Le « genre puritain » aux USA

Je ne suis pas du tout un connaisseur de la mentalité étasunienne. Mais l’article paru dans le journal belge « La Libre » de ce 18 octobre m’a intéressé. Nicole Bacharan, qui a publié « Du sexe en Amérique » (Robert Laffont, 2016) y est interviewée sur le thème  » Le phénomène Trump a quelque chose de très sexuel ». En voici des extraits :

… l’histoire des États-Unis est écartelée entre l’obsession de la pureté et de la transparence d’une part, les pulsions sexuelles de l’autre. En témoigne l’âpreté d’une campagne pour l’élection présidentielle qui oppose une femme à un stéréotype du « mâle alpha ». « On ne se débarrasse jamais de son histoire. Aux États-Unis, le cadre mental de la sexualité est hérité des puritains », affirme Nicole Bacharan. « Ce vieux fond puritain ne gouverne plus la vie sexuelle des gens – il y a autant de relations avant et hors mariage qu’ailleurs – mais continue d’imprimer sa marque ».

En quoi le rapport des Américains à la sexualité est-il hérité d’une morale puritaine, qui remonte à quatre siècles ?

La question est en fait : comment se fait-il qu’on considère que les puritains comme les fondateurs de la nation américaine, alors qu’il y a eu les conquistadors, les aventuriers anglais de Virginie qui n’étaient pas puritains, les Français… ? Le puritanisme est une vision très exigeante et dure de la religion, avec au centre de cela le contrôle de la sexualité, de la chair, avec tout ce que ça comporte d’horreur sur l’enfer…

Les puritains avaient la volonté de se contrôler, de contrôler les voisins, de vivre dans la transparence. Ils avaient la faculté de se remettre en question, de tomber et de se relever;de traverser tous ces rites épouvantables – la dénonciation, les confessions publiques, les excuses, le repentir, et puis enfin la rédemption et la réintégration dans la communauté… Cela fonctionnait sur le plan du travail, notamment : les puritains ont « réussi dans la vie », avec cette morale dure et souvent rébarbative.
[C’est ce paragraphe qui m’a inspiré le titre de ce post : « le genre puritain ». Ce groupe en auto-contrôle de comportement fait penser au « genre viril ».]

L’Amérique s’est libérée du carcan puritain mais on peut y être rattrapé pour ses écarts à la morale sexuelle : l’affaire Lewinski a failli emporter le président Bill Clinton…

C’est profondément hypocrite, mais l’hypocrisie va de pair avec la morale puritaine qui exige la perfection et la transparence. L’affaire Lewinski n’aurait pas été pas possible sans le fond du puritanisme et l’utilisation du sexe comme d’une arme. Il y avait des gens qui considéraient Clinton comme un usurpateur, n’acceptaient pas qu’il soit président et voulaient rien moins que défaire le résultat d’une élection. Bill Clinton n’avait rien fait de criminel sur le plan sexuel mais ses opposants se sont débrouillés pour l’amener devant un tribunal. Et Clinton a joué le jeu du repentir, alors qu’au fond, les Américains n’étaient pas plus choqués que ça.

(…) Barack Obama, enfant d’une Amérique post-libération sexuelle, veille à être inattaquable. Il maîtrise ce que signifie dans ce pays l’arme sexuelle, mais aussi le monde d’Internet, avatar étrange du puritanisme : Le monde entier est voyeur, on traque les petits travers et secrets des uns et des autres. Obama a conscience qu’il vit dans un aquarium. 

Le sexe a été, et est toujours, utilisé comme instrument de pouvoir, sur les Noirs, sur les femmes… Vous parlez de ces pères qui « épousent » symboliquement leurs filles…

L’idée de contrôle sur la sexualité reste extrêmement forte aux Etats-Unis et s’appuie sur cet héritage puritain et sur celui de l’esclavage. Un esclavage basé sur la couleur de peau implique une séparation sexuelle des races, imposée par la violence. Mais cela ne correspond pas à la réalité. Il y a toujours eu des enfants métis et le corps des femmes noires appartenait aux hommes blancs. Le viol de femmes Noires, ça n’existait pas. Elles « aimaient ça », elles étaient « provocantes », etc. Les femmes blanches, elles, prétendaient ne pas savoir d’où venaient ces enfants d’esclaves au teint plus clair. Le Sud des États-Unis est une région pleine de secrets, névrotique. 

(…) On parle évidemment, et ce n’est pas faux, des difficultés économiques d’une partie de la population blanche, des salaires qui n’ont pas augmenté, des usines qui ont fermé, etc. On parle des étrangers mexicains et musulmans auxquels on fait porter le chapeau des difficultés économiques des « vrais » Américains. Mais je crois que ces hommes blancs sont aussi en colère par la place prise par les femmes. Trump marque des points auprès de ceux qui ne peuvent concevoir qu’après un Noir, ce soit une femme qui s’installe à la Maison-Blanche.

(…) Le succès de Trump tient en partie à une fascination pour le mâle dominant. Il y a quelque chose de très sexuel dans le phénomène Trump. C’est le « vrai mec », entouré de bimbos invraisemblables, qui « va leur montrer ». Je pense que ceux qui votent pour lui aimeraient s’y identifier.

Si je reprends cet article, c’est qu’il me permet d’aborder la question de la différence d’approche des « études de genre » entre les USA et le Canada, et l’Europe. Il faut partir de l’influence de la religion protestante, qui fait reposer les impératifs de moralité sur les individus croyants, plutôt que sur les ecclésiastiques comme c’est le cas avec l’Eglise catholique qui se donne une autorité répressive (avec le rite de la confession). Chaque individu doit mériter son salut par sa conduite, il doit « faire sa différence » (expression très symptomatique, que j’ai rencontré dans les thèmes de la protection de l’environnement, et qui n’appartient pas du tout à notre culture) aux yeux de dieu. L’idéologie puritaine telle que décrite par Mme Bacharan me parait une caricature communautaire de cette orientation morale. Mais elle se combine avec un attachement forcené à la liberté individuelle (dont cette liberté de porter une arme pour se défendre, liberté si meurtrière) et donc à une liberté sexuelle.

Il faut rappeler que la deuxième vague du féminisme des années 70 s’est aux USA et au Canada orientée vers une lutte contre la pornographie et l’industrie pornographique. Andréa Dworkin, Catherine Mc Kinnon et John Stoltenberg ont été les fers de lance d’une grande lutte, qui s’est terminée par une grande défaite devant les tribunaux canadiens, l’attachement à la liberté individuelle ayant servi de paravent à l’industrie pornographique.

Et ce dilemme est encore à l’œuvre avec la candidature de Trump : il est le modèle d’une certaine virilité libre, dominante, méprisante… et totalement injuste.

Ainsi John Stoltenberg, dans ses analyses, oppose un moi éthique, un moi épris de justice, au « moi viril » épris de domination, de compétition masculine et de mépris pour les faibles qui peuvent être appropriés, exploités, agressés.

Les analyses de genre développées en France ne se sont pas confrontées à ce dilemme individuel (et contrôlé par la répression de la communauté). Elles se centrent plutôt sur une autorité externe, comparable à une Eglise, et coordonnant toutes les contraintes qui organisent les genres masculin et féminin. La lutte pour les droits, contre les inégalités sociales est mise à l’avant-plan. La cohésion sociale a plus d’importance que la liberté absolue. Et si nous n’avons pas un « ange gardien » ou un « père fouettard » puritain au plus près de nous, notre hypocrisie sexuelle n’est pas non plus celle des étasuniens. Nous sommes davantage « tolérants ». Une tolérance qui profite largement au sexisme mâle en Europe, qui échappe largement au « politiquement correct ». Le récent « dérapage »–quel mot intolérable — d’un animateur de télé pour embrasser en public la poitrine d’une starlette qui avait clairement dit non à tout attouchement « surtout devant ma famille », agression qui est ensuite tolérée et excusée, est symptomatique de cette tolérance européenne, qui nourrit notre « culture du viol »).

Bien sûr, il n’y a que deux genres dans l’histoire de l’humanité, le masculin et le féminin. Et cette réduction à deux « pôles » ou « rôles » ou « compositions » est très extraordinaire.C’est elle qui ne nous fait voir que deux sexes dans la nature humaine, alors que la variété des conformations physiques est niée par ce partage binaire. Et pourtant, cette mentalité puritaine, si spécifique, a tout d’une école (communautaire) de comportement tout au long de la vie, comparable à la construction d’un genre « viril ». Je ne sais si on peut trouver d’autres exemples dans l’histoire de l’humanité de telles contraintes collectives de comportement qui aient impacté toute une société au cours des siècles. 00

 

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