Jacqueline Sauvage est libérée

Avec toutes et tous, je me réjouis de la libération de Jacqueline Sauvage. Elle a fait au total +/- trois années et demi de prison, et cela correspondrait à une condamnation à+/- neuf années de détention , dans un déroulement judiciaire classique.

Mais l’affaire de Jacqueline Sauvage n’a rien de « classique ». Elle a été plus lourdement condamnée (que d’autres dans un tel cas) au premier jugement de la Cour d’Assises. Le choc de cette condamnation a entraîné une médiatisation sans précédent, notamment par les « réseaux sociaux », mais aussi par les associations de défense des droits des femmes et de lutte contre les violences masculines. « Cela n’est jamais bon pour l’accusé » disait en substance Maître Eolas sur son blog.

En appel, la défense de l’accusée a plaidé l’emprise et la subjuguation de la femme épouse d’un mari violent. Cette défense, qui m’a paru abstraite et unilatérale, sans discuter des assertions du procureur et sans autre analyse concrète des circonstances du meurtre (que j’ai proposée dans un de mes articles), n’a pas convaincu. En tous cas, la condamnation est restée aussi sévère.

Les acteurs de la justice se sont crispés contre la médiatisation et ont attaqué frontalement : les mouvements de droits des femmes, la défense de l’accusée et l’opinion exprimant sa solidarité avec Mme Sauvage. J’ai relevé et commenté deux articles en ce sens.

Vient alors la « libération partielle » du président de la République. Cet « habile compromis » (selon le commentaire de la journaliste du Monde) s’est révélé un leurre et un piège. Car les milieux de la justice se sont encore crispés davantage devant ce qui était pour eux un abus de pouvoir et une défaite devant l’opinion qu’ils ont décriée. Les relations entre le président Hollande et ces milieux se sont encore dégradées avec plusieurs paroles agressives de sa part qui ont été révélées.

C’est Madame Sauvage qui a payé les frais de cette mésentente politico-judiciaire. Par deux fois, la libération qu’elle pouvait demander lui a été refusée, au terme d’une procédure « d’évaluation » qui est intrusive et moralisatrice.

Le président Hollande a voulu avoir le dernier mot dans cette querelle et a donc libéré aujourd’hui Madame Sauvage. Enfin ! Après deux ans de procès, et quatre ans après les faits, elle est libérée. Elle peut considérer qu’elle a effectivement payé sa dette à la société, comme dans une procédure « normale ». Mais le caractère exceptionnel du processus que son affaire a suivi risque de la poursuivre longtemps encore. Diverses opinions donneront à sa libération d’autres significations, comme si elle avait joui d’un privilège présidentiel. Il faut remonter à la totalité de la procédure pour comprendre ce qui s’est passé et revenir à une appréciation modérée : qui le fera ? D’autres considéreront que l’emprisonnement était excessif par principe, et c’est bien compréhensible.

Car c’est maintenant qu’il faut prolonger la réflexion et tirer toutes les leçons de cette affaire.

1/ Le déni des violences masculines conjugales est encore effroyable, et trop de femmes restent sous l’emprise, par manque de moyens de protection que la société leur offre.

2/ La loi est profondément inadaptée au cas des victimes de violences prolongées qui en arrivent à se libérer avec une violence meurtrière. D’abord la circonstance aggravante d’une « violence exercée sur un proche », récemment instaurée, est contreproductive pour ces victimes : elle aggrave leur condamnation et entrave leur libération par des procédures plus lourdes et intrusives.

3/ Ensuite la question de la « légitime défense » et de ses trois critères (menace effective, immédiateté, réaction proportionnelle) et la question des circonstances atténuantes, bien qu’elles ne soient plus définies par la loi, mais laissées à l’appréciation du jury, sont encore des manières de ne pas entendre le récit des victimes.

4/ Enfin l’exigence que le condamné exprime une sincère repentance (ce qu’un ‘criminel endurci’ pourra simuler facilement !) pour sa libération parait incongrue et à repenser totalement dans le cas de ces victimes de violences prolongées qui en arrivent à se libérer avec une violence meurtrière. Le fait que la société ait évidemment gommé et dénie son statut de victime durant tant d’années et qu’elle exige à la fin que la victime avoue sa responsabilité de meurtre est un abus de pouvoir. Celà est une attitude perverse.

5/ Plus globalement, la domination masculine est encore à l’œuvre dans le travail de la justice. Je l’ai évoqué dans le récit de la première procédure.

Tous ces aspects de la réflexion sont développés dans mes précédents articles. On les trouvera dans la page « Dossier Sauvage ».

Il faut se rappeler que Madame Sauvage avait évoqué la possibilité de ne plus demander sa libération, pour ne plus être harcelée par la justice, contre sa juste compréhension des faits. Elle aurait alors pu rester emprisonnée durant la totalité de sa peine, ce qui n’est prévu que pour les plus grands criminels, trop dangereux. Cela aurait été une honte pour nous, notre société, notre justice. C’est à cela que la grâce présidentielle met aussi fin. A notre responsabilité dans une injustice.

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Un commentaire pour Jacqueline Sauvage est libérée

  1. Anna-Lise dit :

    Je trouve que votre analyse répond assez bien à mes propres doutes sur cette affaire. Autant je trouvais normal qu’on libère Mme Sauvage, autant je ne pouvais admettre qu’on lui laisse un « permis de tuer » en situation où la légitime défense ne pouvait s’appliquer car elle n’était pas menacée quand elle lui a tiré dans le dos. Je crois que vous avez raison de dire que la loi devrait créer des conditions spécifiques pour les cas de maltraitance et de violences (physiques et psychologiques). Le même problème continuera, sinon, à se poser : est-il juste de condamner quelqu’un qui tente de se libérer d’un véritable enfer quotidien ? Cela n’es pas valable seulement pour les femmes (et hommes) qui subissent ces violences, mais aussi pour les enfants, les personnes enfermées et condamnées par leur(s) bourreau(x) à l’esclavage domestique, etc.

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