Un masculinisme chrétien, … traditionnel mais revisité

Ce fut pour moi une surprise, et c’est à la réflexion tout à fait normal.

Des « retraites pour hommes » sont proposées à Paray-le-Monial par un curé, le Père Alain Dumont, membre de l’Emmanuel et curé de Saint-Symphorien-en-Côte-Chalonnaise. (Par ailleurs, des « retraites pour femmes » sont aussi proposées dans la même inspiration). Depuis l’an 2000, ces retraites pour hommes ont été suivies par un millier d’hommes, dans divers lieux de France. Ce n’est pas beaucoup, mais c’est en demande croissante, avance l’interview que je commente et que j’ai trouvé ici.

Quel est l’argumentaire de ces « retraites pour hommes » d’un week-end ? Écoutons le prédicateur :

« La Bible est un réservoir fantastique de figures d’hommes qui se sont laissé enseigner par Dieu sur leur identité masculine. Tous n’étaient pas parfaits, loin de là, mais ils tenaient la main de DIEU, et ils se sont révélés de véritables héros dans le quotidien de leur vie. Ils avaient leurs combats, leurs doutes, leurs questionnements, et Dieu, comme un Père, leur a appris le goût de la victoire alors même que tout semblait se dérober sous leurs pas. Alors nous nous mettons à leur école pour découvrir ce qu’est un homme, un père, un époux, un frère, un ami… »

Il est donc proposé de se mettre à l’école d’hommes de l’époque de Jésus-Christ, il y a quelques 2000 ans, et d’autres hommes d’époques bien antérieures et de sociétés très diverses (des mythes de la création – la Genèse – et de la purification – l’arche de Noé – ont été empruntés par les juifs à la culture de Babylone où ils étaient en exil). Tous ces récits sont imprégnés d’un esprit de patriarcat et de domination masculine fortement affirmé. Les héros et leurs dieux sont des hommes. Et celui qui a orienté le discours du texte sacré chrétien, Paul de Tarse, est connu pour sa misogynie. On ne voit pas comment ces « retraites » pourraient faire autre chose qu’affirmer le « masculinisme », cet état d’esprit qui veut perpétuer la domination masculine, se centrer sur l’intérêt des hommes et refuser toute référence au féminisme.

Mais peut-être est-ce bien l’intention, de refuser le féminisme ? Voici pourquoi, nous dit-on, il est important de se retrouver entre hommes pour ces réflexions :

« Le langage d’aujourd’hui — y compris dans l’Église — est devenu très féminin. Beaucoup d’hommes n’y trouvent plus leur compte. Sans porter de jugement de valeur, il importe de se rappeler qu’il y a une manière masculine de parler, de se parler, qui est différente de la manière dont les femmes parlent et se parlent. Il faut les deux, mais cela fait du bien, parfois, de ne pas les mélanger. »

Comme cela est dit subtilement ! N’ayons pas peur d’interpréter : « Le discours d’aujourd’hui – y compris dans l’église catholique – est devenu très féministe ». Car il n’y a pas d’autre interprétation à cette phrase ! L’intention est donc de développer un discours qui parle aux hommes de leur « goût de la victoire » et de leur « héroïsme ». Et qu’il faut prendre comme une « parole de Dieu ».

Bien sûr, il est possible de faire le tri dans les extraits qu’on va lire, de célébrer non pas le père qui est prêt à tuer son fils sur l’autel, mais le bras divin qui arrête son geste.

On évitera de « porter de jugement de valeur » sur le féminisme, nous dit-on. Oui, on peut sans doute approuver les acquis féminins libéraux, la libération de la femme dans la société d’aujourd’hui, et n’en plus parler. Et sans doute laisser dans l’ombre certains de ces acquis comme l’avortement, le divorce (que l’église de Rome ne reconnaît toujours pas). Mais il faut alors aussi éviter les sujets qui fâchent, tels la violence masculine sexuelle ou non, envers les femmes et les enfants, éviter l’exigence de la parité ou toute autre avancée vers le partage du pouvoir dans la société et dans la conduite du ménage. Bref, le vaste domaine de la domination masculine.

Tous ces sujets où les hommes « n’y trouvent pas leur compte » ! Car ils doivent céder du pouvoir et ressentent ainsi une perte d’image qui leur parlait de force, d’héroïsme, de combat…

Voici quelques thèmes qui sont abordés :

  • « Qu’est ce que Jésus attend d’un homme ?
  • On parle beaucoup de la place de la femme, mais comment défendre la place de l’homme dans le monde ?
  • Pourquoi n’a-t-on jamais atteint en France un tel niveau d’incertitude et d’angoisse qu’aujourd’hui?
  • Comment prioriser entre son travail, la vie de famille et ses loisirs ?
  • Et quand je suis au chômage ?
    Quel est le langage dominant de sa femme et pourquoi je ne la comprends pas toujours (et réciproquement) ?
  • Pourquoi dit-on qu’un mariage sur 3 se termine par un divorce et un sur deux lorsqu’il ne s’agit que d’un mariage civil ? Est-ce vrai ? »

Comment des hommes peuvent-ils s’orienter vers une telle régression des valeurs d’aujourd’hui, pour se refaire une satisfaction béate de leur petite personne, au point de nier le féminisme ? Comme on peut le voir dans les subtilités du langage utilisé, il suffit de se laisser faire. Tout sera de la responsabilité de Dieu, de la parole divine : « des hommes qui se sont laissé enseigner par Dieu sur leur identité masculine », « Dieu leur a appris le goût de la victoire », on va « se retrouver soi-même dans la lumière de Dieu », « Dieu est en quête de l’homme, de l’homme debout et fier de ce qu’il est en tant qu’homme. » Tout est dans la volonté de Dieu, un dieu protecteur et exigeant (« qu’est-ce que Jésus attend d’un homme »), un dieu qui enseigne et qui jugera.

C’est pourquoi j’ai dit au début que ce masculinisme chrétien était normal, et en même temps révisité. Normal : parce que tous les textes sacrés sont imprégnés de patriacat. Normal encore : le principe d’une religion (monothéiste en tous cas) n’est-il pas de substituer une volonté supérieure à ma volonté, de développer un discours qui définisse des droits et des devoirs à partir d’un point de vue sacré, non humain ? Et avec le chantage d’un « bonheur éternel » ? (en réalité l’espoir d’une survie de la personne, du moi et de son ego, quand la mort est ressentie comme insupportable…).

Et ce discours est sans arrêt revisité, modernisé, réinventé. Pour s’adapter à l’époque, pour résister parfois à la dérive de la société ou la corruption de l’église elle-même, pour se « réformer ». Mais sans perdre les fondements du texte sacré, les « normes » et leur caractère patriarcal, centré sur la gloire de l’homme.

Ce qui me paraît dangereux, c’est que cette démarche de « retraite » propose une régression sociale basée sur la religion et combattant un ennemi (ici le féminisme). On peut estimer que c’est une démarche de « radicalisation » qui s’adresse à des hommes en désarroi social mais en recherche de religieux.

Je parle de radicalisation, car cette démarche me paraît proche de ce que l’on invoque à propos de « l’islamisme » : certains religieux tiennent des discours de régression, de refus de la société d’aujourd’hui, à partir des textes sacrés prônant des comportements inadaptés à notre siècle. Et cela vise spécialement les personnes en désarroi.

Bien sur, il y a des cercles plus ou moins restrictifs, plus ou moins violents qui tournent autour des églises et des religions.

Mais les religions ont un problème avec le masculinisme et ne paraissent pas prendre un chemin d’ouverture au féminisme avec ce genre de démarche !

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Cet article a été publié dans changer les hommes, Non classé, patriarcat. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Un masculinisme chrétien, … traditionnel mais revisité

  1. Anna-Lise dit :

    Eh bien, je me disais que les religions étaient en général fort peu favorables à l’émancipation des femmes et bien trop favorables à la domination masculine, mais voilà une preuve éclatante supplémentaire. Comme quoi, masculinisme et religion catholique peuvent très bien s’entendre.

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