« Violences conjugales : la prise en charge des agresseurs »

J’ai apprécié cet article, que nous recommande le site Rezo.net, et qui est paru dans la revue de l’association d’aide aux prostituées Le Nid, « Prostitution et société », en juin 2016, article proposé par Claudine Legardinier qui interviewe la sociologue intervenante, Aurélie Vincent.

Alors qu’un meurtre sur cinq est le résultat de violences au sein du couple en France, des dispositifs innovants comme les groupes de responsabilisation mis en place en direction des auteurs, semblent pouvoir casser la chaîne des violences et prévenir la récidive. Une piste pour de futures actions auprès des “clients” ?

Cet article (que je vous recommande de lire, je ne retiens que quelques extraits) et l’expérience qu’il permet de connaître, soulignent les stéréotypes qui forment la masculinité et les mécanismes qui les mettent en jeu. Je considère cela comme important, car il ne suffit pas d’enseigner au jeune garçon les principes de l’égalité et du respect entre hommes et femmes (le mythe des ‘bonnes consignes’). On y souligne notamment les effets de groupe : le groupe des hommes, où je suis en compétition pour être un vrai homme à leurs yeux (et c’est sans doute aussi le cas pour les femmes), subissant les forces de l’auto-contrôle à distance : ma réputation est en jeu, quitte à détruire ma compagne pour me mettre en valeur et effacer une frustration qui m’est imposée.

De même que pour la violence conjugale et la prostitution, où des « groupes de responsabilisation » (et non simplement des groupes de libre parole) amènent les participants à dire ce qu’ils ont fait et à le reconnaître et l’assumer comme délit et comme dégat auprès de leur partenaire — de même on pourrait dire en général que les hommes sont dans le déni de leur domination masculine, qu’ils n’en voient pas la réalité, ne trouvent pas les mots pour la nommer, n’en voient pas les effets dévastateurs sur les femmes ; que les effets de groupe des hommes renforcent les stéréotypes qu’ils cultivent ; et qu’ils ne sont aucunement prêts à énoncer ce qu’est la domination masculine et les avantages qu’elle leur offre, et à assumer leur responsabilité dans cette domination, et d’autant plus si cela devrait se faire en public. (1)

L’objectif est de les faire réfléchir sur ce qui les a conduits à la violence. Même s’ils se trouvent des tas d’excuses, il faut peu à peu les amener à prendre conscience de l’acte commis et à reconnaître leur culpabilité. Nous cherchons également à les amener vers le soin qui est une démarche volontaire, sauf pour ceux qui sont auteurs de faits très graves. (…)

Il faut souligner l’importance du groupe qui les aide à mettre des émotions sur leurs actes et à admettre qu’ils ont commis ces actes ; à mettre des mots où il n’y en a pas eu puisque la violence a souvent pour cause un défaut de communication… Parler publiquement de choses intimes est difficile pour eux mais la dynamique de groupe fonctionne ; quand l’un parle, en général les autres s’y mettent. Les séances suivantes permettent d’évaluer à quel endroit ils placent le curseur pour identifier un acte comme violent et de revenir sur leurs représentations. Ils identifient très bien la violence physique, mais pas les autres formes, verbales, économiques, et encore moins les violences sexuelles qui restent tabou. Nous avions des hommes coupables de viols conjugaux. Pour eux, c’est une notion inenvisageable. Ils se défendaient : Mais c’est ma femme !. Leurs représentations apparaissent bien dans leurs discours. (…)

La sexualité est un sujet difficile à aborder. Au début, ils baissent la tête. Mais une fois que le sujet est lancé, ressort le besoin de compétition, de performance où apparaît bien la domination masculine. Un jeune homme, avec des problèmes d’érection, était très violent avec sa femme qu’il rendait responsable. Il avait honte. Mais quand il a pu en parler, les autres ont dit nous aussi, ça nous arrive. Il a dédramatisé. (…)

Des représentations sexistes

Les séances suivantes portent, avec l’outil du photo-langage, sur les représentations sociales et culturelles sur les hommes et sur les femmes. Tous les pires stéréotypes sortent ; c’est saisissant ! Il est d’autant plus intéressant de travailler avec le foyer qui les héberge. L’un trouve inadmissible d’avoir à préparer des repas, un autre se dit ridiculisé parce qu’il doit changer son lit et s’occuper de son linge…

C’est à peine imaginable. On voit bien que ces hommes vivent comme une provocation le fait que leur femme puisse leur demander une participation aux tâches de la maison. Ils sont allés à l’école mais aucune institution n’a réussi à leur donner la moindre éducation en ce domaine. Certaines n’ont même fait qu’empirer les choses.

S’il s’agit de militaires, d’hommes du bâtiment ou de la police, tous les métiers très masculins où il n’existe pratiquement pas de contacts avec des femmes, les stéréotypes sont renforcés. Ce vieux fond de culture patriarcale est encore accentué par certaines cultures religieuses. Il y a un travail colossal à faire. Les blessures individuelles sont à travailler, mais le contexte de société fait franchement peur.

Nous étions deux femmes à animer les groupes. Face à nous, certains hommes se contenaient, ils étaient là par décision de justice. Mais ils pouvaient évoluer : On a vu qu’avec une femme, on pouvait parler !. Nous leur disons de parler avec leur épouse, de lui demander de quoi elle a envie. On mesure à quel point il n’y aucun dialogue dans ces couples. Quand la société autorise et renforce ces comportements, elle ne fait que donner une légitimité à ces hommes. (…)

Un point important est le repérage du passage à l’acte ; le travail sur les déclencheurs et processus de la violence. Il faut amener ces hommes à identifier les comportements qui créent pour eux la peur et l’angoisse, leur montrer qu’ils n’agissent pas gratuitement et qu’ils doivent pouvoir trouver le bénéfice que leur apporte l’acte violent ailleurs et autrement. Il est essentiel qu’ils repèrent le moment du passage à l’acte. Qu’aurais-je pu faire à ce moment ? Sortir, appeler un copain pour faire redescendre la pression puis revenir pour discuter. Là on leur demande de raconter une nouvelle fois la scène des violences et de dire comment ils auraient pu faire pour que les choses se passent différemment. (…)

Des pistes pour les clients prostituteurs ?

Pour les “clients” aussi, dit Aurélie Vincent, il faudrait garder l’idée, non de groupes de parole, mais de groupes de responsabilisation. Le même travail pédagogique est à faire.

Amener à réfléchir sur le passage à l’acte, déconstruire le réflexe, allumer des clignotants… En posant un interdit, la loi pourrait permettre de concrétiser de tels projets. En 2004, dans la première étude française menée à propos des “clients” de la prostitution [3], le sociologue Saïd Bouamama pointait déjà la nécessité d’un travail éducatif en profondeur pour amener ces hommes à réfléchir sur leurs représentations sexistes et déconstruire leurs discours de justifications. Sur la centaine d’hommes interrogés, la plupart évoquaient un milieu familial sexiste et une identité façonnée par les stéréotypes.

Sans assimiler auteurs de violences conjugales et clients prostituteurs, les points communs sont évidents : machisme, représentations stéréotypées et dégradées des femmes, défaut de communication avec les compagnes. Les uns pensent avoir des « droits » sur les personnes prostituées parce qu’ils payent, les autres sur leur épouse parce qu’ils sont mariés.

Les facteurs de risque sont souvent les mêmes : consommation d’alcool ou de drogues, mauvaise estime de soi, bas seuil à la frustration, reproduction de comportements connus dans la famille d’origine. Mais aussi contextes fragilisants : maladie, perte d’emploi, grossesse de la compagne… S’y ajoute pour le recours à la prostitution le phénomène de groupe, dont les mécanismes gagneraient à être analysés.

 

(1) A ma réaction sur son blog à l’article de Poustiflette que j’ai évoqué et cité précédemment, j’avais obtenu la réponse suivante, illustrant bien le déni : « Pourquoi toujours ramener les choses à la domination masculine ? Il y en a marre ! Etc… » Hélas le commentaire a été effacé.

(3) [3 L’homme en question, le processus du devenir client de la prostitution, Saïd Bouamama, Ifar/Mouvement du Nid, 2004.

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