Evénements de Cologne : il faudra nous débrouiller avec ces bribes de faits

Un nouveau rapport de police est apparu dans l’affaire des événements de Cologne. Il s’agit du rapport final de la police fédérale allemande. Par ailleurs une commission d’enquête parlementaire poursuit son travail. Et deux condamnations ont été prononcées en juin. Après avoir épluché diverses sources d’information francophones (je ne lis pas l’allemand), je conclus qu’on apprendra pas grand chose de plus dans l’avenir.

La presse cherche à nous émouvoir. Certains soulignent les nouveaux chiffres publiés. Mais ils ne sont pas très différents des précédents. D’autres soulignent qu’il s’agirait de « fuites » sur le rapport. En fait, il semble que ce soit une pré-annonce sur les radios publiques (et reprise par un journal) d’éléments d’un rapport publié le lendemain. D’autres encore soulignent que « les auteurs d’agression ne seront pas poursuivis », mais il faut comprendre qu’ils ne seront pas identifiés, et on le savait déjà. On peut néanmoins retirer de tout le dossier de presse quelques nouvelles nuances.

Il faut souligner que les milieux d’extrême-droite utilisent ce dossier en le manipulant, transformant l’émotion médiatique en indignation. Les tweets de ces derniers jours affirment que « un rapport de la police double le nombre de femmes agressées par des migrants » ( ce qui est doublement mensonger) ; Valeurs actuelles souligne le contraste entre 2000 auteurs comptés et les « quatre seulement » qui auraient été condamnés, escamotant toutes les infos explicatives.

L’essentiel, c’est qu’on aura pas beaucoup plus d’explications

Ce qui s’est passé à Cologne est un événement. Qui demande explication.

D’un côté, les soirées de fêtes, souvent accompagnées de consommation d’alcool, sont l’occasion d’agressions sexuelles diverses (attouchements, viols) sur les femmes. « Cologne » est un élément particulier des agressions sexuelles courantes qui sont mal combattues, expression de la domination masculine. Et elles étaient fréquentes durant les fêtes de nouvel-an en Allemagne.

D’un autre côté, est surgi un phénomène massif, comme une ruée, dans plusieurs villes d’Allemagne, et commis en majorité par des étrangers semble-t-il. Ces éléments demandent interprétation.

On a notamment proclamé rapidement qu’il s’agissait de « réfugiés » (alors que de nombreuses personnes venus de Syrie étaient fraîchement parvenus en Allemagne), puis la police a révélé qu’il s’agissait plutôt de maghrébins arrivés depuis moins d’un an en Allemagne (immigrés qui ne peuvent être reconnus comme ‘réfugiés).

Il apparaît aujourd’hui qu’il y a eu de très nombreux agresseurs dans plusieurs villes (12 lands sur 16, selon certains) et que la plupart des femmes plaignantes ne peuvent reconnaître un agresseur, ayant été harcelées de nuit et en grands groupes. On a dit par ailleurs que les images des caméras de surveillance étaient floues ou obscures et donc inexploitables. On a fait des razzias policières dans certains quartiers, sans résultat. Finalement, seuls 120 personnes ont pu être désignées comme suspectes et mises à l’enquête, ce qui ne représente que 6% du nombre des agresseurs ! Il est difficile de tirer des conclusions fondées sur un si faible échantillon.

Moins de dix personnes ont été jugées et condamnées actuellement.

On peut penser également que la police sera très prudente pour diffuser les éléments permettant une interprétation. On sait que la police de Cologne a été mise en cause pour des erreurs et des mensonges sur les événements, le chef de la police de la ville ayant dû démissionner. Les premières interprétations ont été très politiques, dans un cadre électoral (avec la poussée du parti nationaliste AfD), exacerbant la question de l’accueil des réfugiés en Allemagne et en Europe. L’événement fait l’objet d’une commission d’enquête parlementaire, qui cherchera d’abord à comprendre l’échec de la police et les réformes à organiser : les enquêteurs n’auront pas intérêt à trop s’avancer dans un tel contexte.

L’élément nouveau des évènements, c’est le nombre de vols

On a souvent mis en avant les attouchements et viols de cette nuit de réveillon, et cela a entraîné un questionnement sur la culture et la religion des agresseurs (cfr. ma page de dossier « Cologne »). J’ai moi-même proposé des arguments en ce sens. Mais il faut sans doute relativiser.

Les chiffres qui émanent du rapport sont les suivants : à Cologne, on estime qu’il y a eu 650 victimes d’agression sexuelle ; à Hambourg, on a escompté 400 victimes d’agression sexuelle. On a enregistré de telles agressions dans douze villes d’Allemagne. Soit au total quelques 1200 victimes. Seule une moitié de ces agressions ont fait l’objet d’une plainte, disent certains médias, mais cela paraît erroné, on va le voir.

Et la police a estimé qu’il y avait globalement quelques 2000 agresseurs !

Dans le détail, la police a établi 293 cas de « double délit » : agression sexuelle et vol. Pour ces cas, 73 suspects ont été identifiés. Et elle a établi 642 cas d’agression sexuelle seule (avec parfois, plusieurs victimes) et identifié 47 suspects. Parfois, plusieurs femmes sont comptées comme victimes d’une même agression. Donc 935 cas étudiés ne sont pas contradictoires avec les 1200 victimes. Il est donc curieux de constater que tous les vols ont été accompagnés d’attouchement !

Dans le journal « 20 minutes » du 28 juin, donc avant la publication du dernier rapport de police, sous le titre : Agressions à Cologne: L’enquête impossible ?, Audrey Chauvet tire d’intéressants constats : d’abord les chiffres des plaintes, publiées par le Bild, et qui donnent au total 1.527 plaintes, dont 626 pour délits sexuels, ont été déposées par 1.218 victimes. On ne peut donc dire que le dernier rapport double les chiffres connus. Elle note aussi que la plupart des auteurs ne seront pas suffisamment identifiés pour être poursuivis. Elle souligne que plusieurs personnes présentent dans la gare ont perçu qui une cohue, qui des bagarres et parfois des vols, mais pas une ruée d’agressions sexuelles. Plusieurs des personnes arrêtées ou même déjà condamnées ont été connues comme auteurs de vols à la tire ou d’autres petites délinquances.

Pour certains, il faut se demander si il n’y aurait pas eu le montage d’une vaste opération de vols avec violence, les agressions sexuelles ayant permis de faciliter les vols en groupe. On évoque un genre de ‘maffia’. C’est l’hypothèse « personnelle » énoncée publiquement par le Ministre allemand de la justice. En tous cas, ces faits de vols, qui dépassent largement une opération de type « pickpocket », amoindrissent les hypothèses basées sur la religion et la sexualité.

La police ne s’engage dans aucune interprétation des éléments de fait. Tout au plus annonce-t-elle que certains des agresseurs s’étaient concertés par téléphone.

C’est ce vide explicatif qui est le plus étonnant. On s’étonnera fortement que, six mois après les faits, la police n’ait pu disposer de plus d’informations, venant ni des personnes suspectées et interrogées, ni d’informateurs infiltrés dans ces milieux, ni du secteur associatif. Et de même pour les médias, qui ne paraissent pas avoir fait un travail d’enquête sociale un peu élaboré, et qui répètent de courtes infos factuelles.

On apprend ainsi, à propos des deux condamnations intervenues en juin :

Le premier reconnu coupable est un Irakien de 21 ans qui a embrassé une femme dans la rue sans sa permission et lui a ensuite léché le visage. En prenant la parole lors du procès, via le recours à un interprète, il a tenu à s’excuser «pour tout ce qui s’est passé». L’autre accusé, un Algérien de 26 ans, a proféré des insultes envers des femmes alors qu’il se trouvait dans un groupe de 15-20 personnes.

Toutes ces informations lacunaires ne permettent aucune explication. Il y eut-il un même « modus operandi » dans les 12 villes, ou dans au moins 2 ? Pourquoi aucun effet de réseau n’est trouvé pour cette ruée de 2000 agresseurs ? Comment les accusés expliquent-ils leur geste ? Ou sont les analyses sociales dans ces enquêtes ou en dehors d’elles ? Et dès le début, le débat fut idéologique, biaisé, et nourri par cette absence d’informations fiables.

Il faudra sans doute en rester là, et pour longtemps. A qui profite cette incertitude ? Prolonger l’effet de peur parmi les femmes profitera, comme toujours, à la domination masculine.

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2 commentaires pour Evénements de Cologne : il faudra nous débrouiller avec ces bribes de faits

  1. Prolonger l’effet de peur parmi les femmes profitera, comme toujours, à la domination masculine.

    Reste bien des silences…
    Parmi les textes parus sur Cologne, je souligne la pertinence de celui de Jules Falquet : « La « Nuit du 31 décembre 2015 » en Allemagne et ses effets en France », un texte se terminant par : « Cela se passe, cela continuera en s’accélérant, tant que nous nous laisserons diviser et monter les un-e-s contre les autres, pendant que les hommes blancs et enrichis se gobergent, que les hommes blancs appauvris cherchent sur qui passer leurs nerfs et que le système se renforce. Il est temps de repenser nos alliances. Sans naïveté, sans angélisme, mais sans nous laisser instrumentaliser les un-e-s contre les autres car nous avons tout à y perdre. Il est grand temps de penser autrement et de reprendre l’initiative ».
    https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2016/02/09/la-nuit-du-31-decembre-2015-en-allemagne-et-ses-effets-en-france/
    cordialement
    didier

    J'aime

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