imposer à l’enfant le nom du père c’est perpétuer le patriarcat (2)

Dans un article du mois de juin, j’avais commenté le bilan d’un an d’application de la loi de choix du ‘patronyme’ pour l’enfant, en Belgique. https://singuliermasculin.wordpress.com/2015/06/03/imposer-son-nom-de-famille-cest-beaucoup-de-patriarcat/Je vais ici commenter le bilan de l’application en France, tel qu’étudié par l’INSEE pour la période 2005-2015. Il a été récemment publié dans les médias, et Le Monde a rajouté une première analyse des motivations sur base de quelques témoignages (rares, donc l’échantillon n’est pas représentatif).

Que dit l’INSEE ? 83 % des 818 565 bébés nés en 2014 portent  le patronyme paternel. Seul un sur dix (10 %) porte les noms de ses deux géniteurs. Quant à donner le seul nom de la mère, l’idée ne passe pas : cela ne concerne que 6,5 % des naissances.

L’Insee a dressé une carte montrant la répartition géographique des enfants à double nom : s’ils sont nombreux (16 %) dans les départements limitrophes de l’Espagne (où se pratique la transmission des deux noms), comme les Pyrénées-Atlantiques, l’Ariège et les Pyrénées-Orientales, les doubles noms le sont également en Corse-du-Sud, en Bretagne, en Poitou-Charentes, en Lozère, dans les Alpes-de-Haute-Provence et à Paris. A l’inverse, ils ne sont que 6 % dans le Nord-Pas-de-Calais. Le Monde commente (un peu légèrement au début, à mon avis) :

« Le résultat est étonnant dans une société où l’égalité des sexes a progressé de manière spectaculaire en un demi-siècle. Malgré la présence massive des femmes sur le marché du travail, la chute des mariages et le nombre grandissant de naissances hors mariage – près de 60 % des naissances en 2014 –, la transmission du nom du père reste inégalitaire. Le nombre infime de transmission du seul nom de la mère en atteste : les enfants qui le portent n’ont, neuf fois sur dix, pas été reconnus par leur père à la naissance ». (Sylvia Zappi)

Dans 6,5 % des cas donc, seul le nom de la mère est donné. Mais c’est dans la plupart des cas un constat d’absence du père. Seuls 0,65% des cas résultent d’un choix des deux parents. D’ailleurs, le choix du nom du père monte à 95% des cas pour les couples mariés. La proportion baisse à 83% du fait des couples non mariés et des mères célibataires.

Souvent, la proposition de choisir le nom de la mère provient du père… et la mère est surprise de ce ‘détachement’. Il n’y aurait pas eu de demande, négociation, conflit (ces cas-là, s’ils existent,… ne font sans doute pas partie de l’échantillon des témoignages spontanés).

« Des gens veulent laisser des traces. Moi, je considère que je suis de passage. Rien ne nous appartient et encore moins notre nom. Le plus important, c’est de transmettre des valeurs. » dit l’un.

Et plusieurs expliquent d’ailleurs avoir renoncé à l’usage du double nom pour des raisons pratiques. « C’est inutilement long et ça ne simplifie pas les démarches administratives », dit un autre. « On ne voulait pas imposer à notre enfant de faire le choix entre les noms de ses deux parents au moment où il aurait des enfants », fait valoir un troisième.

Le deuxième a aussi jugé « stupide et archaïque la transmission du patronyme, qui signifie que l’homme est le chef de la famille », à tel point qu’il a même envisagé de prendre le nom de sa femme lorsqu’il s’est marié, « par provocation ». Et une mère, qui a demandé l’attribution de son nom à l’enfant à naître, a ensuite conservé son nom de jeune fille comme nom d’usage,  » Je ne voyais pas pourquoi mon nom s’effacerait ».

Plusieurs fois, le choix du nom de la mère a été lié à une histoire familiale liée à ce nom : garder une origine culturelle, un nom qui disparaitrait, une histoire singulière. Et parfois, le choix de ne pas reprendre le patronyme paternel, lié à une histoire négative.

Dans tous ces cas, la valeur du patronyme paternel n’a pas parue dominante, incontournable. Le père de l’enfant s’en est détaché.

Mais ce choix a souvent été lourd à tenir et défendre, face aux grands-parents, tant paternels que maternels. La pression envers le choix traditionnel est forte, l’incompréhension peut créer un conflit. Parfois une compensation est donnée par le choix d’un prénom ou d’un deuxième prénom affirmant la lien patrilinéaire.

Et que dire de la pression de l’administration, de l’école, etc. ? « Les gens nous regardent avec des yeux ronds ».

Un père témoigne en réaction à l’article : bien qu’il a pris au mariage le nom de son épouse comme nom d’usage, l’administration prétend donner, car c’est ‘normal’, le nom légal du père à l’enfant ; il lui a fallu affirmer le choix contraire pour que son enfant porte le nom de la mère qui est aussi le nom du couple…

Je renvoie à mon long commentaire de l’article de juin, pour l’essentiel : le nom du père porte la trace de l’usurpation de l’homme ‘prenant’ la femme et ses enfants, qui reçoivent son nom par principe. (Et on sait que ce n’est qu’un usage pour l’épouse, mais un usage plus fort que la loi, que le choix, que la désunion ou le décès…). Quelques couples sont donc pionniers dans l’abandon du « nom du père ». J’ai le sentiment que seule une campagne de soutien à cette idée et à ces pionniers pourrait faire évoluer la pratique. Mais ce combat n’est peut-être pas prioritaire.

Post-Scritum. Contrairement à ce que j’avais dit (et pensé) dans le précédent article, il est très possible de constituer une liste des rois de France avec leur nom matrilinéaire, tout en appliquant la nomination royale par lignée paternelle. Seul le nom du père (Capet, Valois, Bourbon…) disparait, mais il n’est pas donné couramment à chaque roi, mais seulement valorisé comme dynastie. Le Roi s’appelle ‘de France’ et ses enfants portent ce nom.

Dans la nouvelle liste, le nom (matronyme) change donc à chaque génération. Cela donne :

  1. Charles VIII (1483-1498) ‘de Savoie’ (fils de Charlotte de S. et de Louis XI ‘Valois’)
  2. Louis XII (1498-1515) ‘de Clèves’ (fils de Marie de C. et de Charles ‘d’Orléans-Valois’)
  3. François Ier (1515-1547) ‘de Savoie’ (fils de Louise de S. et de Charles’ de Valois-Angoulème’)
  4. Henri II (1547-1559) ‘de France’ (fils de Claude de F. et de François ‘de Val-Orl-Angoulème’)
  5. François II (1559-1560) ‘de Medicis’ (fils de Catherine de M. et de Henri II ‘de V-O-A’)
  6. Charles IX (1560-1574) ‘de Medicis’ (fils de Catherine de M. et de Henri II ‘de VOA’)
  7. Henri III (1574-1589) ‘de Medicis’ (fils de Catherine de M. et de Henri II’ de VOA’)
  8. Henri IV (1589-1610) ‘d’Albret-de Navarre’ (fils de Jeanne d’A et de Antoine ‘de Bourbon’)
  9. Louis XIII (1610-1643) ‘de Medicis’ (fils de Marie et de Henri IV ‘de Bourbon’)
  10. etc.

La recherche est fastidieuse car, si les dictionnaires ne manquent pas de citer immédiatement le nom des époux des femmes célèbres, l’inverse n’est pas vrai, il faut chercher un peu.

Le résultat est cocasse : les rois de France sont le plus souvent fils de mères immigrées ! (Savoie et Navarre n’étaient pas englobées dans le territoire Français). Ils jouissent d’une double culture… dont on ne parle jamais. Ils étaient « poule au pot — saucisson » mais un peu chorizo ou pancetta aussi bien !

Mais cette présentation est un compromis : tant les mères que les pères sont nommées d’après le traditionnel ‘nom du père’. Quel est le nom de la mère de Catherine de Medicis, nom que Catherine aurait pu porter et donner à ses trois fils ? Il n’est pas donné dans le Petit Robert, ni à la rubrique de Catherine, ni à celle de son père Laurent le Magnifique. C’est l’idée même de cet exercice qui m’avait paru irréaliste.

Dans les faits, notre histoire est faite de filiation patrilinéaire et de patronymes attribués aux fils. Et cela permet de bâtir de grandioses romans dynastiques (où de nombreuses ‘favorites’ viennent aussi s’illustrer brièvement). Cela permet d’assoir comme évidente la domination masculine.

(Ces rois, princes et princesses portent d’ailleurs le nom du territoire qu’ils contrôlent comme seigneurie, comme dominateur ; et leur nom peut évoluer avec leurs conquêtes — ce n’est donc pas un nom de famille, mais un titre transmis de père en fils, et aux filles jusqu’à leur mariage).

Changer tous les patronymes pour les matronymes, et sur plusieurs générations serait réécrire un pan de l’histoire, rendre un rôle plus ‘ancré’, ‘traçable’ et visible, aux femmes et réduire drastiquement la légitimité des hommes. Mais cela ne changerait pour autant pas la lignée patriarcale et le « rôle du père ». Si le père royal donne son titre à son fils, si le père paysan donne ses terres à son fils ainé, la dynastie persiste. Quand la mère paysanne donnera ses terres à sa fille aînée et que père et gendre ne seront que des aidants — Quand la Reine fondera une dynastie en donnant son matronyme à sa fille et son titre royal, les gendres étant des « pièces rapportées », et souvent de l’étranger, — Alors seulement l’histoire sera vraiment différente.

Mais c’est pas pour demain, bonnes gens, dormez tranquille.

Rêvez plutôt d’une histoire égalitaire :

  • où le sexe de l’enfant ainé imposerait le choix du « nom du parent de même sexe » et par le fait le nom d’usage s’imposant à ses parents ?
  • où plutôt l’enfant ainé recevrait par alternance de génération, le nom du père si celui a reçu celui de sa mère, ou le nom de sa mère si celle-ci a reçu le nom de son père…
  • où l »État imposerait aléatoirement (numéro pair et impair au registre) le choix du patronyme ou du matronyme pour le couple et les enfants…

Bien des possibles existent, et aucun n’est satisfaisant. Le choix de la ‘Dynastie’ (lignée patrilinéaire-patronymique) ne l’est pas plus et il a un poids exorbitant dans la perception de l’histoire. Ce poids exorbitant, c’est celui de la domination masculine.

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