Parlons du corps masculin et de ceux qui l’habitent (« Le corps humain pour les nuls »)

 

Que sait le genre masculin à propos de son corps ? On serait sans doute abasourdi de connaître la réponse. Ou pire : même pas étonné. Les hommes ne veulent rien savoir de leur corps. Ils doivent y être forcés.

Sauf pour celui qui regarde la taille du biceps du bras gauche (le bras de Popeye, depuis 1931). Et, quelques années plus tard, pour l’adolescent qui mesure la taille de son ‘petit bras du milieu’, essentiellement variable. Parlons du reste. (Et ces deux éléments-là eux mêmes ne sont connus que pour leur apparence, leur aura, leur symbolique).

Parlons donc du corps des hommes et de ceux qui l’habitent.

Voilà, l’intention de l’article est dite. Restons-en là. Car le reste me serait bien pénible. Oh, il y a certainement quelques hommes exceptionnels qui, même sans avoir fait médecine ou avoir été frappé par la maladie ou une différence corporelle (je pense aux trans, par exemple), ont dépassé l’interdit et ont réuni un savoir technique du corps masculin. Un savoir détaché du vécu, souvent encore.

En tous cas, par là, les hommes n’entendent pas grand chose.

Ils n’entendent pas grand chose. Entre eux, ils en parlent très peu. C’est interdit. De quoi parleraient-ils ? A un ami, je pourrais entrer dans les détails d’une maladie, mais j’aurais vite l’impression de le gêner, de le surcharger. Passons à autre chose, et il serait reconnaissant. Il faudrait qu’il fasse un effort surhumain pour avoir une écoute active, poser des questions, sans peur et sans crainte de faire peur. Avec souvent beaucoup de maladresse, car on n’a pas l’habitude de ces choses-là, on ne trouve pas aisément les mots, n’est-ce pas monsieur Michu ? Alors, restons-en là ?

Il y a bien un sujet de discussion qui est devenu plus fréquent, la vasectomie. Comment échanger sur ce sujet, sinon avec un homme ? Qu’on ait la trouille ou qu’on s’affirme déterminé pour l’un ou l’autre motif solide, on veut quand même partager. On pourrait en parler. Encore faut-il avoir un interlocuteur de confiance et non un fanfaron. Et qu’on ne soit pas soi-même à surjouer dans un rôle d’emprunt. Je me souviens de cet aveu d’un grand acteur français dont le nom m’échappe : je m’étais tellement vanté, avec bien des détails, de mes conquêtes féminines, que quand j’ai vécu la chose pour la première fois avec une femme, je n’ai plus osé partager mon bonheur avec un ami… Non, même pour parler de vasectomie, une décision qui engage, les hommes n’ont pas de facilité.

Parfois, à un véritable ami, et sous la promesse du secret, on parlera de son impuissance, momentanée ou durable. Mais c’est pour savoir la vaincre, non ? T’as pas un truc ?

Les hommes n’entendent pas grand chose. Et ils ne retiennent pas grand chose. Ils oublient. Ils oublient ce qui leur est arrivé et ce qui est arrivé aux autres autour d’eux. Sinon par bribes décousues. Ils effacent. Cela n’a jamais existé. Sauf leur grande douleur, toujours présente. D’autant plus qu’elle est rare, rarement exprimée, rarement vécue. Autre anecdote : nous sommes une vingtaine d’hommes, dans le café en face de l’usine qui vient de nous licencier collectivement. Le lendemain, la patronne du café dira : je n’avais jamais vu autant d’hommes pleurer ensemble. Si elle ne l’avait pas dit, je n’aurais pas ressenti ce légitime chagrin avec la même émotion (qui m’étreint pourtant encore, définitivement, après des décennies). Car l’ignorance des hommes est bien un refus de l’émotion qui vient avec le corps. Un interdit, un tabou. Nous devons être forts et c’est à qui mieux mieux. Au diable toute fragilité.

Les hommes ne veulent pas entendre et pas retenir. Donc ils ne veulent pas savoir. Ils ne veulent pas imaginer ce qui passe dans leur corps. En cas de dysfonctionnement, ils sont très perdus. Ne leur parlez pas d’enzymes gloutons, d’anti-corps, d’oméga-trois, de sucs gastriques. Pas du système veineux, pas d’arthrose, pas d’anévrisme de l’artère intestinale. Parlez-leur de leur fragilité soudaine à affronter tout cela. « Allo, maman, bobo ». Tous les hommes ont compris ces trois mots, l’univers qu’ils recouvrent. Les peines de cœur et de corps (1), c’est maman qui les prendra en charge. (Et les femmes en sont frappées soudain en voyant « la souffrance des hommes » dont j’ai parlé dans un précédent article).

Voilà pourquoi il faudrait imaginer un manuel ‘le corps masculin pour les nuls’. C’est à dire pour eux tous, pour nous tous. (Sauf ces quelques exceptions qui ne permettent pas de nier la réalité massive).

Si les hommes avaient une matrice, et donc des grossesses et des accouchements, le corps aurait bien moins de secrets pour eux. Nausées, maux de tête, saignements, crampes, contractions, que sais-je encore (en fait, je n’en sais pas grand chose, évidemment). Et la santé des enfants, des grands-parents les instruiraient aussi. Et s’ils avaient le soin des corps en charge, en mission de responsabilité, c’est tout naturellement qu’ils échangeraient les dernières nouvelles sur la santé du voisin… motif de s’instruire et de ressentir et d’écouter encore. Et de partager la charge.

Mais non. Les hommes n’entendent rien, ne ressentent rien, ne retiennent rien, ne doivent rien savoir.

Ils se gaussent, ils se moquent : informations de femelettes, de femmes fragiles, de personnes esclaves de leur corps et de leur humeur. Jusqu’au jour où ils sont confrontés à leur propre fragilité, bien plus massive.

On évoque actuellement des études économiques qui révèlent « le coût de l’inégalité » : en quoi l’inégalité nuit à tout le monde, en quoi les sociétés plus égales sont aussi en meilleure santé, plus heureuses et plus apaisées (Stiegler, Piketty, etc.). Cet angle de vision pourrait aussi s’appliquer au mode de vie masculin dominant.

(Ecrit sans volonté prétentieuse, mais après avoir retiré une bonne leçon d’une hospitalisation et du dialogue réflexif qui a suivi…)

(1) Ecoutant la chanson de Souchon, je n’y trouve aucun vrai bobo du corps. Juste : tu m’as fait pas beau, j’ai mal en ville, je suis trop fragile, un peu trop précoce… Bref, j’ai pas les muscles pour être fort ! Quel bobo !

 

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