que tous les gars en font, que ça devrait être normal, que c’est ça être un gars, que c’est acceptable dans une société si on a un pénis entre les jambes. Les conneries de jeunesse, je les ai toutes faites. Courir tout nu sur un terrain de golf par un beau dimanche ensoleillé. Crier comme King Kong suite à une relation sexuelle dans une villa de Bali pour faire rire mes amis. Me faire passer pour un étudiant en médecine à dix-huit ans pour coucher avec une avocate à Cuba. Désolé maman, ton fils était ben niaiseux. Les gars, on est ben niaiseux ! Il y a surtout de nombreuses histoires de mes semblables que je ne peux pas raconter, pour ne pas faire déshonneur au « Brothers Code. » Comme un alcoolique, j’ai dû faire un sevrage de toutes ces conneries de jeunesse et je crois qu’on ne porte pas suffisamment d’attention à ce problème. La compétition sexuelle chez les hommes existe et est banalisée. La culture du viol existe et est tout autant banalisée. Ce sont deux concepts différents qui proviennent des mêmes racines.

J’ai côtoyé des gars qui faisaient usage de harcèlement psychologique envers les filles pour parvenir à leurs fins, et ce, avec l’aide de la puissance du groupe. J’ai vu des hommes agressifs avec des filles aussi, parce qu’ils se sentaient humiliés devant leurs amis. Et puis, il y a aussi les filles qui recherchaient éperdument le désir et le besoin d’être aimées. Ces filles étaient souvent les plus saoules dans les partys, toujours prêtes à coucher avec le premier venu. Nous connaissons tous ce genre de personne dans nos groupes d’amis, mais soyons clairs, en aucun cas, une femme « mérite » d’être violée si elle n’a pas le contrôle d’elle-même. En aucun cas, une femme ne devrait avoir une part de responsabilité dans un crime aussi horrible. Pourtant, la société et les juges ne semblent pas l’accepter. L’homme semble profiter d’un privilège dans ces crimes douteux, celui de la présomption d’innocence, celui de la femme consentante, celui de l’homme victime de lui-même. Il faut parler de culture du viol, mais il faut aussi parler d’hyper sexualisation, en mettant en garde les jeunes face à la banalisation de ces problèmes. Il faut aussi se regarder le nombril comme humains: les beuveries, la pornographie, les stéréotypes et la culture populaire (films, vidéoclips) sont devenus quelque chose… d’étrange.

(…) S’il existe une culture du viol chez les hommes, il y a fort à parier que la pression sociale du groupe et le comportement bestial font partie du problème. Surtout dans les cas de viol sur les campus universitaires américains. Le profil psychologique du violeur est complexe, le « dominateur » est le cas le plus fréquent selon le groupe de recherche Soutien Aux Victimes d’Agressions Sexuelles (SAVAS). « Le violeur utilise le viol comme traduction d’un besoin de puissance, de domination, d’agressivité, d’humiliation, de contrainte, de maîtrise ou l’expression d’une colère. Pour lui, le viol est une prise de pouvoir. Dans ce cas, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, le violeur qui abuse de sa victime ne le fait pas pour avoir assouvir ses pulsions sexuelles ou avoir des relations sexuelles. Ce type de violeurs n’est pas animé de pulsions sexuelles irrépressibles. Le sexe est une composante du viol, mais il ne s’y résume pas. Il est un moyen pour agresser, mais pas le but. L’acte sexuel n’est ici qu’un moyen d’affirmer sa puissance, sa virilité, de dominer, d’humilier, d’avilir, de se venger, de salir sa victime. C’est tout ceci qui anime les actes du violeur. » »

Jean-François Hotte, « journaliste indépendant » — sur sa page de blog, ici.

Un texte très sincère et une bonne analyse sur le blog d’un jeune québecois. Je vous le recommande.

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Les hommes assassinent les femmes. Pourquoi ?

On pense souvent que les femmes meurent « sous les coups » de leur compagnon. La journaliste Titiou Lecocq publie un excellent article qui corrige ce cliché. il est ici dans Slate du 23/06. Non, les femmes ne meurent pas accidentellement d’un coup trop appuyé ou d’une chute malencontreuse au cours d’une dispute. Elles meurent à coups de fusil à pompe ou à coups de casserole. La journaliste, grâce à un suivi sur un moteur de recherche, en fait une litanie effarante.

Son énumération montre que c’est un problème évident « de société », de comportement masculin. Elle veut mettre en avant la notion de « féminicide », volonté spécifique et généralisée de tuer les femmes parce que ce sont des femmes.

Pourquoi les hommes assassinent les femmes ? Deux aspects doivent être soulignés. L’un est repris par la journaliste. La presse parle de plus en plus de « drame de la séparation » alors qu’elle parlait jadis de « drame conjugal ». Car c’est souvent un ex-conjoint qui s’en prend à celle qui a décidé de partir, de ‘prendre sa liberté’. Cela est pour lui intolérable. On songera facilement à une explication psychologique : il n’a pas supporté la solitude, il n’a pas aimé les motifs de la séparation, ni la rupture du contrat, etc. Non, l’affaire est bien plus générale. Elle a été mise en lumière notamment par la sociologue Catherine Guillaumin, récemment décédée. Les hommes ont la conviction que leur femme leur appartient (on peut dire aussi cela de leur rapport aux enfants), qu’ils ont une autorité absolue sur elles. Ils entendent cela dans le rituel catholique (« jusqu’à ce que la mort vous sépare ») et dans les discours familiaux. Cela est aussi vieux que le monde, et notamment que le droit romain : le pater familias a droit de vie et de mort sur sa femme et ses enfants. Bien sûr, il y a un code moral qui dit dans quelles conditions le père à Rome peut, et parfois doit tuer femme et enfants. Bien sûr, il y a aussi aujourd’hui un code moral non écrit qui nous fait penser que dans certaines circonstances… Non. Dans notre société, le mariage est un contrat, qui prévoit aussi la rupture du contrat, y compris sans autre motif que le changement d’humeur qui rend la coexistence incompatible. Il n’y a pas de mauvais motif pour divorcer ou se séparer : il en va de la liberté de chaque époux. (Le code moral non écrit porte souvent le nom de « code  d’honneur ». Il énonce que le droit de propriété masculine qui serait bafoué (sic), étend l’opprobre sur la femme, sur l’homme et sur les familles étendues. Il y aurait beaucoup à dire sur cette valeur masculine et clanique de l’honneur, mais cela nous entrainerait trop loin).

Il n’est donc pas normal que le conjoint mâle délaissé entre dans une folie meurtrière. Il faut énoncer une règle à ce sujet. Mais elle n’est ni écrite, ni enseignée (sinon dans une quelconque loi, qu’on est censé ne pas ignorer). Et « la folie de l’amour » parait justifier tous les crimes de la séparation. Non, c’est de la folie meurtrière qui doit être réprimée et dénoncée dans les médias.

Il est un autre aspect, qui découle du premier, du droit d’appropriation (de mise en propriété privée) de la femme par l’homme. C’est le sentiment d’impunité. Le sentiment d’être au-dessus des lois, d’échapper à la loi. La conviction aussi qu’on ne sera pas dénoncé par ses proches.C’est surtout vrai et vérifié pour les coups, les violences et les viols des hommes sur les femmes : ils sont bien plus fréquents dans le cercle de famille que dans la vie publique, là où les autres femmes ne vous appartiennent pas (surtout quand elles appartiennent à un autre homme). C’est aussi vrai dans les cas d’inceste du père sur un enfant. Cela s’accompagne d’ailleurs de chantage, de menaces si ces violences étaient dénoncées. C’est enfin le cas dans ces meurtres énumérés dans l’article cité. Avec souvent cette conviction et cette affirmation : en parlant, en se séparant, « c’est elle qui a tout gâché » ; comme si les violences et les menaces n’étaient pas la cause originaire de la crise. Comme si le contrat qui donne tacitement (dans l’imaginaire masculin) tous les droits à l’homme ne pouvait être interrompu ou renversé.

La « dénonciation médiatique » évoquée plus haut doit porter aussi sur ces aspects symboliques du sentiment masculin d’impunité. Et parler d’un phénomène général, lié à la masculinité pratiquée aujourd’hui ; aucunement de cas individuels, à explication psychologique ou anecdotique. C’est pourtant la présentation actuelle des crimes des hommes sur les femmes par les médias.

 

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Trois devoirs pour les hommes, sur le chemin de l’égalité

J’apprécie cette brève intervention de Patrick Jean, sur ce que peuvent faire les hommes sur le chemin de l’égalité. On la trouvera ici en vidéo. Elle date de 2013 au moins.

Trois devoirs en bref :

  1. Prendre conscience de la domination masculine ;
  2. Se déconstruire dans ses propres comportements, travailler sur soi ;
  3. Trahir, par rapport à ce qui fait de nous des hommes, ce groupe dominant.

Au moment où on envisage de constituer un nouveau groupe d’hommes contre la domination masculine, ce bref message me parait plutôt pertinent et efficace.

J’ajoute un commentaire. Dans les quelques lignes ci-dessus, publiées hier, j’ai modifié le mot d’ « étape » que j’avais utilisé d’abord, en « devoir ». Car, selon moi, ce n’est pas une progression par étapes. Ce sont trois taches à mener sans cesse, qui ne sont jamais finies ou acquises. Trois orientations superposées.

La plupart des hommes sont dans le déni de la domination masculine, malgré qu’ils en soient très conscients (c’est l’objet principal de la thèse de Léo Thiers-Vidal, c’est sa démonstration et sa conclusion, que je n’ai pas abordée dans le premier article que j’ai publié en février 2017, et qui a eu un franc succès de lecture). Sortir de ce déni, puis ouvrir sa conscience aux multiples facettes de la domination masculine, qui passe par la pose des jambes dans les transports publics, dans la prise de parole en public, mais aussi dans la prise en charge des taches ménagères et même dans l’attitude de séduction et dans l’attitude sexuelle, du harcèlement au viol en passant par le non-consentement (et ce n’est qu’une liste limitative). Mille facettes dont seules quelques-unes sont vaguement explorées. Domination, c’est exploitation, oppression et discrimination. Sans vergogne. Et elle est physique et mentale. Un champ encore largement inconnu, sauf ce qu’en ont déjà dit les féministes radicales et un homme ou deux.

Le travail sur soi, sur son comportement, afin de le modifier, en étant à l’écoute des critiques féminines (ténues ou même silencieuses) et en allant plus loin pour questionner ses motivations personnelles, ses clichés appris et indécrottables, et son désir de maintenir son confort et ses privilèges injustement acquis, le travail sur soi est pénible, difficile, ingrat, solitaire, sans beaucoup de reconnaissance… qui ne serait pas méritée. Chacun a son propre itinéraire à trouver.

Le mot de trahison me parait indispensable (je songe à cette chanson de Boris Vian, Le déserteur). La forteresse masculine, c’est d’abord un nous, un collectif, où la cohésion est aussi forte, sinon plus, que la compétition entre nous. Une cohésion « disciplinaire » et amicale, autant que consentie. Le stade sportif, le zinc du café, la partie de chasse ou l’esprit de caserne… sont des cérémonies rituelles de la religion masculine.  Trahir cette solidarité est une posture difficile à tenir, sans cesse reportée : la majorité des hommes ne vous comprendrait aucunement et aurait vite fait de vous rejeter. Le chemin de la trahison est nécessaire, mais ardu et très long avant d’obtenir un effet de changement.

Le « pro-féminisme » des hommes est finalement un leurre, une solidarité facile et valorisante avec quelques militantes, qui permet de se grandir, de s’offrir une cohérence de valeurs gratifiantes, sans se remettre suffisamment en question. Si être un homme revient à amoindrir les sentiments d’humanité qui sont enfouis en nous, le but serait de reconquérir notre capacité d’être humain, égalitaire,fondamentale, avec accessoirement la nuance de l’expérience mâle, différence réelle mais très anecdotique. (Rajout 🙂 Bien sûr, de nombreuses taches concrètes peuvent être exercées en aide aux militantes féministes et aux organisations de femmes, parfois de manière indispensable. Il y a des militants de l’ombre. Il est normal de se joindre aux manifestations en faveur des femmes. Mais la posture (publique) « pro-féministe » me parait problématique.

Ce n’est donc que dans une perspective très claire de travail sur soi et contre les hommes, qu’un groupe d’hommes aura du sens.

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Sur le sexisme ordinaire

Je suis tombé par hasard sur une lettre à un « Cher sexiste ordinaire », à qui il est réclamé la restitution d’une série de droits et libertés dont les femmes sont spoliés ; liberté de s’habiller comme elle l’entend, liberté d’aller et venir dans l’espace public en toute sécurité, droits à des relations saines sans intention de prédation, liberté de laisser féconder son utérus ou non, sans s’étendre sur le droit à l’égalité de salaire, etc. Cet article est ici.  Il est de Maëva Gardet-Pizzo (journaliste pigiste et blogueuse). J’ai voulu le commenter pour discuter ces questions. Voici donc ma réponse.

Chère citoyenne ordinaire (1),
Le contenu de votre lettre m’a interpellé. Serais-je donc un sexiste ordinaire ? D’autant que je m’apprête à vous contredire en partie.
Vous attendez de moi une indifférence à votre manière de vous vêtir. « Après tout, ce ne serait qu’aligner nos règles du jeu. En effet, pour ma part, je ne m’accorde pas le pouvoir de me prononcer sur vos choix de chemises, t-shirt ou autre accoutrement aussi douteux qu’il soit », dites-vous. Je crains que vous ne fassiez fausse route. Car, en tant qu’homme, je ne ressens pas plus une liberté de m’habiller comme je veux. Bien sûr, la diversité d’habillements habituels s’est grandement accrue avec le temps, si l’on songe à l’obligation de ne s’habiller qu’en noir, qui s’est imposée vers 1830. L’apparition du ‘jeans’, puis du ‘tee-shirt’ fut une révolution. Mais aucune liberté finalement ne règne. Il est des lieux où la cravate s’impose, d’autres ou le short est indécent, et partout, de tels codes d’habillement ‘normal’ se répandent, que ce soit dans la ‘Haute’, dans la ‘Bande’, dans l’Alternatif, chez les Punks comme chez les tennismen. Et souvent, des normes de marques commerciales s’ajoutent au code général. Le « décontracté » est un style contraint !
Il ne s’agit pas de la pression du regard féminin sur l’homme, vous avez raison : les femmes ne jouissent assurément pas d’un tel pouvoir — et elles vont considérer autant l’harmonie du choix de couleurs, de textures, que de la liberté prise ou du respect des codes. Mais corrélativement, le regard masculin qui cherche à discriminer assurément, à pratiquer l’irrespect (et la misogynie) n’impose pas vraiment un code de base. Le code féminin de base est possédé par les femmes ! Il est asséné par les magasines féminins ! C’est un code social, partagé par les femmes, et ce sont elles les premières à jeter le regard sur leurs sœurs, à demander conseil à leurs amies, etc. Ce n’est pas très différent chez les jeunes hommes (plus tard, l’épouse devient souvent habilleuse en chef). Bref, les pairs rappellent la norme.
Que cherche alors l’homme à imposer par le regard ? Son pouvoir. D’abord son pouvoir de dénigrer (le corps), de détruire (la renommée), de rabaisser (plus bas que sa propre insignifiance). Ensuite son désir. Son pur désir de posséder. De vous réduire donc à l’état de chose, de prendre votre liberté toute entière. Oui, vous avez raison, ce n’est aucunement de l’amour.
Or le code de base féminin répond à cette double imposition du pouvoir et du désir. Il les reflète. Dans notre société, l’exigence de nudité de la femme (l’épaule, la poitrine, la jambe, le pied…) est forte, et fortement admise, et largement pratiquée. Et unilatéralement. Cela correspond davantage au désir masculin. Dans d’autres sociétés, la femme est cachée, enfermée ou voilée. C’est l’expression du pouvoir masculin, qui réduit également la femme à un objet (de désir) et qui interdit qu’il soit montré publiquement. Le patriarcat, profondément misogyne (c’est à dire qu’il n’admet pas de considérer les femmes comme des êtres humains de même valeur et de même liberté — et donc de même pouvoir), régit le comportement des femmes. Donc leur liberté. Mais pas entièrement leur liberté d’habillement, car une norme sociale partagée de l’habillement est aussi à l’œuvre.
En conclusion, votre attente d’une « indifférence » masculine comme symétrique et juste est illusoire.

De plus, il ne vous aura pas échappé que l’habillement masculin et féminin se distinguent fortement. L’affaiblissement récent de cette exigence par l’adoption de styles masculin par les femmes constitue d’ailleurs un progrès (le port du pantalon leur fut refusé par la loi, jusqu’il y a peu). Car les deux principes sociaux qui régissent l’humanité sont l’instauration du clivage entre les sexes et de la différence de valeur entre les sexes. (Je fais référence ici à Françoise Héritier). Du berceau jusqu’à la tombe. Ce clivage et cette hiérarchie sont perpétués fortement, par tous les moyens. Et les hommes en sont évidemment les gardiens. La liberté est ici quasi nulle, autant vous prévenir ! Et pourtant ce sont bien ces deux principes que nous voudrions rendre plus légers, comme secondaires, en affirmant l’égalité entre tous/toutes les êtres humains. Autant vous prévenir, la montagne est haute, et la pierre est lourde. Même si je suis moi aussi à souhaiter cette évolution. Il n’est pas adéquat dès lors de parler de « restitution ».

Et des relations saines, dites-vous. Je vous soutiens vivement. Car le harcèlement masculin est à nouveau l’expression du pouvoir et du désir d’objet. Et s’il n’obtient pas ce qu’il veut par le compliment, il passe à un mode de dénigrement décuplé par l’injure. Il voulait que vous cédiez à ses avances mais, si vous dites non, il vous traite de ‘pute, conasse…’ parce que vous protégez votre réputation justement face à l’œil masculin. Et souvent le harcèlement est une pratique de l’homme ‘devant ses frères’, ses pairs. C’est pour lui un exercice de virilité, et une confirmation de celle-ci à ses yeux et aux yeux des autres hommes. Dès lors un « non » n’est pas entendu comme « une proposition aguicheuse » (je vous cite) mais comme un défi à mon pouvoir et mon désir. Bien sur, les harceleurs sont les autres, et je ne me comporterai pas ainsi. Car je me maîtrise et j’apprécierais que vous vous en rendiez compte… mais n’ayez aucune illusion : la maîtrise n’est qu’un effort de contrôle, elle ne change ni mon regard, ni mon impulsion de comportement. Pour m’en défaire vraiment selon votre souhait, il faudrait que je sois autre chose qu’un homme (un homme, c’est-à-dire un hétéro dominant qui s’en fout d’être un être humain qui se respecte). Méfiez-vous donc de moi, même avec l’étiquette de pro-féministe.

J’arrête ici. Non, un mot encore sur l’utérus. Car cet organe a évidemment une valeur bien plus grande que le Priape masculin (mon correcteur m’impose la majuscule !) pourtant célébré : la capacité à reproduire l’humanité. Le travail pervers du masculin est sans doute de renverser cette prééminence, et de se rendre indifférent à votre utérus, à son cycle et à son travail. Car cela ferait dériver son regard de pouvoir et de désir. Pour autant, ce n’est pas l’homme unilatéralement qui vous impose la fécondation : comme avec le vêtement, c’est plutôt la société qui se préoccupe de vous marier, de vous faire accoucher d’enfants et de les amener à l’âge adulte. C’est à dire aussi à vous mettre sous la domination d’un homme (et d’un seul) qui vous gardera, donnera son patronyme à vos enfants, et qui profitera de vos services contraints pendant qu’il jouit de loisirs. Oui, c’est une règle sociale  qui s’impose à tous, mais où le principe de hiérarchie s’exprime entièrement.

Chère citoyenne, je crains de ne pouvoir vous restituer grand chose, ni de pouvoir me libérer du sexisme ordinaire. Mais je me soigne !

(1) L’usage d’un ‘Ma-dame’ ou d’un ‘Ma-demoiselle’ m’a paru sexiste, d’autant plus avec un « chère » en accompagnement.

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