« Qu’est-ce qu’être un homme ? »

Une discussion a été lancée sur cette question, sur le site Forum Féministe (ici). La personne qui a lancé ce sujet, après un autre sur « Qu’est-ce qu’être une femme », explicitait :  » J’aimerais, si vous êtes d’accord, des retours de personnes s’identifiant comme homme sur ce que vous estimez faire de vous des hommes, la construction de votre masculinité et l’éventuelle déconstruction de votre virilisme après la découverte du féminisme. En dehors du ressenti intime, est-ce que ce qui fait un homme c’est :
– ne pas être une femme (donc hétéro)
– en être supérieur ? »

Je reproduis ici ma contribution. Elle reprend des idées que j’ai mis dans d’autres contributions, mais pas ici sur mon blog. Or je veux y revenir par d’autres articles.

C’est une question très facile, mais aussi très difficile.

« On ne naît pas homme, on le devient » : c’est Elizabeth Badinter qui l’a écrit, en décalque de la phrase bien connue de Simone de Beauvoir. (Je l’ai lu sur un blog et n’ai pas la référence).
Dans le même genre, on pourrait dire : tout ce que vous avez répondu à la question « qu’est ce qu’une femme » (voir ce fil) peut être repris ici, à condition de les prendre en les inversant.
Voilà des réponses faciles.

Il y a cette définition de Léo Thiers-Vidal, inspirée du féminisme radical, que j’ai citée (plus longuement) dans un autre fil.

« L’analyse matérialiste des rapports de genre révèle que les hommes exploitent la force de travail des femmes (Delphy), s’approprient le corps des femmes (Guillaumin), monopolisent les armes et les outils au détriment des femmes (Tabet), domestiquent la sexualité des femmes et exploitent les capacités reproductives des femmes (Tabet), hétéro-sexualisent les femmes (Wittig)… ainsi qu’ils contrôlent la production du savoir (Le Doeuff, Mathieu). »
Léo Thiers-Vidal, De l’ennemi principal aux principaux ennemis – Position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination » (publié chez L’Harmattan en 2010).

Il s’agit d’un bref rappel (au milieu du livre) de tout un rendu du féminisme radical dans la première partie de sa thèse.
Il dit aussi que les classes de sexe hommes et femmes sont liées, une n’existe pas sans l’autre, comme couple oppresseurs / dominées.

Les analyses un peu radicales sur les hommes sont très peu nombreuses. Ce sont les femmes qui ont créé les pistes à partir des analyses de leur propre situation. Seuls John Stoltenberg et Léo Thiers-Vidal ont ajouté un contenu pertinent à ce que les féministes ont dit. Cela fait deux livres et quelques articles (dont un recueil pour chacun d’eux). On est donc loin de pouvoir faire une synthèse !
La plupart des hommes parlant des hommes ont voulu amoindrir le sujet et la culpabilité masculine : Yvon Dallaire, Guy Corneau, Daniel Welzer-Lang, etc., en se centrant sur les intérêts masculins et cherchant à leur donner une nouvelle identité cohérente qui résiste aux critiques féministes ou les intègre partiellement.

D’un autre côté, il y a une certaine difficulté à se retrouver avec une identité totalement négative, et rien ou presque à se raccrocher pour avoir une certaine estime de soi. On m’a déjà rétorqué (sur un tout autre sujet) que la conscience malheureuse ne donne pas de réflexion cohérente (ce que je trouve irrecevable). John Stoltenberg dit qu’il faut cesser d’être un homme et retrouver un être humain animé par la justice (plutôt que par la compétition, le mépris et la violence). Mais c’est une position éthique surtout, pas très concrète. Je ressens qu’il reste un problème d’identité positive « future » de la « variante mâle » de l’être humain, mais cette question se posera plus tard. Et que l’hypothèse d’un futur « matriarcat » est féconde en ce qu’elle permet de renverser la vision traditionnelle de la question ; non plus « ce que nous devons garder », mais ce que nous vaudrons dans cette nouvelle situation inversée.

Il est donc clair que le déni est très courant et très utile pour échapper à la culpabilité.
À une question de Léo Thiers-Vidal, les huit enquêtés ont quasiment tous répondu qu’en tant qu’hommes ils étaient des êtres humains ‘dans la norme’ et que le fait d’être un homme n’avait aucune caractéristique particulière. Ce sont les autres (femmes, enfants, invalides) qui ne sont pas totalement des êtres humains comme le sont les hommes, qui ont un manque. On sait aussi que Freud a parlé de « manque de pénis » pour les femmes. Ici aussi, disons l’inverse : ce sont les hommes qui sont en manque d’une matrice et donc d’une capacité de reproduction ; par compensation, ils ont acquis les organes pour participer à la conception en y introduisant de la variété.

J’ai imaginé un récit qui définirait les hommes comme « gardiens de prison » des femmes et donc responsables individuellement de l’application et de la reproduction de l’oppression masculine. C’était au début de mon blog, j’avais peu lu en anthropologie, mais je pense que ce texte est encore utile au plan symbolique. Il est ici.

J’ai aussi reporté des idées de John Stoltenberg qui sont peu connues (car son livre n’a été diffusé qu’au Canada principalement), et qui donnent une bonne illustration de la structure masculine (surtout entre pairs). C’est ici . (En fait j’en ai reporté bien moins que je croyais).

Une question qui m’intrigue depuis le début est la question de la fabrication des hommes. Comment ai-je acquis la masculinité en tant « qu’oppression impérative et jouissive » ? Qui me l’a enseigné ou montré ? Je suis très loin d’avoir trouvé les réponses à ces questions.

Je pense que les différences instaurées dans la petite enfance sont loin d’être suffisantes (un garçon ne pleure pas, etc.) pour cette transmission. Plus importante me paraît cette tendance générale à faire peser des contraintes disciplinaires sur les filles (ferme tes genoux, range ta chambre, que feras-tu pour avoir un mari) et au contraire à laisser toute liberté au garçon en tant qu’apprentissage (bas-toi, défends tes intérêts, ne te laisse pas faire…et va jouer dehors, en attendant d’avoir un métier).

J’ai personnellement construit comme valeur masculine obligée le fait d’avoir un rôle social à l’extérieur de la maison, de prendre ma place c-à-d ma part de pouvoir. J’ai encore, très bien fixée depuis l’enfance, l’image de mon père mettant son chapeau noir en partant au travail et ainsi « devenant quelqu’un ». Et cette « mission sociale » reste ce qui est mon principal leitmotiv dans la vie. Et ensuite un rôle de « père paternant ». Voilà deux facettes de la construction masculine et de son identité qui sont peu analysées à mon goût. (Je connais la critique du Pater familias tout puissant depuis le droit romain, j’ai un peu travaillé sur « le nom du père » comme usurpation). D’autres hommes auront retenu d’autres facettes sans doute. Elles ont un rapport avec le jeu du pouvoir bien évidemment.

Ensuite, je suis interpellé sur la fabrication du jeune mec et l’apparition du sexisme. J’ai presque échappé à cette phase, pour avoir vécu dans un milieu sans fille ou presque (école primaire et secondaire non mixte). Je vois ma petite-fille se faire traiter de putain (elle a développé une phobie de l’école) par de jeunes gars sans doute même pas pubères (12-13 ans, certains 14), développant un mépris destructeur pour se grandir à leurs propres yeux et ceux de leurs pairs. Ont-ils vu des adultes agir ainsi ? J’en doute.
J’ai trouvé sur cette période le livre « Pour en finir avec Eddy Bellegueule » d’Edouard Louis très instructif et très interpellant en plus !

Enfin, je suis entré dans l’hétéro-sexualité, comme voie traditionnelle pour tout le monde, même si j’ai pas compris grand-chose au film. Et je la vis encore. Et je m’interroge aussi toujours. Et je n’ai commencé à entendre la critique de l’homme hétérosexuel que depuis trois ans, et j’ai cru encore longtemps que c’était une question de respect des femmes et de partage des tâches domestiques, ce qui n’est pas faux mais totalement insuffisant comme analyse critique.

Voilà, ces quelques éléments personnels pour donner du contenu concret à la question posée.

Je pourrais continuer longtemps. Mais ceci vise à faire avancer le schmilblick !

Et dans la suite de la discussion, j’ai ajouté :

Je pense que la relation entre hommes, dans la classe des hommes, entre pairs, en groupe, est très prégnante. « Faire comme les copains, et un peu plaisir à mon père », presque tout est dit. Faire ses preuves (de force et d’adresse) en plus. Le harcèlement ordinaire, de rue (je songe aux deux films de NYork et de Bruxelles) me parait plus un exercice d’auto-conviction (qu’on est viril) pour en parler ou de démonstration aux copains (qui sont parfois à proximité et admirent le combattant). Celle qui rabroue se fait injurier sexuellement, par le harceleur qui veut rester « viril ». Parfois le désir de dominer sexuellement ou de jouir n’est pas aussi puissant que le désir de se montrer victorieux.
Répondant à quelqu’un qui fait le parallèle : l' »homme » est comparable au patron, peut-être être humain gentil mais qui, selon son STATUT, cherche le bénéfice. Rajoutons ; de plus, pour son milieu PATRONAL, ce patron ne peut pas favoriser ses ouvriers, il doit participer à la cruauté sociale. DE même les hommes doivent agir à mépriser les femmes, car le groupe social attend cela d’eux et les mépriserait sans cela. Mais cela n’excuse pas les individus hommes bien évidemment.

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