Tout homme est concerné par les attouchements et les viols sur les femmes de Cologne au nouvel an

Remarque du 3 février : Deux informations venant de la police du Land Rhénanie Palatinat sont parues le lendemain de cet article, ici et , qui renforcent des arguments développés ici : les attouchements sont trop fréquents dans les carnavals et fêtes de la bière en Allemagne, ils ne sont pas le fait des étrangers uniquement, et les femmes n’osaient se plaindre auparavant contre cette « tradition » (?) ; ensuite, l’agression massive du nouvel an à Cologne, impliquant des agresseurs d’origine maghrébine essentiellement, a été planifiée. Mais on n’indique par encore par qui !

J’aurais sans doute pu être plus provocateur dans ce titre, car le mot « concerné » est faible : « complice » ou « responsable » serait aussi légitime. Mais comme les hommes sont habituellement dans le déni (« c’est les autres »), soyons pédagogues.

Le traitement médiatique de cet évènement « de Cologne » m’énerve. En fait, il semble que la police n’ait plus rien à dire. Critiquée pour sa faiblesse d’intervention la nuit de nouvel an, elle a procédé ensuite à quelques arrestations. Depuis, aucune information fiable : comment les personnes arrêtées se sont elle retrouvées là et regroupées dans une même complicité de crime sexuel ? Il y a-t-il eu mouvement organisé ? Et par qui ? Ou pur hasard, sinon tradition allemande ?

En outre, dès le premier jour, les rumeurs ont circulé, incriminant des réfugiés, puis des maghrébins, et une exploitation politique a surgi rapidement en Allemagne, sinon ailleurs. Certains ont pu démontrer qu’une telle exploitation politique raciste et sexiste était peut-être même à la source des rumeurs. Et tant qu’une version officielle reposant sur une enquête ne sera pas exposée pour expliquer les faits, les rumeurs auront le champ libre.

Depuis lors, certaines hypothèses circulent, et principalement chez les féministes. Qui sont étonnées par cette réaction raciste, et qui cherchent à allumer des contrefeux. Elle est notamment légitime cette analyse qui dit que des viols et des attouchements, il y en a bien plus tous les jours et qu’on ne s’en émeut pas comme il le faudrait, de cette violence ordinaire, alors qu’on soulève les rumeurs quand on peut incrimer des « autres que soi », des étrangers, immigrants installés ou pire, réfugiés de fraîche date. Le résultat principal de ces hypothèses diverses, c’est que le mouvement féministe s’en trouve divisé, en tous cas pris dans des divergences d’interprétation politique.

Si vous voulez en savoir plus à ce sujet, je vous recommande le blog SO Dame tenu par Lycanne, qui propose un très bon article de synthèse ici (il s’agit d’un article de Laura Drompt dans Le Courrier.ch du 1er février) mais aussi d’autres analyses à la suite de cet article et au fil de cette page-ci et de plusieurs autres.

Selon mon habitude, je voudrais interpeller les hommes sur ce sujet. Avec trois niveaux d’arguments.

Les hommes européens sont concernés par leur culture sexuelle

Car ce qui ne fait pas de doute, c’est qu’une masse d’hommes réunie en bande est responsable de ces agressions. Et que il ne s’agit pas d’un comportement si étrange pour tout homme. Que ce soit dans le fantasme, dans la fréquentation de la pornographie, sinon dans le recours à la prostitution ou dans les agressions sexuelles, tout homme peut se situer dans un sentiment de proximité avec ce qui s’est passé. Il peut estimer que les faits ont dépassé des bornes qu’il n’aurait (finalement) pas franchies, mais… qu’il en connaît peu ou prou le chemin. Un chemin « tout naturel » ou plutôt « tout masculin ». (Je renvoie à l’article « Tout homme est un abuseur » à l’origine de mon blog, pour un autre raisonnement parallèle).

Et d’ailleurs, comme certains l’ont fait remarquer, de telles agressions sexuelles sont assez fréquentes dans les festivités de carnaval allemand ! Mais sous une forme moins massive, qu’on est priée ( !) de subir avec un esprit festif : ce n’est qu’un « petit » débordement. (Rappelons que le Carnaval est un moment folklorique d’inversion des genres : on se déguise, et souvent les hommes en femmes et vice-versa). Il est possible que les agressions moins nombreuses dans certaines villes allemandes au nouvel-an relèvent de cette tradition… odieuse : ce seraient les plaintes de Cologne qui auraient ouvert un appel aux femmes à déposer plainte dans d’autres villes également.

Donc les hommes de culture européenne ont des questions à se poser sur des pratiques patriarcales qui règnent parmi eux. Outre le sexisme ordinaire, le harcèlement ordinaire, le viol ordinaire et les coups ordinaires, il y a aussi ces attouchements ordinaires. Récemment, une journaliste belge s’est faite agresser durant son intervention au Journal télévisé à propos du Carnaval de Cologne ! (Un adolescent allemand s’est notamment livré à la police, suite à la vidéo). C’est donc une culture du viol, du harcèlement, de l’attouchement qui doit être mise en évidence et combattue. D’abord parce que c’est de l’irrespect et du mépris d’un autre être humain (vous réagiriez s’il fallait protéger votre sœur ou votre mère), ensuite parce que c’est un délit et un crime. Ces attitudes ne sont pas étrangères à la culture masculine ou virile, et elles devraient l’être.

Il y a des degrés dans le patriarcat, mais c’est une même famille

Vient alors l’argument sur l’origine étrangère des agresseurs. En bref, voilà des immigrés venus de contrées où un patriarcat rétrograde règne en maître. Ce n’est pas faux, et cela peut servir à expliquer l’évènement. Je veux souligner que ces comportements de patriarcat rétrograde sont liés à des cultures locales ou nationales, des codes familiaux, qui précèdent sans doute l’apparition de l’Islam (vers 650 de notre ère). Je renvoie à mon article sur « Les clandestines de Kaboul« , et surtout à l’anecdote du lynchage d’une conductrice. Dans la conception archaïque, le rôle attendu de la femme est d’être reproductrice, et d’enfanter des garçons de préférence. La tradition de la femme enfermée derrière des fenêtres occultées ou, en public (raremement) si bien enveloppées dans des vêtements qui permettent de l’invisibiliser physiquement, est si prégnante que toute exception est scandaleuse. Anecdote tirée du livre : une femme se risque à conduire avec un fichu sur la tête son auto en ville, et voilà que tous les hommes, piétons comme conducteurs, se voient dans la mission de l’injurier, l’arrêter, bosseler sa voiture et la poursuivre jusqu’à la sortie de la ville ! Une hystérie immédiate. Elle enlève alors son voile et montre son accoutrement « à la garçon » (car elle a été éduquée en garçon) et ses cheveux courts et refait le trajet inverse tout à fait paisiblement. Car toute femme qui contrevient aux règles d’enfermement et d’invisibilisation est aussitôt marquée comme scandaleuse, perdue, dangereuse, à exclure ; et la honte atteint sa famille également. Et le mépris légitime alors aussi les agressions sexuelles sur cette femme. Cette dernière conséquence me parait un élément de l’explication de la nuit de Cologne : faire honte aux femmes « vivant à l’occidentale ». Souvenez-vous qu’il n’y a pas si longtemps (enfin, c’était avant mai ’68), nous fantasmions sur la « blonde suédoise », accessible et valant le… tourisme sexuel. Et que le fantasme sur le comportement plus audacieux des « femmes étrangères »(dont les femmes françaises, bien sûr !) constitue encore un fond de commerce pratiqué. Il n’est donc pas impossible que cette masse de jeunes hommes aient considéré que cette agression organisée était permise, sinon légitime et même encore une forme de répression patriarcale traditionnelle. (Une référence au « magrébin frustré et clandestin » en Allemagne, car il n’est pas réfugié, va en ce sens dans l’article cité plus haut du Courrier). De ce point de vue, tous les hommes de culture européenne sont concernés par cette dérive patriarcale de certains d’entre eux. Notre évolution historique qui a permis une certaine autonomie aux femmes à travers quelques siècles bien longs, comment allons-nous la faire valoir et la transmettre ? Il ne s’agit pas seulement de faire référence aux droits de l’homme et aux valeurs de la République ou de l’Etat, il s’agit de montrer que nous n’admettons pas certains comportements rétrogrades et une conception de la domination des femmes qui est archaïque. Se poser la question du « voile à l’école » comme d’un problème de la force publique, c’est échapper à notre responsabilité. C’est une variation de notre culture de domination masculine qui est à l’oeuvre, et nous n’y sommes pas étrangers.

Toutes les religions ont un fond de domination masculine

Mais, et c’est le troisième argument à discuter, l’influence de la religion islamique ne peut être isolée de cette discussion (bien que nous ne savons rien des coupables de l’évènement, je le rappelle : ont-ils un lien actif avec la religion, avec une mosquée ?). En ce sens, les remarques d’une sociologue algérienne sur les mouvements punitifs lancés contre les femmes durant les occupations de la place Tahir, en Egypte, sont éclairantes. Elles sont dans le droit fil de la conception archaïque que j’ai résumée plus haut. Et ces expéditions punitives et sexistes contre des femmes manifestant et militant pour une société plus ouverte, sont l’œuvre de ce mouvement politique des « Frères musulmans », fondé en 1929, mais qui a pris une ampleur importante dans de nombreux pays depuis une vingtaine d’années. Il y a donc une influence de ce mouvement, ou d’autres mouvances inspirées par les chefs religieux d’Arabie Saoudite, y compris dans les cercles islamistes en Europe, (et décuplés par la télévision satellitaire et par le WEB). La question de savoir si un mouvement organisé a lancé la masse des hommes agresseurs de Cologne est donc cruciale, d’un point de vue policier et d’un point de vue politique. Le silence à ce sujet permet les amalgames et les généralisations confuses, comme si un islamiste répressif se cachait derrière chaque immigré. On tombe dans une interprétation culturelle, alors que ce pourrait être un mouvement politique. C’est une conception de ce type qui atteint le débat parmi les féministes.

Mais les hommes de culture européenne auraient tort de se reposer sur ces explications faciles, qui les déresponsabiliserait. Il est tout à fait traditionnel que des mouvements politiques du pays d’origine encadrent les immigrations. On a vu dans les années ’50 des bons ecclésiastiques venus d’Italie ou d’Espagne circuler dans les quartiers ouvriers de nos territoires, avec l’accord de l’évêque local, et créer même des paroisses dans certaines villes, tandis que les partis et syndicats communistes de ces pays cherchaient à entretenir le lien avec le pays natal de ces… électeurs potentiels. On connait encore des cafés qui ont longtemps servi de ‘chapelles’ à ces réunions politisées. Il ne faut donc pas s’étonner de ce qui arrive aujourd’hui et se demander plutôt ce qu’il faut développer pour l’intégration européenne. La disparition des lieux de travail mixant immigrés et travailleurs locaux est une perte énorme.

Et il ne faudrait pas se satisfaire d’une explication par la « perversité intrinsèque » d’une religion (expression jadis utilisée par l’Église catholique contre le communisme). Il y a trois ou quatre religions encombrées par des livres sacrés qui baignent dans une vision culturelle totalement obsolète. Et encombrées par des dogmes et autres interprétations ou injonctions péremptoires ajoutées au cours des siècles, qui obligent à perpétuer un décalage dérangeant, pétri de conception totalement patriarcale (un récent « synode sur la famille » à Rome l’a encore démontré). Toutes ces religions ont encore droit de régner. Nous n’avons pas tiré les leçons de notre histoire religieuse européenne (qui fut si meurtrière, de l’inquisition à la Saint-Barthélémy, pour faire bref) et coloniale. Nous n’en avons pas fait un bilan critique (même en respectant la foi de chacun). Nous tolérons certaines formes religieuses de patriarcat, sans nous remuer plus que nécessaire. Bref, il faut penser à une réaction collective, qui n’est pas seulement policière ou réglementaire, et qui nous concerne tous.

Je l’ai dit, cet article part d’une colère, devant un vide dangereux d’informations. Il veut simplement, à partir de récentes lectures d’histoire et de sociologie, inviter à aller plus loin dans la réflexion. C’est un problème à la fois policier, politique, religieux, et de domination masculine (ou patriarcat). On ne peut en rester à des explications simples, et à des contre-critiques simplistes.

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3 commentaires pour Tout homme est concerné par les attouchements et les viols sur les femmes de Cologne au nouvel an

  1. Lycanne dit :

    Bonjour Denis,
    Un grand merci pour les renvois vers mon blog et pour cette réflexion.
    J’ai été moi aussi dans une forte attente sur le traitement de l’information au sujet de « l’affaire Cologne » et j’ai mis du temps à trouver vraiment des articles intéressants et de fond sur le sujet pour mon blog, qui est une compilation de réflexions sur les thèmes qui touchent les femmes.
    En tous cas, plusieurs semaines après, et une fois que l’émotion est retombée, on arrive sur des analyses plus fines, et on peut lancer les idées pour avancer.
    Merci à toi d’y contribuer (je n’en attendais pas moins !).
    Lycanne

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  2. francis dit :

    Un autre élément est la surreprésentation masculine dans les immigrés et réfugiés,
    qui crée de la frustration sexuelle est des comportements « de bandes ».
    je ne suis pas certain que les agresseurs aient pu penser que leur agression était « permise »
    ou « légitime », dans la mesure où les agressées se sont défendues, et ont pu être de plus volées…

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    • chesterdenis dit :

      Oui il y a de la frustration sexuelle particulière chez les hommes immigrés et isolés, une frustration destructrice (Amin Maalouf a publié là-dessus en début de carrière). Mais cela n’induit pas un comportement ‘dominateur’ en « bandes », je n’en ai aucun souvenir chez les italiens, espagnols. Il y a des bandes des banlieues, mais qui ne sortent pas (ou peu) de leur quartier, de leur tribune de stade, etc. Cette bande « punitive » au centre ville me parait d’une autre nature, et l’information reste manquante pour l’analyser, je le reconnais. Enfin, la « répression » méprisante que j’évoque comme patriarcale peut comporter du vol autant que du sexuel, et rester légitimement patriarcale. Comme un occidental triche avec une prostituée en lui demandant plus que convenu : c’est un vol aussi, qu’il s’autorise.

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