Post scriptum sur ‘Cologne’ : clarifier pour obscurcir ?

Décidément, l’information d’un procureur du Land  sur les vols, viols et attouchements de Cologne n’est pas un éclaircissement. Elle a été source de malentendus. Au point que ce ministre a fait un deuxième communiqué rectificateur… pas plus clair que les précédents ! (Du moins, selon les versions répercutées en français). Les lectures proposées de l’information sont ainsi source de divisions et de conflits. Une fois de plus.

Ce 17 avril, Francetvinfo.fr a écrit :

En tout, 73 personnes ont été mises en examen. « L’écrasante majorité » des suspects arrêtés à Cologne, après les agressions du Nouvel An, sont arrivés en Allemagne « au cours de l’année 2015 », affirme le procureur général de Cologne au Monde, mercredi 17 février.

Depuis quelques jours, la confusion régnait, dans la presse européenne, autour du nombre de suspects et de leur origine, notamment à cause de l’emploi du terme « réfugiés », différent en allemand, en anglais et en français. Le quotidien britannique The Independent (en anglais), ou encore la RTBF, écrivaient notamment que « seuls 3 réfugiés » figuraient parmi les suspects.

Le parquet a clarifié les informations avec les dernières données sur les personnes interpellées depuis le Nouvel An, durant lequel des centaines d’agressions, dont beaucoup d’agressions sexuelles, ont été rapportées. Le procureur Ulrich Bremer fait état de 1 088 plaintes enregistrées par la police, dont 470 agressions sexuelles, et 618 plaintes pour vols, coups et blessures. Au total, 73 personnes ont été mises en examen, ajoute le parquet. « Sur ces 73 prévenus, 12 sont soupçonnés d’agression sexuelle », précise Le Monde.

Le parquet a indiqué que 30 Marocains, 27 Algériens, 3 Tunisiens, 1 Libyen, 1 Iranien, 4 Irakiens, 1 Monténégrin, 3 Syriens et 3 Allemands  forment ce groupe de 72 prévenus. Il semble donc (logiquement)  que 8 prévenus seraient réfugiés de pays touchés par la guerre civile : 3 syriens, 1 irakien, 1 libyen, et éventuellement trois tunisiens. Comme le parquet l’indique, il est difficile de savoir d’où les prévenus viennent en réalité, quel est leur itinéraire. 59 prévenus seraient des migrants plutôt que des réfugiés (sans qu’on connaisse leur motif, qui peut être économique, politique, religieux, etc.) : marocains, algériens, iranien et monténégrin. On nous indique que l’immense majorité est venue de fraiche date. Mais il peut y avoir parmi les prévenus des immigrés clandestins, qui n’ont pas intérêt à avouer une arrivée plus ancienne… Enfin, trois seraient de nationalité allemande. Et remarquons par ailleurs que dans ces chiffres, on ne voit pas citer de turcs, alors qu’il y a une importante communauté immigrée turque en Allemagne. (Cfr le récit Tête de turc,de Gunter Wallraf, en 1986).

Avouez qu’on reste un peu dans l’à peu près ! Et on est un peu dubitatif devant cette séparation nette entre les « vols, coups et blessures » (non sexuels ?) et les « agressions sexuelles ». Sans doute ces deux catégories ne relèvent pas du même traitement pénal ; mais sur quels critères la distinction est-elle faite ? Est-ce en fonction de la plainte, ou de l’absence de preuves d’attouchement (dans les vidéos, par exemple) ? Il semble qu’il y ait en fait deux versions, celle de la police locale et celle de la police fédérale. Et que le procureur présente un agrégat des deux décomptes de ces polices, pas toujours cohérent. Ainsi certaines agressions sexuelles comportent aussi un vol…

Et toujours, il est étonnant que rien ne transparaisse sur une éventuelle organisation de ce mouvement massif ou en bandes (un policier la met même en doute). Et cela, sept semaines après les faits du nouvel an. Je ne nie pas la difficulté d’examen des nombreuses bandes vidéo des caméras de surveillance, puis l’identification  et la convocation des personnes vues et enfin la confirmation par les plaignantes. Et les polices de Cologne semblent avoir mis les moyens.

Mais la confusion de l’information sert peut-être à délayer les interprétations ‘a priori’ qui ont surgi. ‘C’est tous des réfugiés, il faut arrêter le flux des réfugiés’, fut un message porté par l’extrême-droite (le mouvement Pediga), mais aussi par certaines féministes voulant protéger à bon droit la liberté des femmes, quitte à défavoriser les réfugiés (au moment où certains proposaient que les femmes apprennent à se tenir à distance des hommes durant ces fêtes, et d’autres de leur créer un espace protégé, un enclos en sécurité loin des hommes…). D’autres affirmaient par réaction, et très légitimement si l’on connaît les statistiques, que ce sont des hommes de toutes provenances qui menacent et agressent les femmes partout et à tout moment, tous les jours et dans tous les pays, d’abord au sein de la famille ou parmi les intimes, ensuite dans les rues, et aussi dans le cadre de la prostitution : il était hypocrite de mettre l’accent sur un évènement d’un jour, dont seuls les étrangers, les immigrés, les réfugiés seraient responsables. Le but des autorités serait ainsi de gagner du temps, de préparer à une vérité des faits (ou une version crédible) qui ne permette plus des conclusions simplistes.

Dans les interprétations de ces communiqués, j’ai été surpris et déçu par l’intervention de Patrick Jean sur son blog et sur Mediapart. On doit sans doute reconnaître l’engagement de cet homme qui a réalisé le film « La domination masculine’ et qui a fondé avec quelques autres l’association « Zéro macho », qui lutte notamment pour criminaliser par la loi les usagers de la prostitution. Mais faut-il nourrir la polémique et donner des leçons sur base de renseignements encore douteux ? Le 14 février, Patrick Jean écrit par exemple (après avoir expliqué qu’il s’était refusé à prendre position dans un premier temps, surtout que la version diffusée profitait à l’extrême droite)  :

Après avoir interrogé près de 300 personnes et visionné 590 heures de vidéos, le procureur de Cologne, Ulrich Bremer, révèle dans une interview à Die Welt que plus de 60% des agressions n’étaient pas à caractère sexuel mais bien des vols. Surtout, sur 58 agresseurs, 55 n’étaient pas des réfugiés. Ils sont pour la plupart Algériens et Marocains installés en Allemagne de longue date, ainsi que trois Allemands. On ne dénombre que deux réfugiés Syriens et un Irakien.

Dans un second temps, sans doute suite aux réactions qu’aura provoqué son interview, le procureur Bremer ajoutera à la confusion en annonçant que les auteurs de violences « tombent le plus souvent dans la catégorie des réfugiés« . Sauf qu’il y range 57 Marocains et Algériens qui ne sont pas des « réfugiés » contrairement aux quatre Irakiens et trois Syriens. (…)

Il ne s’agit pas de minimiser les faits d’agressions sexuelles qui ont été commis. Au contraire. L’examen des faits montre aujourd’hui qu’il s’agit d’un problème systémique se posant dès que la foule envahit les rues et que l’alcool coule à flot. D’après le journal Libération, un viol aurait été commis à Cologne et nous savons que plus de 400 plaintes ont été déposées pour des agressions à caractère sexuel. Or l’an dernier, deux viols ont été commis lors des fêtes de Bayonne ainsi qu’un nombre inconnu d’agressions sexuelles. Au point que la mairie se sente obligée de rappeler publiquement lors des fêtes que le viol est un crime… En effet, les attouchements sexuels contre les femmes semblent faire partie des habitudes dans ce type de rassemblement sans que personne, sauf quelques associations féministes, ne s’en émeuve. Au point que le journal Sud Ouest puisse affirmer « qu’aucun incident majeur n’est venu endeuiller les fêtes » pour compléter deux lignes plus bas que trois viols ont été commis… (…)

Lors de l’édition 2015 des fêtes de Pampelune, 1656 plaintes ont été déposées (contre 2 047 en 2014), dont quatre pour agression sexuelle. Lors des fêtes de la bière à Munich, deux plaintes sont enregistrées en moyenne chaque année. Mais en 2002, c’est 13 viols qui ont été comptabilisés. Les associations locales estiment que le chiffre doit être multiplié par dix, les victimes ne portant généralement pas plainte.

En conclusion, les événements de Cologne démontrent que, loin d’un fait divers lié à la présence de réfugiés particulièrement misogynes, les agressions sexuelles et les viols font partie d’une culture largement partagée et où l’alcool sert parfois de catalyseur. C’est donc à la domination masculine dans son ensemble qu’il faut s’en prendre. Pas seulement à la culture des autres.

Vaste tâche…

Comme j’ai voulu le dire dans l’article qui précède ce ‘post-scriptum’, s’en tenir à une des deux versions qui divise, même après les infos diffusées, me parait ramener à des positions simplistes. Or on en sait encore trop peu pour conclure. Il y a des explications à construire de manière plus complexe. Pour en tirer des conclusions pratiques et concrètes.

 

 

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