Comment on passe de « petit garçon » à « jeune mec »

Cette question a pour moi un double intérêt.

Au départ, je trouve un peu dérisoire l’injonction souvent faite dans les milieux féministes : « éduquons nos garçons sans sexisme ! ». Je me dis que le sexisme ou machisme vient autrement aux garçons que par des injonctions. Comment nous viennent la virilité (et la féminité) genré(e)s ? Cette question me paraît encore peu décrite ; je dois avouer mon ignorance à ce sujet.

Par conséquent, dès le début du blog, je me suis intéressé à la figure du père, fonctionnant comme modèle viril pour le garçon. La page que j’ai consacré à ce thème du père est largement incomplète, et sans doute un peu obsolète (ma réflexion est allée plus loin à ce sujet).

Loin de moi l’idée de décourager une éducation anti-sexisme. Le respect de tous les êtres humains, en s’opposant aux hiérarchisations, est une valeur culturelle à défendre et à illustrer. Et la déconstruction de la pratique de la « genrification » volontaire est utile, ainsi que son amoindrissement : renonçons aux couleurs rose et bleue, offrons des jouets sans distinction de « rôle » à nos filles et garçons (jouets techniques, jouets du « soin », jeux de guerre ou de coopération), abandonnons le vocabulaire hiérarchisant (un garçon ne pleure pas, ne fais pas la fillette, la femmelette, etc.). La liste serait longue. Le cours d’histoire n’est qu’une longue illustration de la domination (guerre, esclavage, colonisation, impérialisme) sans beaucoup de regard critique !

Mais l’adolescence constitue un tournant. L’adolescent.e échappe assez vite et durant un temps long au regard parental et aux modèles de l’homme et de la femme proposés par les parents. C’est dans son groupe d’âge qu’elle/il adopte une posture d’homme et de femme, se confronte au contrôle social par ses pairs, et se fait une réputation. Et cette démarche met en jeu son corps et son pouvoir d’influence. Et donc le confronte aux rapports de force et aux rapports de domination, en fonction d’impératifs qui sont portés par le groupe. Ou plus précisément, au sein du groupe humain adolescent, les groupes de mecs et les groupes de filles véhiculent et reproduisent des normes de comportement social… qui introduisent des hiérarchies entre ces deux groupes et au sein de chaque groupe, masculin ou féminin.

Mais comment cela se passe-t-il ? Je n’ai pas de compétence particulière sur le sujet ! C’est à partir d’une discussion avec ma compagne, consacrée d’abord aux enfants que nous avons chacun, que les quelques réflexions qui suivent ont été construites, et… cela vaut ce que ça vaut.

Je vais aborder d’abord les transformations physiques, ensuite les interactions sociales.

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A la puberté, la jeune fille voit son apparence corporelle se modifier fortement, avec l’apparition des seins. Elle regarde autrement la fonction de ses vêtements, et doit investir sa manière de s’habiller parce que son corps l’y oblige. Elle devient femme extérieurement, et peut subir dès lors le harcèlement sexuel, marque de sa mutation sociale en objet sexuel. Par ailleurs, elle devient intérieurement femme au moment des règles. Et cette période est très pénible habituellement, passant par des nausées, des vomissements, un mal-être comparable à la maladie. Son corps l’interpelle fortement, s’impose à elle autrement que comme fillette. Elle doit apprendre à gérer les règles, les fuites, les odeurs, dans une angoisse importante. Et elle subit une série d’injonctions fortes, du fait qu’elle devient féconde. Il y a bien sûr autant d’expériences différentes que de femmes, mais c’est une femme qui rapporte ici une synthèse de plusieurs expériences. On peut dire que la jeune fille devient nettement femme, incontestablement, et que c’est une expérience forte, lourde de sens. On en voit les signes, on s’en inquiète si cela tarde à venir. C’est avec ce bagage qu’elle entre dans le groupe des adolescents et dans les rapports de séduction et les jeux de pouvoirs.

Par comparaison, le garçon se transforme imperceptiblement. Il grandit, il forcit, il se muscle. On ne fait le bilan du changement que plus tard. Extérieurement il ne change pas remarquablement, sauf quand le système pileux envahit le visage. Dire qu’il est devenu un homme sur cette seule apparence n’est pas très marquant. On dira rarement qu’il est devenu un objet sexuel ou un acteur sexuel : c’est plus tard qu’un changement de comportement, de posture l’affirmera.

Intérieurement, il ressent la bandaison et l’éjaculation, souvent incontrôlée et accidentelle au début. Et cette expérience reste intime, peu verbalisée. Est-ce cela qui fait de lui un homme ? En principe, oui. Mais cela ne s’accompagne pas de malaises, de douleurs. Son corps ne s’impose pas fortement à lui, il ne ressent pas cela comme vraiment pénible. Rien ne s’est vraiment passé, rien n’a impérativement changé dans sa relation sociale. Et il n’a pas de contraintes physiques nouvelles à gérer (juste… d’écarter les genoux quand il est assis, et de mieux viser la cuvette en urinant).

Mais ces modifications sourdes ou silencieuses sont source d’angoisse. Est-il donc un homme, et suffisamment ? Quels sont les critères visibles de cet état ? Les garçons se compareront donc sur leur taille, sur leurs muscles, sur leur système pileux, sur leur appareil génital enfin, et parfois au cours de jeux sexuels (cf Pour en finir avec Eddy Bellegueule par exemple). Ces comparaisons perturbantes, indiquant des hiérarchies, ne sont pas totalement sécurisantes. Le garçon comprend bien que d’autres critères, plus subjectifs, vont définir à quel niveau, quel degré il est devenu un « mec ». C’est dans l’interaction sociale qu’il doit faire ses preuves. Et prendre une posture qui vous pose un homme. Et cela va se passer dans son propre groupe masculin surtout. Il va investir dans de

nouveaux types d’habillement pour s’insérer socialement, et non pour des changements physiques.

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J’ai voulu ainsi mettre en évidence deux expériences et deux vécus qui distinguent clairement l’évolution des filles et des garçons à l’adolescence, tels que nous les avons construits en discutant et en pensant à nous, à nos enfants et à quelques autres. Il s’agit bien d’une pratique des blancs européens, petits-bourgeois (pour faire bref, sans développer des variations selon les milieux ou les classes sociales).

Dans cette expérience, l’adolescent s’éloigne de ses parents, il les jauge et les juge. Cruellement souvent. Les « modèles » adultes de l’enfance sont désacralisés, vidés de leur force. L’adolescent.e se mesure à eux aussi en entrant en confrontation ou en séduction, souvent par simple écolage. Parfois cela passe par une fixation plus ancrée sur de nouveaux rôles de l’homme de la femme, aperçus soudain derrière le père et la mère d’antan. Enfin une relation est maintenue avec la mère, pour la gestion des problèmes des règles et de contraception chez la fille (le sujet était abordé plus rarement chez le garçon ; la menace du sida a changé la donne, ainsi qu’une certaine attention partagée à la contraception), d’habillement chez tous deux. Le père se trouve davantage dans une mise à l’écart et une relation d’affrontement, comme moment de la construction du jeune mec et de la jeune femme.

De nombreuses injonctions tombent sur la fille à ce moment, vantant l’hétérosexualité et la dépendance, mais aussi la réputation, l’honneur : l’important est de te caser ; quand tu te marieras ; tu ne trouveras jamais un mari ainsi ; on dirait que tu cherches ouvertement avec cette tenue ; tu dois te faire respecter ; tu dois être prudente… Je viens encore d’entendre une jeune fille de

12 ans, promise à une grande taille, se faire rassurer par sa sœur : ne t’en fais pas, on t’en dénicheras un plus grand que toi. Les signes de l’accouplement obligé (et risqué) et de la hiérarchie de taille sont ici reproduits de manière anodine. Les injonctions au garçon seront moins nombreuses et bien plus vagues. Il faudrait faire un travail de réflexion sur ces injonctions-là, tout aussi sensibles et bien plus difficiles à abandonner. Je ne suis pas raciste mais, pour ce qui est de ma fille…

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Eh bien, je vais interrompre l’article ici. J’allais aborder l’adolescence dans le milieu scolaire, mais je vois bien que je ne trouverai pas la matière à laquelle je voulais aboutir, en abordant « les interactions sociales ». C’est plus complexe. Je pensais déboucher sur la formation d’une identité masculine dominatrice. Des éléments en sont présents dans l’analyse que vous venez de lire (notamment le caractère inachevé de cette identité). Mais tout un pan va manquer. C’est la construction de la « forteresse mâle solidaire » qui se construit à partir de l’adolescence, et notamment en passant par le mépris appuyé des femmes.

Il est clair qu’à un certain moment de l’adolescence, les garçons tombent dans le mépris sexiste, et que les mots de conasse, pute et pédé s’envolent librement. Le garçon devient un « mec ». Et que dans le même moment, une société d’hommes, avec ses règles, surgit. Mais cela ne surgit pas simplement, de manière linéaire et évolutive.

Ainsi on dit que la période du ‘collège’, des 11-15 ans, est faite de méchanceté et d’agressivité, spécialement chez les garçons. Et de mépris sexiste. Mais la puberté des garçons (la nouvelle relation à son corps) est alors à peine entamée !

Il y a donc une série d’influences diverses, de pratiques et d’évolutions qui amènent à la domination masculine en chacun des hommes.

Et tant que cette déconstruction n’est pas faite, on ne sait pas dire comment modifier cette construction !

C’est aussi la lecture que j’ai entamée qui me fait interrompre cet article. En effet, le travail de Léo Thiers-Vidal, De « L’ennemi principal » aux principaux ennemis, Position vécue, subjectivité et conscience masculine de domination (2007), L’Harmattan éd., 2010, m’oblige à découvrir plein de nouvelles questions.

Je reprendrai le sujet sur une autre forme. Pour autant, je ne crois pas que la réflexion commencée ici soit sans intérêt, et je vous la soumets donc.

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Un commentaire pour Comment on passe de « petit garçon » à « jeune mec »

  1. Le Monolecte dit :

    Je pense que même dans le contexte relationnel difficile de l’adolescence — qui est bien le moment de la métamorphose, du changement — en temps que parents, nous avons un rôle très important à jouer… à condition d’accepter de changer nous-mêmes, de nous adapter à la nouvelle réalité, au nouvel humain que devient notre enfant.

    Il reste bien sûr pas mal de la relation que nous avons construite avant, mais si on reste à ce stade, on est foutu, on perdra le contact, le lien. On accompagne le mouvement, on doit l’interroger, en parler, verbaliser… bien que le dialogue soit plus compliqué.

    Déjà, je vois que le fait de parler de l’adolescence avant avec ma fille, de ce que ça implique, de ce que ça peut être ou pas, a grandement facilité une part de la transition.
    Le fait d’expliquer les règles, de ne pas faire une période de honte ou de souffrance contribue fortement à ce que ça ne soit pas ça.

    J’ai presque toujours eu mal, mais l’arrivée des règles avait été dramatique dans un contexte de refoulement, non-dit, honte sociale. En reprenant contact avec mon corps au fil du temps, une partie des symptômes a reflué et ce qui reste, plus organique peut-être, est assez contrôlable et anticipable.

    Ma fille savait à quoi s’attendre, savait que rien n’était inéluctable, qu’il n’y a rien de honteux dans le changement et du coup, elle n’a jamais souffert. C’est peut-être un coup de bol… ou pas.
    Elle assume bien plus ses transformations, ses changements que nous ne l’avons jamais fait nous-mêmes et elle a même encore une belle indépendance par rapport aux injonctions stupides du groupe.

    Donc oui, je pense que les parents, leur comportement, leurs modèles y sont encore pour beaucoup dans le passage de l’adolescence, dans la nécessité de la rupture qui s’impose à beaucoup de gosses, même si, par ailleurs, nous sommes conscients de l’amenuisement progressif et constant de notre influence sur sa vie, par rapport à celle de ses pairs.
    Mais la manière dont elle y réagit doit encore pour beaucoup à la manière dont nous l’avons préparée bien en amont à cette étape de sa vie.

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