Violences sexuelles masculines sur les femmes : les analyser loin des clichés sur les agresseurs… et sur les loups !

Le journal Le Devoir a récemment présenté les résultats d’une thèse de doctorat de Massil Benbouriche, menée tant à Montréal qu’à Rennes, et l’a introduite sous le titre « L’homme est un loup pour la femme ». Tant le titre que la présentation étaient maladroites. J’ai donc cherché à en savoir plus, pour remettre l’article dans son contexte.

Massil Benbouriche est docteur en psychologie et criminologue. Son point de vue n’est donc pas celui d’un sociologue. Je crois comprendre, d’après un article (2015) précédent sa thèse, qu’il se soucie des modes d’approche et de traitement des auteurs de violence sexuelle masculine sur les femmes :

« Les auteurs d’agression sexuelle font émerger de nombreux a priori ou représentations sociales dans le grand public, mais aussi chez les soignants. Pour ces derniers, amenés à les prendre en charge, il est donc nécessaire de pouvoir analyser ces représentations sociales, mais aussi les puissantes émotions associées pouvant mener à des attitudes spontanées ne relevant pas de positions cliniques et thérapeutiques ».

Ceci n’est que le résumé d’un article (collectif, donc notre auteur) sur cette question, et proposant une grille d’analyse des représentations ; et je n’ai pas consulté l’article (payant).

Il me semble que, parmi les a priori sur les auteurs de ces violences, on évoque couramment : 1) l’ivresse et 2) l’invite féminine (sic) comme des facteurs pouvant expliquer, mais plus sûrement excuser et tolérer ces actes de violence. Plus que « d’invite féminine », le constat doit être celui d’une excitation sexuelle en présence d’une femme, qui est souvent projetée sur elle, sur son vêtement ou son comportement. Et je fais la supposition que ces clichés sont à l’origine de l’orientation de la recherche présentée. En tous cas, c’est ce que je comprends dans le propos de la thèse de notre auteur :

« Étude expérimentale des effets de l’alcool et de l’excitation sexuelle sur la prise de décision en matière de coercition sexuelle : l’étude de l’interface entre cognitions et émotions ».

On est donc en présence d’une étude de comportement, étude comportant une expérience avec des cobayes. Et pas du tout en face d’une enquête sociale !

Et selon une présentation préalable de la recherche, on apprend qu’il s’agit de :

« mettre à l’épreuve un modèle dans lequel il est attendu que la perception erronée des intentions sexuelles agisse comme facteur médiateur de la relation entre d’une part, l’interaction des effets de l’alcool et de l’excitation sexuelle et d’autre part, la coercition sexuelle. »

Donc, on cherche à voir si les deux facteurs d’ivresse et d’excitation modifient la perception de l’intention sexuelle de la partenaire, et l’intention de l’agression sexuelle propre.

L’article du Devoir nous donne deux informations sur le dispositif expérimental :

A,- Sur la procédure :

Une procédure bien réglée. Les 150 participants, âgés de 21 à 35 ans, ont été recrutés via de petites annonces et les réseaux sociaux. Le groupe était composé à 40 % d’étudiants universitaires. À leur arrivée, les hommes devaient répondre à différents questionnaires : échelle de distorsion cognitive relative au viol, échelle de machiavélisme, de psychopathie, etc. Ils étaient ensuite séparés en deux groupes, l’un qui buvait de l’alcool et l’autre qui n’en buvait pas. La prise d’alcool dans le cadre d’une étude en laboratoire n’est pas très fréquente et oblige les chercheurs à respecter des lignes éthiques très strictes. Les participants ont été pesés et leur taux d’alcoolémie a été calculé tout au long de l’expérience pour qu’il ne dépasse pas la limite légale de 0,08 %. Une première série de tests était réalisée sur la reconnaissance des intentions comportementales. Par la suite, les participants étaient croisés à nouveau, et certains étaient exposés à du matériel pornographique pour tenter de voir l’impact de l’excitation sexuelle sur les comportements. Cette dernière étape n’a pas été concluante. Les participants étaient alors exposés à un scénario sur bande audio et devaient répondre à d’autres questions sur leurs intentions comportementales en lien avec cette mise en situation. Les répondants pouvaient ensuite se réhydrater et grignoter en attendant que leur taux d’alcoolémie soit assez bas pour qu’ils puissent repartir. Ils empochaient alors 50 $ pour leur participation.

Je souligne qu’il y a donc quatre étapes : d’abord des questionnaires ; puis, alors qu’une partie des participants est mise en situation d’ivresse, des tests sur la reconnaissance des intentions ; ensuite, alors qu’une partie était soumise à du matériel pornographique, d’autres tests relatifs aux comportements (étape sans résultats probants) ; enfin, d’autres questionnaires sur leurs intentions comportementales après l’écoute d’un scénario sur bande audio, de mise en situation.

B. Sur le scénario audio :

« Marie et Martin reviennent d’une soirée arrosée dans un bar. Ils s’installent sur le divan et commencent à s’embrasser. Lorsque Martin touche les seins de Marie et commence à essayer de la dévêtir, celle-ci émet de premières réticences. Martin se fait convaincant et s’ensuit un nouvel échange de baisers. Marie énonce de façon de plus en plus claire qu’elle ne veut pas avoir de relation sexuelle avec Martin, mais celui-ci poursuit ses avances. La bande audio se termine juste avant l’agression sexuelle ».

Voilà ce que l’auteur de l’article du Devoir nous dit de la quatrième étape. Et il ne nous dit rien des trois autres. Or l’article est une distribution de conclusions de l’étude, sans qu’on sache toujours de quelle étape de l’expérience elles ressortent.

Notamment, il y a quatre groupes dans l’échantillon : des gens sobres et des gens ivres et, parmi ces deux groupes, des gens excités par la pornographie et des gens qui ne le sont pas. Il est difficile de tirer une conclusion statistique globale d’un tel échantillon. C’est bien les variations de comportement qui seront recherchées, et leurs motivations. Mais on nous dit peu de choses sur ces variations

On peut maintenant aborder ces conclusions évoquées. Nous en avons reconnues quatre, en redécoupant autrement l’article du Devoir .

1/

Dans un premier temps, les hommes étaient invités à déterminer si et quand la jeune femme ne souhaitait plus avoir une relation sexuelle. Par la suite, on leur demandait d’indiquer comment ils auraient fait pour avoir une relation sexuelle avec Marie en rapportant, sur une échelle de 0 à 100 %, s’ils lui auraient menti pour lui dire ce qu’elle veut entendre, s’ils auraient continué à la caresser et à l’embrasser pour essayer de l’exciter ou proposé à Marie de boire un verre. À cette question, 50 % des participants estiment qu’ils auraient pu utiliser de telles stratégies. « Si les individus ne rapportent pas qu’ils useraient nécessairement de telles stratégies, ils ne sont pas non plus en mesure d’exclure la possibilité d’utiliser des stratégies coercitives », explique le chercheur.

Cette première conclusion n’est pas très explicite. Je comprends que 50 % des participants n’ont pas exclu de chercher à passer outre au non-consentement, en donnant plus que 0% à ces stratégies, les 50 autres les excluant. Est-à dire qu’ils ont exclu l’idée même de faire en sorte d’avoir une relation sexuelle, s’opposant à la question « Comment ils auraient fait » ?

Or, c’est la thématique du « Tout homme est un violeur ». J’estime personnellement que tout homme est un violeur en puissance, qu’il peut fantasmer d’utiliser ces stratégies ; mais qu’une proportion importante aura une volonté de maîtrise de soi face au refus de la partenaire. Ici la question paraît biaisée (« comment  faire pour »), d’autant que un refus « subtil » (indifférence aux avances sexuelles) puis des refus plus « nets » font partie du scénario. Bref, on en sait trop peu. Pourtant, le thème est souligné rapidement dans les commentaires de l’article (en fait, en réaction au titre) : « il est faut de prétendre que tout homme est un violeur, etc. », ce qui prouve qu’il fait question chez les hommes.

2/

À la question suivante, on demandait aux hommes s’ils auraient eu un rapport sexuel avec Marie malgré l’absence de consentement, dans la mesure où ils étaient absolument certains que celle-ci ne porterait pas plainte. « C’est une question qui a été élaborée par le chercheur Malamuth dans les années 1980 et qui est très peu utilisée parce que les chercheurs la considèrent comme trop explicite. Pour le dire simplement, on se dit que personne n’est assez bête pour répondre oui à une question comme ça. » Et pourtant, à la grande surprise du chercheur, un participant sur trois a répondu par l’affirmative. « Ce qui m’apparaît extrêmement alarmant et problématique, c’est que ce pourcentage est similaire à celui qu’on retrouvait dans les années 1980 [dans les études de Malamuth]. Il aurait été légitime d’attendre que les politiques de prévention mises en avant sur les campus, et plus largement une forme de sensibilisation accrue du grand public, contribuent à diminuer significativement ces intentions comportementales, et en particulier l’intention comportementale de commettre un viol. Or, il n’en est rien. »

C’est ce chiffre de 30% d’hommes prêts à avoir une relation sexuelle non consentie qui est mis en avant dans le texte (en légende de l’image, et en première phrase) et surtout dans le titre : « L’homme est un loup pour la femme ». Cela a pour effet de faire apparaître la recherche comme sociologique. Non, ce chiffre n’est pas validé statistiquement avec un faible échantillon ; mais il indique une tendance, d’autant qu’il confirme un chiffre antérieur.

L’idée de l’impunité absolue (« elle ne déposera pas plainte », qui devient d’ailleurs dans la formulation journalistique « il n’y aura pas de poursuite ») n’est ni expliquée ni discutée. Or cette idée explique peut-être que, statistiquement, les agresseurs passent bien plus à l’acte dans le couple légal, ou dans le cercle d’amies intimes, et moins dans l’espace public.

3/

« Le chercheur a également été en mesure de démontrer que les hommes sont tous capables de percevoir un refus clair, mais qu’ils ont énormément de difficulté à décoder un refus plus subtil, qui se traduit par une absence d’intérêt. « Ce que ça veut dire, c’est que pour beaucoup d’hommes, l’expression d’une absence de consentement — à distinguer d’un refus clair — peut être interprétée comme une résistance de façade ou une invitation à faire plus d’efforts. »

4/

La thèse de M. Benbouriche déboulonne une autre théorie selon laquelle l’alcool est un facteur de risque important en matière de coercitions dans la mesure où il peut avoir un effet sur la perception erronée des intentions comportementales. Or, cela n’est pas le cas, constate le chercheur, qui s’est trouvé — encore une fois — surpris des résultats. En effet, l’alcool n’a d’effet que sur une catégorie de gens bien précise, ceux qui adhèrent à la culture du viol et qui pensent, par exemple, qu’une femme est responsable du viol si elle porte une minijupe. Sans alcool, ces individus sont capables d’aller à l’encontre de leur « interprétation biaisée » et ont des réponses similaires aux autres répondants. Mais lorsqu’ils ont consommé de l’alcool, ils sont plus lents à détecter le refus de la femme. « Ces individus-là ont plus de risques, s’ils boivent de l’alcool, d’être plus lourds, plus insistants, de poser plus de gestes et de comportements déplacés avant de finir par reconnaître une absence de consentement sexuel », explique le chercheur. C’est également dans cette catégorie spécifique que se trouve la très grande majorité des participants ayant dit qu’ils seraient prêts à passer à l’acte malgré l’absence de consentement. « En matière de politique de prévention, c’est un détail extrêmement important », conclut le chercheur.

Si je lis bien, il faut, en matière de prévention, dénoncer fortement la « culture du viol » comprise comme la projection sur la femme de la cause de l’intention sexuelle masculine, ensuite apprendre à détecter immédiatement le non-consentement même subtil, de la partenaire ; enfin, alerter les agresseurs sur le danger de l’alcool pour cette détection.

Je pense que cette mise en contexte de l’article rend plus clair le message que l’auteur a voulu faire passer au journaliste. Et il est heureux qu’un article soit paru dans ce journal ! Malheureusement, les réactions ont porté sur le titre de l’article et sur les chiffres mis en exergue, au détriment de la compréhension de la recherche. D’où mon travail de relecture.

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2 commentaires pour Violences sexuelles masculines sur les femmes : les analyser loin des clichés sur les agresseurs… et sur les loups !

  1. Nurja dit :

    « Le chercheur a également été en mesure de démontrer que les hommes sont tous capables de percevoir un refus clair, mais qu’ils ont énormément de difficulté à décoder un refus plus subtil »
    Je ne sais pas si les hommes sont capables de percevoir un refus, que celui-ci soit clair ou qu’il soit subtil. Par contre, un paquet d’hommes n’en tiennent pas compte. Si le refus n’est pas évident (un refus évident, c’est au moins se débattre, taper fort et crier non d’après au moins 3 hommes qui m’ont violée) alors, c’est simple de faire « comme si on ne le percevait pas ». Mon expérience me montre que dire et répéter « non » ou « arrête » ou « stop » ou « je ne veux pas » ne suffit pas. Pas plus que repousser « gentiment » l’homme (gentiment = sans lui faire mal).
    Honnêtement, je pense que c’est surtout de l’hypocrisie de la part des hommes que de dire « je n’avais pas vu que tu ne voulais pas » (merde, je l’ai exprimé avec des mots et avec mon corps). Je crois aussi qu’il y a beaucoup de travail à faire côté éducation à la sexualité pour mettre en évidence qu’il est indispensable que les personnes impliquées soient enthousiastes.

    « Mais lorsqu’ils ont consommé de l’alcool, ils sont plus lents à détecter le refus de la femme. »
    Je me souviens d’une enquête sur le lien entre alcool et violence où il y avait 4 groupes avec deux variables croisées : on te dit qu’on te donne de l’alcool, on ne te dit rien et on te donne de l’alcool, on ne te donne rien. Le résultat : ceux qui pensent avoir consommé de l’alcool (que ce soit vrai ou pas) sont plus violents. Probablement parce qu’ils se disent qu’ils ont une excuse. Par contre, ceux qui ont consommé de l’alcool sans le savoir ne sont pas plus violents.
    Je pense que c’est un phénomène un peu pareil ici : l’alcool donne une excuse « c’est pas de ma faute ».

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    • chesterdenis dit :

      Contribution très pertinente ! Effectivement, jusqu’où les hommes sont-ils conscients mais non respectueux ? C’est une question cruciale. Je suis en train de lire la thèse de Léo Thiers Vidal et je crois qu’il va développer cette idée que les hommes ont un savoir pratique de leur domination/exploitation/appropriation mais qu’ils l’effacent car leur intérêt n’a pas de profit à en tenir compte et encore moins à modifier les choses. De mon expérience, il y a des « types » parmi les hommes, du puceau incompétent à la brute désirante ; il y a aussi un effet d’entraînement du groupe masculin. Tous les hommes sont à peu près conscients mais s’en « arrangent » en fonction de leur désir. Et il y a une vieille tradition à « avoir le droit de passer outre », c’est à dire de surmonter le premier refus en prolongeant les « préliminaires », disait-on. Et il y a cette idée aussi que c’est par ma queue que je me confirme être un mec (cfr mon article « jeune mec »). Tout cela explique un peu mais n’excuse rien !
      Ma réponse est confuse ; car ma réflexion n’est pas encore travaillée… comme il faudrait.

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