Sur la « souffrance des hommes » (2) et leur « virilité »…

Je suis tombé ce matin sur une émission de France-Inter titrée  ça va pas la tête ?  et consacrée à la sexualité masculine, sous le titre La sexualité masculine n’est pas qu’un problème de robinet. C’est une émission de psychologie, sans prétention. L’intervenant invité, Alain Héril, bien qu’il se prétende sur sa page web « psychanalyste » (ce qui est repris partout), avoue dans la même page qu’il n’est que « de sensibilité psychanalytique ». Il n’a pourtant pas besoin de ce titre surajouté, car il est déjà sophrologue, sexothérapeute et qu’il a un parcours de travail intéressant au théatre et en entreprise.

Finalement, dans l’émission, c’est un dialogue très convenu entre l’animateur et l’invité qui se voit poser des questions… extraites des thèmes de son dernier livre. Une psychothérapeute, Cécile Guéret, journaliste à Psychologies Magazine, intervenait également, ainsi qu’un spécialiste culturel évoquant les personnages de séries TV comme figures mythiques actuelles sans doute, Pierre Langlais. Remarquons simplement que la psychologue Cécile Guéret a plusieurs fois élargi les expressions à d’autres sexualités pour faire des rapprochements bienvenus entre sexualité masculine ou féminine, orientation homosexuelle ou hétéro. Une attention qui n’était pas celle de l’homme ‘expert’ invité.

J’ai donc été surpris par le contenu donné par l’émission. La présentation est d’abord racoleuse, c’est normal :

Depuis un demi-siècle, nous assistons à un déclin de l’empire masculin… Et si le continent noir de la sexualité était masculin, et non féminin comme l’affirmait Freud ? A priori, la sexualité masculine apparaît comme conquérante. Animale, pénétrante, guerrière… La faute à un organe sexuel assimilée à une arme de guerre : le pénis en érection. Mais depuis la révolution sexuelle des années 1970 et les justes revendications des femmes en matière d’épanouissement sexuel, certains hommes se sentent fragilisés. Un stress lié en partie à l’angoisse de la performance et à la hantise de ne pas être à la hauteur. Sans compter l’affaiblissement du désir qui touche de plus en plus d’hommes… Nous explorons ce matin quelques aspects de la sexualité masculine, avec un but, modeste : esquisser quelques pistes pour échapper à la tyrannie de la performance…

Bref, le but est de répondre, rassurer. C’est habituellement le but des psychologues auteurs de livres, qui font leur marché de l’angoisse des patients. Et les hommes sont apparemment de bons clients.

Car les hommes, ils souffrent. J’en ai déjà parlé ici. Aujourd’hui, on les a décrit comme victimes de la tyrannie de la performance. Et il s’agit qu’ils soient « bien dans leur virilité ».

Car la « virilité » du point de vue des hommes et de leur psychothérapeute, c’est la capacité sexuelle, enfin leur puissance sexuelle, enfin leur capacité à avoir une sexualité heureuse, épanouie.

Bref à gérer la peur de la panne sexuelle, la peur de ne pas combler le/la partenaire, etc. (premier cliché à soigner). Et bien évidemment (un deuxième cliché qui a été rapporté par la journaliste comme très important), la peur d’en avoir une plus petite que les concurrents, cette fameuse compétition silencieuse. Ma queue, c’est mon hameçon, pourvu que ça morde !

Cette conception toute plate de la virilité est pour moi le problème ! J’y viendrai par la suite.

Pourtant, à une question de l’animateur sur la virilité comme « puissance sexuelle de l’homme », l’expert s’est dérobé (je redonne des phrases sur base de mes notes, c’est donc de l’a peu près, et non une transcription exacte) :

J’aurais très difficile à définir la virilité. D’abord elle a varié à travers les époques avec de grandes différences. Elle n’est aujourd’hui plus celle des Grecs par exemple. Et elle a beaucoup évolué ces dernières années, notamment avec la revendication féminine, très légitime d’ailleurs, à une sexualité épanouie.

Avouez qu’il y a de quoi être surpris. Je croyais connaître les revendications féministes, je ne savais pas que la sexualité épanouie était dans les objectifs marquants du combat… Bien sûr, il y a eu une libération sexuelle, appuyée par l’apparition de la pilule, qui a profité surtout aux hommes d’ailleurs, mais aussi un peu aux femmes.

Surprenante aussi est la référence à la virilité grecque (habituellement connue surtout pour son orientation sexuelle envers les jeunes garçons, hum hum). On réfère souvent en termes de masculinité à la Virilité romaine, avec le Père tout puissant, ayant droit de vie et de mort sur sa femme et ses enfants ; référence d’abord soulevée par des féministes, reprise par John Stoltenberg dans ses conférences éditées en recueil : Refuser d’être un homme (Bambule, 2013).

Mais on le voit bien : pour nos experts et leurs clients, la virilité se résume à la sexualité. Et notre expert de terminer :

En tous cas, je dirais que chaque époque doit définir sa virilité. Et qu’il est important de la construire avec les autres, alors que la sexualité masculine est surtout jusqu’aujourd’hui construite contre les autres.

Ici encore la psychologue journaliste élargit l’idée : il en va de même pour les femmes et pour les différentes sexualités : la construire en dialogue avec l’autre.

Bon, je ne rapporterai pas ici les « pistes pour échapper à la tyrannie de la performance » sexuelle. On a parlé un peu du père, beaucoup de la mère, un peu de la construction de la masculinité à l’adolescence et la question de l’agressivité de la sexualité masculine : il y a une « bonne agressivité » sexuelle (encore une fois l’expression vient de la psychologue journaliste, et elle l’étend à la sexualité féminine).

Je précise que Alain Héril se réclame de Jacques Salomé et de Guy Corneau, d’autres auteurs qui mettent la souffrance masculine comme critère aveuglant.

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*       *

Un tel discours est éclairant (sinon, ce ne serait pas utile de le rapporter) en ce qu’il donne bien les limites étriquées de la vision masculine. Nulle part on n’évoque la domination masculine, nulle part on n’évoque les privilèges masculins, nulle part on n’évoque la violence masculine, le harcèlement, la surdité au non-consentement, donc le viol. L’homme a un problème, réussir à bien baiser. Et tout doit être fait pour cette réussite. Rien ne doit venir nourrir l’angoisse masculine. Sa « souffrance ».

Et notre expert et l’animateur de l’émission veulent seulement amoindrir cette angoisse. Point.

Et vous voudriez que de tels hommes entendent une plainte féminine ? Qu’ils reconnaissent la légitimité d’une revendication féministe ? Qu’ils puissent réfléchir que leur rôle dominateur (la « mauvaise agressivité » ? Oui, et bien plus que cela ! Le droit au pouvoir absolu, jusqu’à pouvoir être un abuseur…) est peut-être à la source de leur angoisse de pénétrer et de jouir ?

Non, de tels hommes sont dans un égoïsme forcené et angoissé. Ils ne peuvent même longtemps donner de l’intérêt à la question de l’égalité hommes-femmes car ils sont emplis, noyés par leur angoisse personnelle. C’est leur problème qui compte, et ils ont d’ailleurs plein d’autres soucis en tête, de sorte que il ne faut pas leur en demander plus ! Ni pour aider au ménage et au soin des enfants, ni pour avoir du respect pour les femmes, ni pour songer à l’égalité. Je pense ici à des commentaires entendus et lus ces derniers jours, dont ceux visibles ici, et là (lien à retrouver…) très symptomatiques. La question de la « non-mixité » (la volonté des femmes de se réunir sans présence masculine pour parler librement, sans leur répression et leur domination) est un marqueur évident : pour ces hommes, c’est un crime de lèse-majesté qui les met en fureur, qui les met en réalité dans l’angoisse ; qui donc ose prétendre qu’ils seraient coupables au point d’être mis sur le côté ? Insupportable.

Donc, quand j’en viens à parler de la « Virilité » comme une utopie perverse, un idéal de domination qui est toujours devant nous, jamais atteint, je parle d’un sujet que les hommes pour la plupart ne veulent pas entendre, ne veulent pas considérer. Cet idéal me tire toujours en avant vers plus de masculinité agressive, idéal que je réalise en partie, mais toujours prétendument mieux accompli par mes congénères pour me mépriser, et nourrissant un mépris des plus faibles, d’abord les hommes qui me paraissent inférieurs à moi (ouf, quel soulagement de mon angoisse), ensuite les femmes et accessoirement les enfants. La compétition entre hommes ne se résume pas à la dimension de la queue-hameçon, elle se mesure aussi aux biceps des adolescents, à la force dans les bagarres, au mépris du risque et du danger, à la transgression des interdits, à la lutte pour le pouvoir. Comme le dit bien John Stoltenberg, vous êtes toujours en train de monter à une échelle, avec des voisins plus haut sur leur échelle qui vous mettent au défi et des autres plus bas sur leur échelle que vous pouvez mépriser.

Et vous pouvez faire groupe uni en méprisant les femmes, les étrangers, etc. Malgré vos différences entre vous, qui persistent, c’est un court répit satisfaisant : une blague sexiste, etc. Et vous pouvez exiger des femmes qu’elles nourrissent votre libido. On en trouvera un exemple ici, dans un article que j’ai commenté en dialogue avec son auteure.

La vision « plate » de la « virilité » n’est donc pas une analyse sérieuse, mais un discours complaisant. Elle légitime le sentiment de souffrance des hommes, sans le décortiquer sérieusement, et cherche seulement à le soigner. Cette lecture au premier degré n’est même pas psychanalytique.

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*       *

J’ai trouvé aussi surprenant que l’éclairage culturel apporté à l’émission se référait à des personnages de séries TV. On sait que la plupart des scénarios de séries TV sont des exercices convenus, pratiqués en équipe, pour contenter les attentes psychologiques des spectateurs, après les avoir surpris et angoissés. Donc il y a un méchant, et souvent aujourd’hui une méchante. Un pervers, un tordu, un hypersexuel, etc. Car tout est sexuel aussi, apparemment, dans les séries TV. (« On voit même de plus en plus des hommes à genoux devant l’héroïne, donc en position de cunnilingus » dit le spécialiste culturel Pierre Langeais : et il l’a dit deux fois !). Peut-on tirer quelque chose de sérieux de ces histoires complaisantes ? Apparemment, oui, les psychologues s’y sont appuyés pour éclairer leur discours.

Il est vrai que les psychologues se nourrissent d’archétypes posant des problèmes existentiels, et qu’ils ont souvent recours aux séries TV des anciens grecs, pardon, aux récits mythologiques des anciens grecs (avec leurs héros Oedipe, Narcisse, Antigone…), mythes répétés durant des siècles et qui nous paraissent poser des problèmes existentiels immortels. J’ai toujours pensé qu’ils avaient une autre valeur que les constructions d’un auteur moderne et plus encore d’une équipe de cinéma ou de rédaction, qui subit un formatage et des contraintes « commerciales ». On en trouvera un exemple (bien qu’il soit plutôt positif) ici.

En conclusion, cette émission « grand public » sur la virilité masculine ne m’a pas apporté beaucoup de satisfaction et de motivation pour continuer mon travail d’exploration !

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