Groupes d’hommes contre le patriarcat : quels écueils ? et peut-on les éviter ?

        Ayant participé à l’expérience d’un groupe d’hommes voulant ‘déconstruire la virilité’ (et qui a connu l’échec en quelques semaines), je me rends compte qu’il est très difficile de faire une évaluation de cette expérience. Les objectifs n’étaient clairs qu’en apparence, les liens étaient distendus, et des comportements masculins sexistes ont rapidement mis en cause le fonctionnement du groupe, avant qu’il ne trouve un équilibre. Trop nombreux sont ceux qui se sont découragés. Et les féministes ayant accepté de nous accompagner se sont retirées. Et pourtant la composition du groupe et l’engagement déclaré de chacun n’annonçaient aucunement ce renoncement.

On a dit fortement, dès l’annonce du projet, qu’une série d’écueils étaient à éviter pour atteindre l’objectif. J’ai voulu noter des extraits de textes de l’auteur qui aborde cette question : Léo Thiers-Vidal. J’y ai ajouté un bref écho d’observations d’Emmanuel Graton sur d’autres groupes d’hommes, parfois pris malgré eux dans la déconstruction (pères divorcés réinterrogeant la paternité, par exemple).

Léo Thiers-Vidal évoque plusieurs de ces expériences, dans le cadre du mouvement anarchiste, avec une appréciation négative. Voici trois extraits de ces textes, de ses débuts, et un autre d’un article plus tardif sur le travail collectif de déconstruction masculin.

1/ Il évoque un « Camp anti-patriarcal » en Ariège en 1995 ; en effet, il y a laissé un texte dans ‘le cahier des émotions’.

« Pour la première fois dans ma vie, j commence petit à petit à ressentir ce à quoi peut ressembler le vécu de nombreuses femmes. Pour la première fois, j’essaye de me mettre à la place de la personne opprimée pour essayer de ressentir ce que l’on a appelé le genre social, que je ne comprenais pas mercredi. Et ce n’est pas pour rien que j’écris essayer, tant la barrière est immense. C’est une théorie qui s’est transformée en vécu. (…) Je repars avec l’expérience que le groupe non-mixte hommes m’a été très utile et j’espère aussi pour les autres garçons. (…) Jamais ce camping n’aurait dû être organisé avec la légèreté et le manque de conscience politique féministe (c’est à dire conscience de ce que vivent et ressentent tant de femmes dans notre société et marginalité). Je n’arrive pas à comprendre la légèreté qui a été la nôtre, la mienne. » In Rupture anarchiste et trahison pro-féministe, Bambule, p. 46-47.

2/ Suite à cela, dans une conférence donnée à Gand en 1996 (éditée en 98 ; et il précise en introduction : Depuis, j’ai développé une plus grande conscience de genre, donnant un poids plus important à ma place de dominant dans une société patriarcale), il aborde notamment ce que serait, selon lui, le travail en groupes d’hommes :

« Un groupe d’hommes peut être un lieu où les hommes travaillent ensemble à leur conditionnement genré et à leur domination sur les femmes. La première chose implique de prendre conscience à quel point on est masculin au lieu d’être individu. On apprend à partager des émotions, la tendresse, la tristesse, la douleur avec d’autres hommes. Ceci est rare car notre éducation nous apprend à être froid, distant et fort. (…) Apprendre à fermer sa gueule, à douter ouvertement, à écouter les autres, à déconstruire son égocentrisme, à être fragile.

Ceci doit mener à une deuxième phase, le travail anti-patriarcal. Il ne s’agit plus alors de libération du rôle genré mais de lutte des femmes versus sa position de mâle dominant. (..) Se familiariser avec la réflexion féministe. Abandonner son antiféminisme primaire. Assumer la responsabilité de ses actes dominants afin de les changer radicalement.

Tout cela revient à rechercher d’autres pratiques d’hommes, c’est à dire des pratiques critiques et égalitaires. Vu mon expérience, il me paraît de plus en plus nécessaires que les groupes hommes agissent sous tutelle de groupes féministes et qu’ils adoptent une politique de reddition de comptes vis-à-vis de celles-ci ». Anarchisme, féminisme et la transformation du personnel, ibidem, p. 66-67.

3/ Des journées libertaires ont eu lieu en mai 1998 à Lyon, et une ‘réaction anti-féministe’ (refus d’aborder la question du sexisme masculin au sein du mouvement) y a été manifestée (malgré les critiques) ; le débat s’est prolongé durant plusieurs mois. Léo Thiers Vidal s’y est impliqué.

« Actuellement, la majorité des hommes luttant contre le patriarcat me semble en effet avoir besoin d’une motivation égocentrique (épanouissement de soi, meilleurs rapport entre les hommes) afin de s’engager. Il leur semble souvent impossible de lutter prioritairement en fonction de la liberté des femmes ; pourtant, il me semble que cela est bien possible et que notre solidarité avec les féministes peut s’exprimer avec le soutien actif de leurs initiatives et dans une lutte directe contre la domination des hommes (dont la nôtre). Je ne nie pas l’utilité de ce travail sur soi, mais, pour l’instant, les hommes semblent restés coincés là-dedans – au détriment d’un travail directement utile aux féministes et femmes en général. C’est dans ce constat de blocage égocentrique sur soi et les autres hommes qu’il me semble en effet de plus en plus nécessaire que les groupes hommes anti-patriarcaux établissent des liens de reddition des comptes avec des groupes féministes existants. (Cela équivaut) à une prise de conscience de la place structurelle opposée et asymétrique des hommes et des femmes et la nécessité d’agir en fonction des intérêts et des buts des sujets de la lutte anti-patriarcale, les femmes féministes. » De l’indignation sélective des mecs anars en général, ibidem p.82-84.

4/ Enfin, bien plus tard, dans un article de 2004, il aborde la responsabilité collective des hommes… et comment la prendre en compte.

« Lorsque, en tant qu’homme hétérosexuel engagé à gauche, on commence à s’intéresser aux rapports sociaux de sexe – en particulier à travers la grille d’analyse féministe radicale –, on est très rapidement confronté à l’absence d’une pratique de la responsabilité individuelle et/ou collective au sein de la gauche radicale. La socialisation de la gauche implique souvent une projection de ce qui pose problème dans un autre abstrait (le système capitaliste, l’État, les multinationales) ou dans un autre concret (les patrons, les politiciens, les policiers). La rencontre avec le féminisme donne alors souvent lieu à une intégration de la critique féminine selon le même mode : l’autre abstrait devient le système patriarcal, la socialisation genrée, l’autre concret les machos, les violeurs. Cette culture politique désincarnée empêche alors souvent ces hommes de jeter un regard politique sur leurs propres pratiques, sur celles au sein de leurs propres collectifs ou organisations et sur celles au sein de leurs vies personnelles. (…)

L’analyse féministe des rapports sociaux de sexe invite en effet les hommes à se percevoir comme faisant profondément partie du problème, comme constituant structurellement un obstacle à une société plus égalitaire. Elle invite les hommes à se percevoir non tant comme des individus mais avant tout comme des membres d’un groupe social, grandement dépourvu d’individualité. (…)

C’est en effet lorsqu’ils acceptent de se percevoir comme partie intégrante d’une réalité sociologique oppressive que les hommes de gauche peuvent commencer (avec l’aide des analyses féministes) à interroger cette réalité depuis leur position vécue, puis à transformer leur façon d’agir puis celle de leurs pairs. Il s’agit donc de relire leur vécu et leurs pratiques à travers l’hypothèse que ceux-ci relèvent plus souvent de l’oppression que non, plutôt que d’effectuer une telle relecture en postulant une rupture qualitative avec « les machos ».

C’est entre autres en ce sens qu’un collectif de féministes participant à un séminaire international sur le genre à Budapest en 1997, avait refusé comme réponse unique l’exclusion d’un homme qui avait violé une femme pendant ce séminaire : elles demandaient à tous les hommes présents de relire leurs comportements et vécus en postulant cette continuité oppressive, refusant ainsi que le « problème patriarcal » soit projeté de façon déresponsabilisante sur l’homme violeur. Elles exigeaient que les hommes – en tant que membres d’un groupe social – effectuent un travail critique personnel et collectif à leur propre participation à l’oppression des femmes et rendent concrètement accessibles, c’est à dire par écrit, les retours critiques sur leurs propres comportements et ce qui avait selon eux rendu possible ce viol ». Culpabilité personnelle et responsabilité collective : le meurtre de Marie Trintignant par Bernard Cantat comme aboutissement d’un processus collectif. Ibidem.

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Je prends l’initiative de rapprocher ces quatre extraits, bien qu’ils soient écrits dans des contextes très différents, car je considère qu’ils accumulent une expérience et une analyse de ce qu’il y a à faire dans ces groupes d’hommes. Et le dernier paragraphe, partant d’un exemple (je n’ai pas repris une analyse théorique plus fouillée), exprime bien ce que serait un travail de déconstruction du masculin dans la réalité.

Car il me semble bien que rien n’a encore été accumulé depuis sur les groupes d’hommes contre le patriarcat, en terme d’évaluation des expériences et de méthode pour l’avenir.

J’ai juste trouvé l’annonce d’un exposé dans un Congrès (qui a eu lieu depuis : Premier congrès sur les études de genre en France, Lyon septembre 2014) par Emmanuel Gratton, sociologue clinicien (Université d’Amiens) sous le titre : Domination et impasses masculines. Extraits de la brève présentation de l’exposé :

« On assiste en fait à un certain éclatement du masculin, notamment lié au déclin de la puissance paternelle, aux avancées égalitaires, à l’influence du féminisme, aux changements des rapports de genre des nouvelles générations. La santé des hommes en est l’indicateur le plus criant : suicide, conduites à risque, addictions… Les études sur le genre invitent aujourd’hui certains hommes aussi à faire le point sur leur propre définition et sur les effets identitaires de ces changements, recherchant une issue à leur propre « assujettissement ». Des groupes d’hommes, outre les activités sportives ou autre activités spécifiques dites « masculines », se constituent souvent à l’aube du mitan de leur vie dans des configurations non mixtes : groupes de parole autogéré ou institués, groupe de réflexion, groupe de danse… pour tenter de définir/redéfinir leur identité masculine/féminine, leur rapport avec l’autre sexe, ou encore avec leurs pairs de la même génération ou non. A partir du témoignage de ces hommes et/ou de nos observations dans ces groupes, nous avons tenté d’identifier les impasses dans lesquelles ils se trouvent pris : l’impasse intergénérationnelle de la reproduction, l’impasse obsolète de la virilité, l’impasse d’une stricte égalité impossible. La déconstruction collective, groupale des stéréotypes, s’effectue alors par le groupe de pairs, à l’image de la construction sociale et socialisatrice des représentations de genre dans la société. Chacun tente de se réapproprier en groupe son identité indépendamment des injonctions qu’il pense avoir subies, des événements qui ont pu déterminer le cours de sa vie et de la pression qu’il vit encore aujourd’hui pour se conformer. »

On trouvera paradoxal ce rapprochement que je fais de ce travail de « sociologie clinique » avec notre effort « politique » de déconstruction de la masculinité. Ne parle-t-on pas ici de cet « égocentrisme genré épanouissement de soi, meilleur rapport entre les hommes) » dont parlait Thiers-Vidal ? Effectivement. Mais il y a pourtant une certaine parenté entre les deux processus. On le verrait notamment dans la conclusion de l’article : « Un groupe de parole de pères divorcés et séparés. Entre égalité parentale et solidarité masculine », de Emmanuel Gratton également, paru en 2012 dans la Revue Recherches Familiales de l’UNAF. Que pouvons-nous retirer de la pratique d’un groupe de pères divorcés (et à la posture dite ‘masculiniste’ en entrant dans le groupe) ou de quelques autres pratiques (dont nous n’avons pas l’analyse, encore non publiée) et de leurs effets en termes de déconstruction ? Malgré qu’il ne soit aucunement question dans ces pratiques d’intégrer dans leurs vies le point de vie féministe ? La question mérite d’être posée. Ne fut-ce que pour mesurer clairement la différence d’objectif. Et de pratiques. Et ne pas réinventer l’eau chaude…(Ces deux références disponibles sur le Web : Congrès des Etudes de genre en France – http://genrelyon2014.sciencesconf.org/43051/document et http://www.cairn.info/revue-recherches-familiales-2012-1-page-173.htm   ).

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2 commentaires pour Groupes d’hommes contre le patriarcat : quels écueils ? et peut-on les éviter ?

  1. XavierR dit :

    Chester, vraiment je vous encourage fortement à essayer, malgré la difficulté de se livrer à ce type d’évaluation, comme (et peut-être plus encore) pour tout échec d’initiative collective engagée (il me semble, en tout cas), de le faire. En effet, j’ai également lu avec beaucoup d’attention ces mêmes passages que vous avez relevé chez Thiers-Vidal, et c’était la première fois d’ailleurs que j’entendais parler de ce type d’expérience de groupes d’hommes non-mixtes dans une dynamique (annoncée) pro-féministe. Manifestement la difficulté paraît énorme. Les expériences sont semble-t-il très peu nombreuses et les analyses se comptent sur les doigts d’une main. Aussi, toute analyse sincère, aussi partielle et imparfaite soit-elle, à ce stade de rareté, serait un apport précieux. Vraiment ! En espérant que vous aurez l’envie, et trouverez le temps et l’énergie de vous y pencher ?

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    • chesterdenis dit :

      Je comprends votre attente, justifiée. Mais comment faire seul l’analyse d’une expérience collective si rapidement abandonnée par presque tous ? Le minimum eut été de faire une enquête ; j’ai pris l’initiative d’interroger une ou deux personnes (réponses archivées).
      Il faut savoir de plus que j’ai dit à une des féministes qui nous accompagnaient que la volonté d’amener trop vite le groupe dans des engagements pratiques et de réprimer (par mail ou twitter) certains individus de type ‘mansplaining’ (mec-splication) sans prendre le temps de la pédagogie fut une erreur : elle l’a pris pour une critique générale ne visant qu’elle et ma remarque lui a donc fait beaucoup de mal ; je le regrette vivement car elle avait permis que l’initiative (masculine) d’un groupe prenne forme. Je n’ai manifestement pas pris les précautions nécessaires.
      Concrètement, je dirai donc ici qu’il faut prendre en compte les critères de Tiers-Vidal, de faire un travail masculin (non-mixte, dit-il) sur la domination masculine, de se faire accompagner par un coaching féminin (‘observatrices »), d’avancer vite dans une pratique sociale(porter les valises) d’appui aux engagements féministes , mais de se soucier d’intégration pédagogique des gars selon leur cheminement (et il y a de grandes variations entre l’étudiant en sociologie et le militant anarchiste chevronné et l’homosexuel coutumier des questions « sectorielles » et le gars ‘de bonne volonté qui est là ‘pour voir’. Bref, agir vite et progresser lentement. On a trop vite conclu que le féminisme était « supposé connu » (surtout que le masculinisme était encore à occuper les médias pour ‘défendre les pères’), alors que le travail de déconstruction est constitutif de la compréhension du féminisme, comme Thiers-Vidal l’affirme.
      Mais il faut aussi maîtriser le plaisir de l’entre-soi masculin, d’autant plus quand il valorise le militant en nous, le déjouer, et passer aux travaux pratiques (en privé : le travail ménager, et en public : contrer les blagues sexistes dans le professionnel, par exemple) avec reddition des comptes. Un travers a sans doute été la valorisation du groupe (un nom, un site, une visibilité) qui était peut-être (c’est mon avis) contre-productive, glorifiant les hommes, ou prématurée (j’évoque le problème dans ma page ‘à propos’).
      Pour finir, cette expérience avait le mérite d’exister. Des hommes sont solidaires et pro-féministes, individuellement, et ils ont leur engagement pour eux. Mais ils se tiennent peut-être à l’abri des questionnements sur le masculin que j’essaie de pointer. Ils ne produisent rien, et seul un travail collectif pourrait construire du solide. Voilà mon évaluation d’aujourd’hui.

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