Sur la virilité

 

 « Comment puis-je avoir moins peur des autres hommes ? »

Tous les humains élevés comme des hommes apprennent à subir des tests visant à mesurer leur fidélité à la virilité. Ces tests peuvent être banals, mais ils sont parfois fallacieux. Importants ou anodins, ils ont un dénominateur commun : ils neutralisent une partie de la fidélité à son moi humain que l’être humain a peut-être ressentie auparavant. Cela vous est peut-être arrivé lorsque vous avez été soumis à l’un des tests les plus courants de votre fidélité : vous affrontez un homme qui vous intimide ou qui vous effraie. (…) Naturellement vous voulez sauver votre peau. Mais ce qui compte le plus pour vous, c’est de prouver votre virilité, que l’autre homme a peut-être contestée. Au moment où la situation est sur le point d’exploser, il est peu probable que vous ayez le temps de réfléchir au fait que ce test met aussi à l’épreuve votre infidélité à votre moi humain. Étudiez les 10 points de la page suivante (…)

Ainsi débute le premier chapitre du livre de John Stoltenberg Peut-on être un homme sans faire le mâle ? », traduit de l’américain par Louise Drolet, Editions de l’homme, Quebec 1995 (titre original : The end of Manhood – a guide for Men of Conscience, 1993).

Et je cite un des 10 points évoqués :

5. Tout en s’efforçant de ne pas se laisser intimider par votre virilité, il tente de bloquer une autre peur : il craint en effet que vous découvriez qu’il ne fait que jouer un numéro viril.

En quelques mot, l’auteur a mis la virilité sur le plan de la peur,  de la peur réciproque entre hommes, et sur le plan d’un jeu théâtral, d’un rôle joué, décalé par rapport aux « moi humains » qui se rencontrent. Il a mis la virilité « sur ses pieds », en tant que « mise en scène » alimentée par la peur. Ce point de départ est, je crois, très parlant pour les hommes, référant à leurs entrée précoce dans le métier d’homme (face à leur père, aux autres garçons, puis aux adultes). On est de suite dans la fabrication du masculin.

Ce point de départ peut interpeller. Il part d’une situation ‘entre hommes’ et non de la domination masculine sur les femmes. John Stoltenberg s’en explique : il a d’ailleurs placé une Note de l’auteur à l’intention de ses lectrices en fin d’introduction.

J’ai écrit ce livre à l’intention des hommes, mais de façon que les femmes puissent en entendre chaque mot. (…) Je m’adresse directement à des lecteurs qui ont peut-être déjà essayé très fort d’incarner une virilité abstraite, ces hommes croient avec ferveur qu’il est possible de personnifier un idéal et craignent que, s’ils ne ressemblent pas à de « vrais hommes », on les traitera peut-être comme des moins que rien. J’offre ici des conseils personnels et pratiques sur la façon d’actualiser son meilleur moi. Et j’explique l’essence éthique de la virilité : chaque fois qu’un être humain tente de se comporter comme un « vrai homme », ses actions doivent entraîner des conséquences négatives sur une autre personne, ou alors elles sont inefficaces.

Ce livre s’adresse à quiconque a déjà subi ces conséquences… (et après avoir décrit le contenu du livre, il avertit que certaines parties pourraient paraître non pertinentes aux lectrices : ) Ce livre s »adresse aux hommes en des termes qu’ils reconnaitront sur le plan émotionnel, c’est pourquoi de nombreuses références se rapportent d’une manière spécifique à la culture qui n’existe que lorsque des chercheurs de virilité se rencontrent ou rivalisent entre eux. Cette zone sociale intimide de nombreux êtres humains, qu’ils en fassent partie comme de « vrais hommes » ou non. Ce livre révèle de nombreuses facettes de cette sphère distincte que les hommes ne sont jamais vraiment encouragés à comprendre et que les femmes ne sont pas censées connaître du tout.

Voilà une très bonne entrée en matière pour cette page « de la Virilité ».

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Un pionnier pour décrire la virilité : Emmanuel Reynaud

Ce auteur a été un des premiers à donner, en français, un texte sur les hommes : « La sainte virilité », Paris 1981, aux Éditions Syros. (Il est cité par Stoltenberg comme une des sources de son inspiration).

Il avait auparavant co-écrit avec Gisèle Fournier un article du même titre (que je n’ai pas lu), paru dans la revue Questions féministes (récemment republiée en recueil),  dont il est dit qu’il en reprend les grandes lignes.

On peut s »étonner que ce travail ait quasiment disparu des mémoires, et que seuls les travaux précurseurs anglo-saxons alimentent les ‘Men’ Studies’, recherches sur les masculinités. L’auteur est rentré dans l’anonymat.

Pourtant, les bases sont là :

« Que tout au long de l’histoire la « nature » ait toujours servi à justifier le pouvoir d’un groupe sur un autre, ne fait guère douter la plupart du bien-fondé de la dichotomie sexuelle du genre humain. (…) Ce n’est pas la biologie qui prescrit la cueillette du coton ou la prise en charge des enfants (par les noirs, par les femmes), c’est un rapport social qui l’impose, rapport dans lequel un groupe en exploite un autre et cherche à camoufler son exploitation par des explications naturalistes ou biologisantes. » (p. 7-8).

Parlant successivement de : L’homme et son corps, et son sexe, et sa sexualité, et l’orgasme phallique, puis de : Le père et le violeur, le mariage, Entre hommes, Emmanuel Reynaud a fait une description dénonciatrice de la virilité, riche de constats divers et d’anecdotes utiles ou cocasses, dans de nombreux développements :

« Dans sa course au pouvoir, l’homme réussit la gageure de dissocier corps et esprit : il voit dans l’esprit la transcendance de la condition humaine, et il fait du corps le lieu de l’aliénation humaine. Il ne reconnaît généralement pas dans la pensée une activité corporelle (…). »

« L’axe des relations entre les hommes est la lutte pour le pouvoir ; que ce soit individuellement ou en groupe, ils sont en constante rivalité afin d’évaluer leur puissance et s’approprier, sous des formes variées, femmes, richesses et honneurs. L’amitié elle-même, tellement vantée comme un sentiment typiquement masculin, est plus un pacte de non-agression, une brève accalmie dans le combat, qu’un réel plaisir à être ensemble ; elle n’est qu’un équilibre subtil entre la compétition et sa mise en veilleuse, et un rien peut suffire à la faire basculer : au moindre espoir de victoire, le fragile armistice est le plus souvent allègrement rompu. »

Pourtant, je ne suis pas vraiment parvenu à m’attacher à ce texte, à en retirer des idées forces. La longue description, à partir de quelques idées simples (division, patriarcat, hiérarchie) ne débouche pas sur une analyse explicative, des pistes de changement. C’est ce que j’appellerais une ‘vision plate’, sans sa dynamique, de la masculinité.

On notera juste cette conclusion, peu développée :

Ainsi lorqu’un homme étouffe dans sa petitesse de sa vie et qu’il cherche à mettre définitivement fin au pouvoir, il n’a pas à aller bien loin pour trouver l’ennemi : sa lutte se situe d’abord et avant tout en lui. Se débarrasser de « l’homme » incrusté en soi est en effet la premier pas de la démarche d’un homme visant à se débarrasser du pouvoir ; quant à signer l’arrêt de mort du patriarcat… »

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John Stoltenberg, une bibliographie (commentée)

Travail en cours...

À la fin du livre « Peut-on être un homme sans faire le mâle / La fin de la virilité », l’auteur signale les influences subies depuis le moment où il s’est intéressé au féminisme (1974-1993). On les trouvera citées ici, par ordre alphabétique, avec un complément sur les traductions françaises des œuvres et sur ce qu’en dit, en résumé, l’encyclopédie Wikipedia.

Ti Grace ATKINSON, Amazon Odyssey — L’odyssée d’une Amazone, traduit par Martha Carlisky et Michèle Causse aux éditions des femmes, 1975. Wikipedia : Dans ce recueil, elle théorise surtout le féminisme radical, dénonçant l’oppression des femmes à travers la sexualité hétéropatriarcale et les rôles sexuels.

James BALDWIN, (sa vie son œuvre) — Wikipedia : James Baldwin est un écrivain noir américain, romancier, poète, auteur de nouvelles, de théâtre, d’essais. Son œuvre la plus connue est Go Tell it on the Mountain (en français La Conversion) parue en 1953. Très marqué par la situation des Noirs dans son pays et par son expérience individuelle dans la misère de Harlem, James Baldwin deviendra une figure du mouvement pour les droits civiques. Le thème de la discrimination est récurrent dans ses œuvres, qu’elle soit d’ordre racial ou sexuel. Baldwin s’emploie à montrer l’isolement du Noir dans la société mais aussi la solitude, conséquence des ambiguités qui sont inhérentes à chacun (homosexualité, désir d’être intégré). L’auteur a choisi l’exil en France en 1948, et y est décédé. Nombreuses œuvres traduites en français.

Kathleen BARRY, Female Sexual Slavery– L’esclavage sexuel de la femme, Stock, 1982.Google : A la fois analyse féministe et étude sociale et historique de diverses formes d’esclavage sexuel imposé à la femme. Un chapitre concerne plus particulièrement l’exemple historique du 19e siècle. Le reste concerne des situations vécues en Europe et dans d’autres parties du monde. Principaux aspects: la traite des femmes pour l’exploitation sexuelle, l’esclavage sexuel imposé par les proxénètes, les violences sexuelles à la maison, la vie recluse, les mariages arrangés, la pornographie et le « sadisme culturel. »

Susan BROWNMILLER, Against our will : Men,Women and Rape — Wikipedia : Susan Brownmiller est une journaliste et féministe américaine, connue pour son travail de pionnière sur le viol, avec son livre Against Our Will : Men, Women, and Rape (1975), où elle affirme que le viol s’est jusque là basé sur une définition faite par les hommes plutôt que par les femmes, permettant d’en limiter la portée et d’assurer une forme de domination masculine. En 1995, la New York Public Library a sélectionné Against Our Will comme l’un des 100 livres les plus importants du XXe siècle.

Barbara DEMING, (sa vie, son œuvre) — Wikipedia : Barbara Deming, militante contre la guerre au Vietnam et féministe a affirmé que c’était souvent ceux que nous aimions qui nous opprimaient, et qu’il était nécessaire de réinventer la lutte non-violente chaque jour. Elle a créé un ensemble de théories non-violente fondées sur son expérience personnelle, en tant que femme. Elle voit tout le potentiel de la lutte non-violente appliquée au mouvement féministe : « Les actions non-violentes sont par nature androgynes. Les deux élans qui ont longtemps été considérés comme distincts, le masculin et le féminin, les pulsions d’affirmation de soi et de sympathie, sont clairement unis dans les actions non-violentes. Le génie de la non-violence, en fait, est qu’il démontre l’indivisibilité de ces deux aspects et rétablit ainsi la communauté humaine. ». Œuvre non traduite.

Phillys CHESLER, About Men — La mâle donne, traduit de l’américain par Dominique Taffin, Ed. Des femmes, 1983. L’éditeur : Phyllis Chesler, psychologue et féministe américaine, est  engagée notamment contre les violences faites aux femmes, dans la lutte contre la pornographie et la prostitution ; elle est l’auteure de quatorze livres dont le best-seller Les Femmes et la folie (1972). Elle a entrepris une recherche sur les hommes et l’inconscient masculin. À travers l’analyse d’œuvres d’art, de textes littéraires et psychanalytiques, d’écrits religieux, de faits divers et politiques, comme par le biais de souvenirs personnels et autobiographiques, l’auteure parle des hommes. De Laïos et Œdipe, des rapports des pères à leurs fils et de l’ambiguïté qui sous-tend tout désir de relève génétique. De Caïn et Abel et des rapports non moins troubles de fraternité.

Caryl CHURCHILL, Cloud Nine — Elle est connue comme une dramaturge britannique et auteur de scénarios de télévision.

Mary DALY, Beyond God and Father — Wikipedia : Mary Daly, qui se désignait comme une « féministe radicale lesbienne », est une féministe radicale américaine, philosophe et théologienne. Souvent tenu pour un ouvrage fondateur d’une théologie féminine, Beyond God the Father est une tentative pour expliquer et dépasser l’androcentrisme des religions monothéistes. Dans une interview, Daly déclare : « Je ne réfléchis pas sur les hommes. Je ne suis pas préoccupée par eux. Je suis concernée par les capacités des femmes qui ont été mises sous le boisseau tout au long du patriarcat. Non qu’elles aient disparu, mais elles sont devenues subliminales. Je me sens concernée par les femmes, pour étendre nos capacités, les remettre au jour. Cela me prend toute mon énergie. […] Si la vie c’est survivre sur cette planète, il va falloir la décontaminer. Je pense que cela sera accompagné d’une évolution qui conduira à une réduction drastique de la population des mâles. » Il n’y a pas eu de traduction en français des œuvres importantes de Mary Daly. Seuls ont paru : Le Deuxième Sexe conteste (traduction de The Church and the Second Sex par Suzanne Valles), Tours, Mame ; Montréal, HMH, coll. « Constantes », 1969 ; Notes pour une ontologie du féminisme radical, traduit par Michèle Causse, Outremont, L’Intégrale, 1982.

Frederick DOUGLAS, (sa vie son œuvre) — Frederick Douglass, (vers 1818 – 1895) est un homme politique et écrivain américain. Né esclave, il sera l’un des plus célèbres abolitionnistes américains du XIXe siècle. Son ouvrage La vie de Frederick Douglass, esclave américain, écrite par lui-même constitue un classique des témoignages d’esclaves qui connut un retentissement important lors de sa publication. Il fut candidat à la vice-présidence des États-Unis aux côtés de Victoria Woodhull, la première femme à se présenter pour le poste de président des États-Unis, pour le Parti de l’égalité des droits (Equal Rights Party). Il affirma tout au long de sa vie sa ferme croyance en l’égalité de tous, noirs, femmes, indigènes ou immigrés récents. Son adage favori affirmait : « Je m’unirais avec n’importe qui pour faire le bien et avec personne pour faire le mal ».

Andrea DWORKIN, Intercourse ; Letters from a War Zone, ;Our Blood ; Prophecies and Discourses on sexual Politics ; Pornography and civil Rights ; A new Day for Women’s Egality (cosigné par Catharine A. MacKinnon), Pornography : Men possessing Women ; Right-wing Women ; Women Hating. — Les femmes de droite [« Right-Wing Women »], (trad. Martin Dufresne et Michele Briand, préf. Christine Delphy),Montréal, Éditions du Remue-ménage,‎ 2012, 250 p. Pouvoir et violence sexiste, (préf. Catharine MacKinnon), Montréal, Sisyphe, coll. « Contrepoint »,‎ 2007, 126 p. — Voir aussi des textes de cet auteur traduits sur le site TRADFEM — Wikipedia : Andrea Dworkin (1946-2005) est une essayiste américaine, théoricienne du féminisme radical. Elle est surtout connue pour sa critique de la pornographie, qu’elle rapprochait du viol et autres formes de violence contre les femmes. Dworkin a écrit dix livres sur le féminisme radical mais aussi de nombreux discours et articles, tous conçus dans le but d’affirmer et de dénoncer la présence d’une violence normalisée et institutionnalisée contre les femmes, devenant une des plus influentes auteures et porte-paroles du féminisme radical américain de la fin des années 1970 et des années 1980. Elle a défini la pornographie comme une industrie de violence et de déshumanisation dévastatrice, et non plus simplement comme le royaume du fantasme, alors que la prostitution serait un système d’exploitation, et les rapports sexuels le lieu-clé de la soumission dans une société patriarcale. Ses analyses et ses écrits ont influencé et inspiré les travaux de nombreux féministes américains.

Shulamith FIRESTONE, La dialectique du sexe

David GILMORE, The making of Manhood

Judith Lewis HERMAN, Trauma and Recovery

Shere HITE, Le rapport Hite ; Les femmes et l’amour ; un nouveau rapport Hite

Audre LORDE, Black Women Anger ; Uses od the Erotic ; the Erotic as Power

Catharine A. MacKinnon, Sexual Harrassement of working Women ; Feminism unmodified

John Stuart MILL et Harriet Taylor MILL, Essays on Sex Equality

Kate MILLET, La politique du mâle

Gloria NAILOR, Letters to Winston

Joseph PLECK, The Myths of Masculinity

Janice G. RAYMOND, L’empire transsexuel

Emmanuel REYNAUD, La Sainte Virilité

Diana E.H. RUSSEL, International Tribunal on Crimes against Women

Peggy Reeves SANDAY, Fraternity Gang Rape ; Sex, Broterhood and Privilege on Campus

Frederick SCHAUER, Slippery Slopes

Ntozake SHANGE, Some Men ; For colored Girls Who have considered Suicide when the Rainbow is Enuf

Gloria STEINEM, Revolution from Within

Anne FAUSTO-STERLING, Myths of gender

Susan L TAYLOR, In the spirit

Laurence THOMAS, Living morally ; A psychology of moral character

Alice WALKER, Coming Apart ; Embracing the dark and the light

Andrew TOLSON, The limits of Masculinity ; Male Identity and Women’s liberation

Monique WITTIG, The Straight Mind

Virginia WOOLF, Trois guinées

Mary Wollstonecraft, (sa vie son oeuvre)

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