Une leçon de genre qui nous viendrait d’Afghanistan ? (Les clandestines de Kaboul)

C’est un livre passionnant. C’est un livre important. C’est un livre féministe. C’est un livre très adroit. Et pourtant il n’a pas été aperçu. Il s’agit de Les Clandestines de Kaboul, La vie cachée des jeunes afghanes travesties en garçons, de Jenny NORDBERG, J.C. LATTèS, Paris 2014 (le sous-titre en anglais dit : à la recherche d’une résistance secrète en Afghanistan. Les recensions du livre en restent à « l’anecdote » exotique : c’est une question spécifique à l’Afghanistan. Et pourtant !

Jenny Nordberg est une journaliste d’investigation suédoise et travaillant aux Etats-Unis comme correspondante à l’étranger. Elle a été souvent primée. Elle donne aussi des conférences sur le genre.

Elle a enquêté durant quatre années sur cette pratique tolérée mais non dite : habiller en garçon certains enfants de sexe féminin. On les appelle les Bacha Posh, les filles déguisées en garçon. Le mot de ‘travesties’ est trompeur. Il s’agit, bien qu’elles soient filles, de les « enrôler en garçons », en principe jusqu’à la puberté. Pourquoi ? Dans la société afhgane, il est essentiel d’enfanter un garçon. Tant pour la mère que pour le père. Sans quoi c’est le déshonneur, et la perte du patrimoine, de la lignée, etc. Pour l’épouse, le risque de répudiation. Ou d’arrivée d’une seconde épouse. Faire comme si on avait un garçon, c’est réduire immédiatement la pression sociale. De plus, il y a un croyance selon laquelle la présence d’un garçon favorise la conception d’un garçon par la mère : la deuxième ou troisième fille sera donc habillée en garçon en espérant que le quatrième… Et le père sera satisfait de se faire cotoyer par son garçon. Et les soeurs seront heureuses d’avoir un frère qui peut leur permettre de sortir accompagnées comme il se doit. Durant la petite enfance, il y a une forte tolérance à cette pratique. Même par les garçons à l’école, par les professeurs. Il suffit de ne pas faire de vagues, et de ne pas en parler. Le bacha posh est ainsi amené à montrer un comportement fortement masculin.

L’intérêt de la démarche de Jenny Nordberg, c’est de partir d’interviews ponctuels, bien situés dans leur contexte familial, et de nous faire ainsi explorer progressivement le phénomène, dans toutes ses potentialités.

La différence entre une fille et un garçon, c’est la liberté

On plonge progressivement dans la réalité concrète de la société afghane. Une société totalement machiste, avec une domination masculine à l’état pur. Et un enfermement des femmes dans la maison, derrière les fenêtres occultées, ou dans un habillement d’invisibilité. Pas de scolarisation, pas de sortie publique, juste l’attente d’une demande en mariage entre parents, afin de se procurer des génitrices de garçons. Et au surplus de quelques filles permettant des alliances matrimoniales avantageuses. Bref aucune liberté, rien de ce qui définit un être humain investi de droits ! Ce n’est pas strictement une question de religion, c’est d’abord une question de tradition. Or l’occupation soviétique avait apporté une certaine ouverture, une certaine modernisation, notamment avec l’ouverture d’écoles et une obligation scolaire ; mais la domination des talibans (encouragés par le camp occidental) a restauré un contrôle pointilleux des coutumes les plus rétrogrades, forçant ceux qui le pouvaient à s’exiler vers le Pakistan ou vers les républiques proches en URSS. Enfin, les occidentaux ont introduit ‘le régime démocratique’ par la force, mais sans vraiment s’opposer aux forces rétrogrades et aux milieux mafieux qui ont intérêt à détourner toute modernisation et à vivre grâce à la corruption nourrie par l’aide internationale. La vie sociale est de ce fait autant irrationelle en ville qu’elle est étouffante dans les provinces.

La découverte des Bacha Posh va donc amener à définir ce qui fait un garçon. Même tout jeune. Un garçon pousse le bassin en avant, met les poings dans ses poches, fait des prouesses sportives ou aventureuses, n’hésite pas à se battre pour se faire respecter. Il est en pantalon, cheveux courts, il sort quand il veut, il vous regarde droit dans les yeux. Il aide son père au travail, même pour des travaux lourds, il parle aux uns et aux autres dans le commerce ; et il jouit de la fierté paternelle. Il se développe à l’école, il peut envisager la poursuite d’études et le gain d’un salaire. Et le bacha posh y parvient naturellement très bien, il n’y a aucun problème apparent. Parfois un autre garçon veut dévoiler la supercherie, mais il se fait vite rabrouer : ce n’est pas nécessaire de faire des vagues, puisqu’il n’y a pas de différence !

Mais pour le Bacha Posh, la différence est essentielle ! Et les soeurs sont parfois jalouses de celle qui jouit des privilèges énormes d’être un garçon. C’est une décision parentale et elle n’a qu’un temps, donc : patience.

Les problèmes viennent avec la puberté, et même avant. Soudain, la famille et les amis exigent le retour de l’enfant en fille, pour se préparer au mariage, et pour adopter tant qu’il est temps le comportement qui convient : yeux au sol, pas de prise de parole, posture discrète, habillement rendant le corps strictement invisible quand il n’est pas à l’abri des regards dans une maison occultée. La tolérance de cette pratique sociale n’a qu’un temps, et s’explique par la pression à enfanter des garçons, mais elle ne peut franchir l’adolescence. Ce serait faire des vagues, ne m’en parlez pas !

Pour la fille sommée de devenir fille à ce moment, ce n’est pas toujours simple. Parfois, c’est problématique. Car c’est un changement totalement frustrant de personnalité et de liberté dans l’espace social. Et un changement physique qu’il faut obtenir rapidement. Et certaines s’y refusent. Elles cherchent donc à poursuivre leur vécu masculin.

Comme le phénomène est non révélé, les bacha posh sont laissés à eux-mêmes, sans aucune communauté d’échange sur cette expérience. C’est une forme de déni. Jenny Nordberg a été amenée à révéler à bien des gens l’étendue de la pratique. Elle a aujourd’hui crée un blog, bachapoch.com, pour permettre cette révélation souhaitable.

Elle a aussi étendu sa recherche, et découvert des enrôlements de fille en garçon en Albanie, et des traces de traditions équivalentes remontant jusqu’en Norvège.

Je ne peux pas rendre ici toute la richesse de ce livre, qui documente parfaitement la situation de la femme en Afghanistan, le caractère absurde de l’aide occidentale et l’aveuglément des diplomates et des organisations humanitaires sur la réalité afghane.

Je ne l’ai pas dit, c’est un livre très attachant, car il fait découvrir des personnalités sensibles et complexes.

Ainsi de cette femme première élue du parlement démocratique, qui perd ensuite son siège à la réélection, suite à une tromperie électorale reconnue (les élus hommes dans le cas seront eux repêchés). Elle cherche à maintenir une carrière militante à Kabul, mais ce n’est pas possible au moment où les Occidentaux se retirent. Et son mari qui a été extrêmement flexible pour s’adapter à son rôle de patriarche sans pouvoir, presse son épouse de rentrer au village, dans la province dont elle était représentante. Rentrer au village, c’est rentrer dans la famille qu’elle n’a pas choisi, pour tenir son rang de simple mère parmi la hiérarchie des mères… et des épouses. Et il en sera de même pour son enfant, bacha posh à 10 ans, donc plus pour longtemps. En fait, c’est le père, impliqué dans la modernisation soviétique et ayant scolarisé sa fille, qui a voulu cette mésalliance rapidement conclue, par prudence durant la période des talibans : pour la mettre à l’abri et pour éviter les pressions. Car l’époque était très dangereuses pour les personnes éduquées. Et surtout pour les filles.

Ainsi de cette autre bacha posh qui  a choisi de ne pas quitter son enrôlement, même adulte, et qui a ouvert un club de sports martiaux pour regrouper et soutenir d’autres femmes comme elle. Sous la pression de ses soeurs, elle a accepté de porter le voile mais elle a voulu sortir dans sa voiture. Mal lui en a pris, du point de vue des mâles : pendant des heures, elle s’est fait injurier, agresser et poursuivre par les tous les piétons et  automobilistes et n’a pu reprendre ses esprits qu’à la sortie de la ville, furieuse, ayant craint pour sa vie, dans un voiture cabossée de partout, le dernier harceleur abandonnant finalement la poursuite. Elle enlève alors son voile, remet ses courts cheveux en place, et rentre en ville sans être nullement importunée.

Finalement, malgré les anecdotes les plus concrètes (c’est presqu’un journal d’interviews, un récit), le fil du livre est consacré au genre et à toutes les questions qui s’y greffent. Divinités ancestrales de la fécondité, recours à la magie, traditions d’alliance matrimoniale et déroulement du mariage, tribunaux de la famille, polygynie.

Si on veut bien lire ce livre avec ce fil du genre à l’esprit, il est très interpellant. Car c’est bien un formatage des filles et des garçons qui est décrit (et commenté, avec d’abondantes annotations). Bien sur, c’est le formatage afghan qui est décrit. Mais il pose en creux la question du formatage des hommes et des femmes dans nos sociétés. Il ne l’aborde pas, mais on ne peut éviter la question. Un formatage de genre, c’est naturel, c’est invisible, c’est traditionnel. Et cela persiste même au sein d’une évolution, d’une modernisation. Nos grands-mères ne sortaient pas « en cheveux », nos grands-pères portaient feutre mou ou casquette (mais ils étaient plus libres à ce sujet). Aujourd’hui, pères et mères sont très différents dans leurs habillements et comportements, et leurs fils et filles très différents encore de leurs parents. Mais le formatage est toujours à l’œuvre. Jadis il était l’oeuvre des parents (et il le reste), l’adolescence est une période de formatage ‘en rupture’ mais de plus en plus manipulé par le marché… Et les nouvelles technologies de communication sont les meilleurs vecteurs du formatage différent mais continué.

La lecture interpelle aussi quand on pense aux attentats du nouvel an à Cologne. Une femme afghane qui sort du rang des invisibles, est aussitôt une femme perdue, une dévergondée, une asociale sauvage à détruire. Et les occidentales sont considérées comme telles (l’auteur a subi les questions des afghanes sur sa vie sexuelle évidemment scandaleuse selon toute apparence à leurs yeux…). On peut se demander, même si les femmes ne subissent pas en Europe le MêME enfermement et disposent de droits et de libertés, si le formatage qu’elles doivent montrer (en termes de corpulence et d’habillement, bref de corps visible et montré), n’est pas une tromperie. Une tromperie que veulent les hommes et aussi les femmes car c’est notre lecture des arrangements matrimoniaux modernes (autrement dit, des relations traditionnelles de genre). Bref, je veux insinuer (maladroitement) que le choc des cultures n’est pas le choc des mauvais contre les bons. Mais de deux montages sociaux également arbitraires, également impératifs, également répressifs pour les femmes. De sorte que la compréhension de questions comme le port du voile ou les agressions sexuelles organisées de Cologne est biaisée par nos propres œillères. Et qu’il n’est pas du tout évident de l’entreprendre « par un autre biais ». Malgré l’urgence ! Commençons donc par lire ce livre…

 

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Un commentaire pour Une leçon de genre qui nous viendrait d’Afghanistan ? (Les clandestines de Kaboul)

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