Sur le sexisme ordinaire

Je suis tombé par hasard sur une lettre à un « Cher sexiste ordinaire », à qui il est réclamé la restitution d’une série de droits et libertés dont les femmes sont spoliés ; liberté de s’habiller comme elle l’entend, liberté d’aller et venir dans l’espace public en toute sécurité, droits à des relations saines sans intention de prédation, liberté de laisser féconder son utérus ou non, sans s’étendre sur le droit à l’égalité de salaire, etc. Cet article est ici.  Il est de Maëva Gardet-Pizzo (journaliste pigiste et blogueuse). J’ai voulu le commenter pour discuter ces questions. Voici donc ma réponse.

Chère citoyenne ordinaire (1),
Le contenu de votre lettre m’a interpellé. Serais-je donc un sexiste ordinaire ? D’autant que je m’apprête à vous contredire en partie.
Vous attendez de moi une indifférence à votre manière de vous vêtir. « Après tout, ce ne serait qu’aligner nos règles du jeu. En effet, pour ma part, je ne m’accorde pas le pouvoir de me prononcer sur vos choix de chemises, t-shirt ou autre accoutrement aussi douteux qu’il soit », dites-vous. Je crains que vous ne fassiez fausse route. Car, en tant qu’homme, je ne ressens pas plus une liberté de m’habiller comme je veux. Bien sûr, la diversité d’habillements habituels s’est grandement accrue avec le temps, si l’on songe à l’obligation de ne s’habiller qu’en noir, qui s’est imposée vers 1830. L’apparition du ‘jeans’, puis du ‘tee-shirt’ fut une révolution. Mais aucune liberté finalement ne règne. Il est des lieux où la cravate s’impose, d’autres ou le short est indécent, et partout, de tels codes d’habillement ‘normal’ se répandent, que ce soit dans la ‘Haute’, dans la ‘Bande’, dans l’Alternatif, chez les Punks comme chez les tennismen. Et souvent, des normes de marques commerciales s’ajoutent au code général. Le « décontracté » est un style contraint !
Il ne s’agit pas de la pression du regard féminin sur l’homme, vous avez raison : les femmes ne jouissent assurément pas d’un tel pouvoir — et elles vont considérer autant l’harmonie du choix de couleurs, de textures, que de la liberté prise ou du respect des codes. Mais corrélativement, le regard masculin qui cherche à discriminer assurément, à pratiquer l’irrespect (et la misogynie) n’impose pas vraiment un code de base. Le code féminin de base est possédé par les femmes ! Il est asséné par les magasines féminins ! C’est un code social, partagé par les femmes, et ce sont elles les premières à jeter le regard sur leurs sœurs, à demander conseil à leurs amies, etc. Ce n’est pas très différent chez les jeunes hommes (plus tard, l’épouse devient souvent habilleuse en chef). Bref, les pairs rappellent la norme.
Que cherche alors l’homme à imposer par le regard ? Son pouvoir. D’abord son pouvoir de dénigrer (le corps), de détruire (la renommée), de rabaisser (plus bas que sa propre insignifiance). Ensuite son désir. Son pur désir de posséder. De vous réduire donc à l’état de chose, de prendre votre liberté toute entière. Oui, vous avez raison, ce n’est aucunement de l’amour.
Or le code de base féminin répond à cette double imposition du pouvoir et du désir. Il les reflète. Dans notre société, l’exigence de nudité de la femme (l’épaule, la poitrine, la jambe, le pied…) est forte, et fortement admise, et largement pratiquée. Et unilatéralement. Cela correspond davantage au désir masculin. Dans d’autres sociétés, la femme est cachée, enfermée ou voilée. C’est l’expression du pouvoir masculin, qui réduit également la femme à un objet (de désir) et qui interdit qu’il soit montré publiquement. Le patriarcat, profondément misogyne (c’est à dire qu’il n’admet pas de considérer les femmes comme des êtres humains de même valeur et de même liberté — et donc de même pouvoir), régit le comportement des femmes. Donc leur liberté. Mais pas entièrement leur liberté d’habillement, car une norme sociale partagée de l’habillement est aussi à l’œuvre.
En conclusion, votre attente d’une « indifférence » masculine comme symétrique et juste est illusoire.

De plus, il ne vous aura pas échappé que l’habillement masculin et féminin se distinguent fortement. L’affaiblissement récent de cette exigence par l’adoption de styles masculin par les femmes constitue d’ailleurs un progrès (le port du pantalon leur fut refusé par la loi, jusqu’il y a peu). Car les deux principes sociaux qui régissent l’humanité sont l’instauration du clivage entre les sexes et de la différence de valeur entre les sexes. (Je fais référence ici à Françoise Héritier). Du berceau jusqu’à la tombe. Ce clivage et cette hiérarchie sont perpétués fortement, par tous les moyens. Et les hommes en sont évidemment les gardiens. La liberté est ici quasi nulle, autant vous prévenir ! Et pourtant ce sont bien ces deux principes que nous voudrions rendre plus légers, comme secondaires, en affirmant l’égalité entre tous/toutes les êtres humains. Autant vous prévenir, la montagne est haute, et la pierre est lourde. Même si je suis moi aussi à souhaiter cette évolution. Il n’est pas adéquat dès lors de parler de « restitution ».

Et des relations saines, dites-vous. Je vous soutiens vivement. Car le harcèlement masculin est à nouveau l’expression du pouvoir et du désir d’objet. Et s’il n’obtient pas ce qu’il veut par le compliment, il passe à un mode de dénigrement décuplé par l’injure. Il voulait que vous cédiez à ses avances mais, si vous dites non, il vous traite de ‘pute, conasse…’ parce que vous protégez votre réputation justement face à l’œil masculin. Et souvent le harcèlement est une pratique de l’homme ‘devant ses frères’, ses pairs. C’est pour lui un exercice de virilité, et une confirmation de celle-ci à ses yeux et aux yeux des autres hommes. Dès lors un « non » n’est pas entendu comme « une proposition aguicheuse » (je vous cite) mais comme un défi à mon pouvoir et mon désir. Bien sur, les harceleurs sont les autres, et je ne me comporterai pas ainsi. Car je me maîtrise et j’apprécierais que vous vous en rendiez compte… mais n’ayez aucune illusion : la maîtrise n’est qu’un effort de contrôle, elle ne change ni mon regard, ni mon impulsion de comportement. Pour m’en défaire vraiment selon votre souhait, il faudrait que je sois autre chose qu’un homme (un homme, c’est-à-dire un hétéro dominant qui s’en fout d’être un être humain qui se respecte). Méfiez-vous donc de moi, même avec l’étiquette de pro-féministe.

J’arrête ici. Non, un mot encore sur l’utérus. Car cet organe a évidemment une valeur bien plus grande que le Priape masculin (mon correcteur m’impose la majuscule !) pourtant célébré : la capacité à reproduire l’humanité. Le travail pervers du masculin est sans doute de renverser cette prééminence, et de se rendre indifférent à votre utérus, à son cycle et à son travail. Car cela ferait dériver son regard de pouvoir et de désir. Pour autant, ce n’est pas l’homme unilatéralement qui vous impose la fécondation : comme avec le vêtement, c’est plutôt la société qui se préoccupe de vous marier, de vous faire accoucher d’enfants et de les amener à l’âge adulte. C’est à dire aussi à vous mettre sous la domination d’un homme (et d’un seul) qui vous gardera, donnera son patronyme à vos enfants, et qui profitera de vos services contraints pendant qu’il jouit de loisirs. Oui, c’est une règle sociale  qui s’impose à tous, mais où le principe de hiérarchie s’exprime entièrement.

Chère citoyenne, je crains de ne pouvoir vous restituer grand chose, ni de pouvoir me libérer du sexisme ordinaire. Mais je me soigne !

(1) L’usage d’un ‘Ma-dame’ ou d’un ‘Ma-demoiselle’ m’a paru sexiste, d’autant plus avec un « chère » en accompagnement.

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2 commentaires pour Sur le sexisme ordinaire

  1. Anna-Lise dit :

    J’ai du mal à me faire un avis sur votre article, mais je le commente néanmoins. Il y a du vrai dans ce que vous dites, et votre réponse à cet article fais sens. Mais en même temps, il me semble problématique de sembler déresponsabiliser les hommes en donnant la responsabilité à « la société ». Tout le monde est responsable, société y compris, donc femmes comme hommes. Les hommes ont donc clairement leur part de responsabilité, on ne peut pas leur enlever cela.
    Sur un autre registre, je vous signale une faute : « ses pars » au lieu de « ses pairs ».

    Aimé par 1 personne

    • chesterdenis dit :

      Vous mettez bien le doigt où cela fait mal. Je ne veux aucunement déresponsabiliser les hommes, les ‘gardiens’ ai-je dit, qui sont coupables de recel et de profit de la domination masculine. Vous avez raison sur ce plan. Mais aucun homme individuel (sexiste par définition, parce que hétéro et gardien et jouissant de sa force et de son pouvoir — et donc cette lettre s’adressait à tout homme) ne peut restituer individuellement ce dont il jouit (des privilèges, mais qu’il n’a pas « choisis »). En pointant ces cadres collectifs qui nous formatent, je désigne une mission à porter collectivement, hommes et femmes, en partant des pionniers. Je sais qu’ils existent et je sais que c’est pas évident à réaliser. Comme l’a dit Patrick Jean, les hommes doivent 1/ prendre conscience, 2/ travailler sur soi-même 3/ trahir le collectif masculin. Ce chemin ne peut jamais être considéré comme « totalement parcouru », il est toujours à refaire ; et il n’est que le début : le déserteur ne révolte pas l’armée avant très longtemps.Or c’est une question de pouvoir. Le renversement sera très long. Mais les hommes doivent agir. Comme le font les femmes.

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