Sur la ‘souffrance’ (?) des hommes

J’ai évoqué en fin d’article précédent la conférence de Patrick Jean (qu’on peut lire en vidéo, je donne la référence). Dans cette conférence, il dit que, tout au long des quelques 200 conférences qu’il a faites à propos de son film La domination masculine, il a été interpellé par les femmes qui lui ont parlé de la réalité indéniable de la souffrance masculine. Il dit immédiatement que, de cette souffrance, il faut se méfier, car elle amène les hommes entre eux à faire preuve d’indulgence pour leurs saloperies, à prendre pitié d’eux-mêmes et très vite à mettre tout sur le dos des femmes (emmerdeuses, castratrices, etc.) ; c’est le cas évident chez les masculinistes, et notamment les pères « qui montent sur les grues » parce qu’ils n’ont pas obtenu gain de cause au tribunal (mais on ne leur demande pas, disons-le en passant, la raison de leur divorce).

Cette question de la souffrance des hommes m’a interpellé. J’ai consulté à nouveau mon livre de Stoltenberg, Comment peut-on être un homme sans faire le mâle — La fin de la virilité, ma bible sur le sujet ; je vais y venir.

Patrick Jean oppose à cette souffrance la masse de privilèges qui profitent aux dominants, aux hommes. Aucune souffrance ne supprime la position de dominateur. Et il est donc toujours faux de construire une faute des femmes, comme dominantes et favorisées par les tribunaux ou la société, comme les masculinistes le présentent. Cet argument du contrepoids illicite ne supprime pas et n’explique pas la souffrance, alléguée par les femmes.

Je viens de consulter un article sur un site d’une féministe, titré « Lutte féministe et syndrome de Stockholm en milieu militant » http://www.commentpeutonetrefeministe.net/2015/08/20/lutte-feministe-syndrome-de-stockholm-milieu-militant/

qui évoque cette même souffrance dans un contexte totalement inversé et inattendu. L’article est très bien rédigé et très cocasse (j’ai bien aimé  la phrase »C’est vrai, quoi. C’est dur pour eux. Sous le cuir souple du pro-féministe, il y a un petit cœur qui bat. Alors que sous la peau rêche des féministes, il n’y a que des garces qui pissent du napalm« ). Comme les commentaires ne sont pas prévus en fin d’article, je suis motivé à afficher ma réflexion ici. En deux mots, dans un milieu anarchiste, discussion est organisée entre le proféministe et la féministe pour s’expliquer nettement et chaudement sur un ‘malentendu’ qui ne doit plus arriver entre eux dans leur organisation. Et soudain le mec se met à évoquer une émotion vécue avec sa mère et qui l’a traumatisé. Notre féministe explique très bien qu’elle a eu une double réaction :

À haute voix, j’ai immédiatement et sèchement balayé son stratagème de merde en lui disant : « Ça, j’en ai rien à foutre, c’est pas mon problème et ça n’a rien à faire là ». Et en même temps, dans le dedans de moi-même, dans mon petit cœur de mamma dont le fils aura bientôt l’âge de ce fourbe couillon, j’ai éprouvé à son égard un élan de compassion et de tendresse absolue. Et j’ai eu envie de le protéger. Ce monde est si méchant, si rude pour les bonhommes profems militants anars déconstruits alliés (qui nous traînent dans la boue, nous menacent, nous harcèlent, nous mettent en danger, nous violent quand on a sifflé trop de binouze et nous discréditent quand on ose en parler).

Et elle développe cette position contradictoire :

Que nous protégions les hommes en tant qu’individus, sans implication politique et quand c’est légitime, pas de souci : retenir mon fils par le bras avant une chute, le protéger des chagrins si c’est pertinent, consoler mon mec dans un moment de tristesse, épargner aux hommes avec lesquels je suis émotionnellement engagée des souffrances et violences si je le peux, oui, je le fais et je continuerai. Je suis capable de protéger de tout mon être et de tout mon cœur des hommes que j’aime, en tant qu’individus, et en dehors de toute lutte militante et tant que cette protection ne vient pas renforcer une oppression systémique exercée à l’encontre des femmes.

Mais qu’est-ce qui nous pousse, nous femmes engagées en milieux militants – milieux hétéro-patriarcaux catastrophiquement oppressifs, silenciateurs et porteurs de violences incessantes pour nous -, à protéger des hommes en tant que groupe social, hommes qui n’hésiteront jamais (mais vraiment JAMAIS, c’est une certitude tristement confirmée par les faits) à nous enfoncer la tête sous l’eau pour faire taire nos revendications et tentatives de dénonciations d’actes graves, après nous avoir divisées, isolées et affaiblies, puis qui n’hésiteront pas à se mettre à plusieurs, dans une belle manifestation de solidarité virile, pour nous maintenir immobiles sous la flotte en attendant que nos revendications et nos luttes soient noyées ?

Et elle insiste sur le questionnement :

Plus mystérieux encore, qu’est-ce qui nous amène à nous laisser diviser et affaiblir par eux en leur cherchant des excuses et en tentant de les protéger alors que la solidarité féministe, quand elle peut être mise en oeuvre, est aussi efficace à nous défendre que leur solidarité virile l’est à nous malmener ? Et surtout, qu’est-ce qui nous pousse à ne pas nous défendre ou si peu, et à refuser d’attaquer ou alors avec beaucoup d’hésitations, de scrupules ou de remords, même quand les preuves de leur actes s’étalent sous nos yeux et que nous en subissons quotidiennement les conséquences, alors même qu’ils n’hésitent jamais à nous attaquer, eux, et à nous accuser ensuite d’avoir nui à la cohésion d’un groupe et à la lutte parce qu’on a osé ouvrir nos gueules ?

Qu’est-ce qui nous pousse à leur accorder encore une présomption de bienveillance à notre égard, à leur chercher des circonstances atténuantes ou même des excuses, à alléguer leur bonne foi, à tempérer leurs intentions…

Elle apporte un bout de réponse qui réfère au « syndrome de Stockholm » évoqué dans le titre :

Quoi qu’ils nous fassent, nous avons peut-être besoin de croire qu’en les protégeant nous nous protégerons nous-mêmes : les préserver (et nous préserver ainsi de leur colère future et de leurs représailles, par la validation sociale et politique de leurs actes) en mettant toutes nos forces au service de leur bien-être et de leur impunité à agir et parler, nous donne probablement l’illusion de nous assurer leur protection en cas de danger qui viendrait à nous menacer. Nous militons à l’ombre des hommes, dans l’espace qu’ils veulent bien nous laisser, protégées des dangers croyons-nous.

Bon, je vais d’abord dire brièvement que les échos qui proviennent du milieu anarchiste posent question, car il semble que c’est là où le pro-féminisme est revendiqué par nombre de militants et où les discussions conflictuelles sont les plus présentes. Mais bon, c’est leur truc : l’anti-patriarcat comme posture générale ne semble pas avoir produit des procédures, des techniques qui permettent de changer la posture concrète des hommes. Ici c’est même décrit comme un problème collectif, avec des effets de solidarité de protection des hommes par les hommes et les femmes. Restons-en là. (Et puis, non : continuons. Léo Thiers-Vidal a, le premier, réagi à ce comportement problématique ; mais quinze ans plus tard, la chose n’est pas plus avancée. Je ne connais aucunement ce milieu ; mais je me demande si ce n’est pas un ‘cercle fermé’, peu confronté avec la réalité (des classes, des normes) et qui est dans une forme de complaisance non-conflictuelle et peu critique).

Je pense qu’il faut affirmer avec John Stoltenberg que la posture du genre masculin est source de souffrance parce qu’elle est menée en créant un contexte de compétition, de lutte entre hommes et de crainte du jugement (fantasmé surtout) des autres hommes. Et qu’elle amène à nous donner un moi égoïste, intéressé, pratiquant le « je-cela » et refusant le « Je-tu » (au sens de Martin Buber, que Stoltenberg évoque comme une lecture d’adolescent qui a retenti ensuite dans sa réflexion sur la posture mâle) ou autrement dit mon moi « être humain » ou mon « meilleur de mon moi », soucieux d’autrui et de justice morale (expressions de John Stoltenberg). Cette posture masculine est source de solitude égoïste, de déshumanisation, d’angoisse dans une compétition indécise, indéterminée en fait (qui dira vraiment si je suis assez fort et viril ?).

Cette souffrance est donc une réalité, mais elle découle d’un choix virtuel imposé au genre masculin par le contexte social et le choix adolescent que nous faisons. Cette souffrance est intimement lié à la violence que nous exerçons autour de nous, et principalement sur les femmes et sur les enfants. Car cette violence sur des inférieurs peut conforter notre identité égoïste et virile, tandis que la relation aux autres hommes est bien plus faite de force symbolique que de violences réelles et ne conforte notre identité qu’en partie (sous réserve de jugement) et par solidarité masculine.

Le « maternage » qui saisit les femmes envers leurs hommes qui souffrent (donc j’indique deux évocations différentes) n’a aucun sens et est presque contreproductive, renforçant la confiance angoissée des hommes en leur égoïsme (mais ce maternage est tout à fait sensé dans le devoir de sollicitude qui compose la posture féminine). Elles n’ont aucune culpabilité à développer, car ils sont seuls responsables de la souffrance (la frustration humaine) que leur posture leur inflige. Cette compassion ne résout rien. Il est un fait que cette souffrance ne se résoudra que dans une déconstruction de cette posture genrée et dans le passage à leur « Je-Tu », leur moi humain plus juste, plus sensible et plus sincère.

Dans l’article évoqué, il n’apparait pas clairement pourquoi le mec évoque soudain sa mère comme source d’un traumatisme émotionnel. Mais c’est présenté comme fortement manipulatoire et sans doute insincère.

Et il est effarant d’entendre que ce maternage pourrait aussi être une forme de protection au sein d’un milieu qui se prétend libéré de la domination masculine et de la hiérarchie genrée et où les coups fourrés sont encore plus retors qu’ailleurs…

Des questions à creuser certainement au delà de ce bref article.

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Un commentaire pour Sur la ‘souffrance’ (?) des hommes

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