Les hommes assassinent les femmes. Pourquoi ?

On pense souvent que les femmes meurent « sous les coups » de leur compagnon. La journaliste Titiou Lecocq publie un excellent article qui corrige ce cliché. il est ici dans Slate du 23/06. Non, les femmes ne meurent pas accidentellement d’un coup trop appuyé ou d’une chute malencontreuse au cours d’une dispute. Elles meurent à coups de fusil à pompe ou à coups de casserole. La journaliste, grâce à un suivi sur un moteur de recherche, en fait une litanie effarante.

Son énumération montre que c’est un problème évident « de société », de comportement masculin. Elle veut mettre en avant la notion de « féminicide », volonté spécifique et généralisée de tuer les femmes parce que ce sont des femmes.

Pourquoi les hommes assassinent les femmes ? Deux aspects doivent être soulignés. L’un est repris par la journaliste. La presse parle de plus en plus de « drame de la séparation » alors qu’elle parlait jadis de « drame conjugal ». Car c’est souvent un ex-conjoint qui s’en prend à celle qui a décidé de partir, de ‘prendre sa liberté’. Cela est pour lui intolérable. On songera facilement à une explication psychologique : il n’a pas supporté la solitude, il n’a pas aimé les motifs de la séparation, ni la rupture du contrat, etc. Non, l’affaire est bien plus générale. Elle a été mise en lumière notamment par la sociologue Catherine Guillaumin, récemment décédée. Les hommes ont la conviction que leur femme leur appartient (on peut dire aussi cela de leur rapport aux enfants), qu’ils ont une autorité absolue sur elles. Ils entendent cela dans le rituel catholique (« jusqu’à ce que la mort vous sépare ») et dans les discours familiaux. Cela est aussi vieux que le monde, et notamment que le droit romain : le pater familias a droit de vie et de mort sur sa femme et ses enfants. Bien sûr, il y a un code moral qui dit dans quelles conditions le père à Rome peut, et parfois doit tuer femme et enfants. Bien sûr, il y a aussi aujourd’hui un code moral non écrit qui nous fait penser que dans certaines circonstances… Non. Dans notre société, le mariage est un contrat, qui prévoit aussi la rupture du contrat, y compris sans autre motif que le changement d’humeur qui rend la coexistence incompatible. Il n’y a pas de mauvais motif pour divorcer ou se séparer : il en va de la liberté de chaque époux. (Le code moral non écrit porte souvent le nom de « code  d’honneur ». Il énonce que le droit de propriété masculine qui serait bafoué (sic), étend l’opprobre sur la femme, sur l’homme et sur les familles étendues. Il y aurait beaucoup à dire sur cette valeur masculine et clanique de l’honneur, mais cela nous entrainerait trop loin).

Il n’est donc pas normal que le conjoint mâle délaissé entre dans une folie meurtrière. Il faut énoncer une règle à ce sujet. Mais elle n’est ni écrite, ni enseignée (sinon dans une quelconque loi, qu’on est censé ne pas ignorer). Et « la folie de l’amour » parait justifier tous les crimes de la séparation. Non, c’est de la folie meurtrière qui doit être réprimée et dénoncée dans les médias.

Il est un autre aspect, qui découle du premier, du droit d’appropriation (de mise en propriété privée) de la femme par l’homme. C’est le sentiment d’impunité. Le sentiment d’être au-dessus des lois, d’échapper à la loi. La conviction aussi qu’on ne sera pas dénoncé par ses proches.C’est surtout vrai et vérifié pour les coups, les violences et les viols des hommes sur les femmes : ils sont bien plus fréquents dans le cercle de famille que dans la vie publique, là où les autres femmes ne vous appartiennent pas (surtout quand elles appartiennent à un autre homme). C’est aussi vrai dans les cas d’inceste du père sur un enfant. Cela s’accompagne d’ailleurs de chantage, de menaces si ces violences étaient dénoncées. C’est enfin le cas dans ces meurtres énumérés dans l’article cité. Avec souvent cette conviction et cette affirmation : en parlant, en se séparant, « c’est elle qui a tout gâché » ; comme si les violences et les menaces n’étaient pas la cause originaire de la crise. Comme si le contrat qui donne tacitement (dans l’imaginaire masculin) tous les droits à l’homme ne pouvait être interrompu ou renversé.

La « dénonciation médiatique » évoquée plus haut doit porter aussi sur ces aspects symboliques du sentiment masculin d’impunité. Et parler d’un phénomène général, lié à la masculinité pratiquée aujourd’hui ; aucunement de cas individuels, à explication psychologique ou anecdotique. C’est pourtant la présentation actuelle des crimes des hommes sur les femmes par les médias.

 

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