Lectures d’été — quelques notes (2)

Patrick Jean : « Les hommes veulent-ils l’égalité ? »

(Après avoir rédigé l’article ci-dessous, j’ai consulté un court texte de Patrick Jean, qui m’a paru plus structuré, mais aussi la vidéo d’une récente conférence à Nantes qui m’a plutôt confirmé dans ma critique… Je donne les liens en fin d’article et c’est à vous de voir).

Sous ce titre, et avec le sous-titre « Sur l’engagement des hommes en faveur de l’égalité entre les sexes », Patrick JEAN a publié un petit livre (Ed BELIN, collection Égale à Égal en partenariat avec le ‘Laboratoire de l’Égalité’, février 2015).

Je l’avais lu à sa sortie et je l’ai repris cet été. En effet, il m’avait déçu. Je n’avais pas voulu décourager le lecteur. Ma déception persiste et je vais en parler. Le titre était prometteur, mais le compte n’y est pas.

J’avais suivi cet auteur depuis son film « La Domination masculine », utile et efficace (même si certains lui ont reproché son énergie à promouvoir son film et a se porter ainsi en avant du combat féministe, quitte à faire écran). Il a également crée avec quelques autres l’association ZÉRO MACHO. J’estime que cette association a le mérite de faire exister l’engagement des hommes contre le sexisme (et notamment dans le combat contre la prostitution, c.-à-d pour la pénalisation du client).  Mais j’ai parfois estimé que, elles aussi, ses actions symboliques pouvaient à certaines occasions faire écran inutilement aux engagements bien plus massifs des femmes, et vouloir  s’octroyer un peu bruyamment le beau rôle.

D’un côté, le livre veut délivrer un message « positif » : il est possible de s’engager, des hommes s’engagent, vous pouvez vous engager.

Mais en filigrane, l’enthousiasme ne tient pas : le chemin est long et semé d’embûches, dit la préface déjà ; « a priori, les hommes n’ont aucun bénéfice individuel à à attendre de l’égalité » ; « on peut s’étonner de voir des hommes s’engager dans ce combat », etc. Bien sûr, il est de « bon ton » de s’affirmer pour l’égalité, mais on ne peut pas parler de mouvement de masse…

Il y a bien une description de l’inégalité, situation défavorable des femmes. Et de la domination masculine. Mais, tout en étant enrichie de nombreuses références, scientifiques ou culturelles, elle semble souvent faire appel au « bon sens » un peu simpliste. Et en prenant des précautions :

« Il ne s’agit pas de penser l’organisation selon l’opposition hommes/mal femmes/bien. Cette essentialisation interdirait toute remise en question et cadenasserait les femmes dans un immuable statut de victimes. C’est bien en termes de construction sociale générant une hiérarchie qu’il faut évaluer la situation. Un homme ne peut raisonnablement se sentir coupable d’avoir été socialisé comme un homme. Mais une fois qu’il en a pris conscience, il a la responsabilité de son choix : protéger ses privilèges ou tenter de construire l’égalité. Reste à voir comment » (paragraphe de conclusion du chapitre 1, La part des hommes, p. 17).

Ce paragraphe me parait symptomatique de la démarche : l’engagement individuel des hommes résulte d’une démarche de conscience personnelle et ne dénigre personne, n’est ennemi de personne (sauf d’un système). Mais comment alors s’allier aux combat des femmes ? N’ont-elles pas raison de dire qu’elles sont victimes de ce système inégal ? Sans que ce soit pour autant une posture qui les enferme ? Quand on relit à la lumière de ceci « l’état des lieux », on comprend autrement la première phrase disant : « il faut comprendre comment s’est institué et comment perdure le système de domination ». Il s’agit en filigrane, par la science, d’évacuer la culpabilité, puis de définir l’engagement pour l’égalité comme une des attitudes masculines possibles.

Vient ensuite une critique du mouvement masculiniste « ou le refus de l’égalité ». On y aborde la peur de l’égalité des sexes :

« Les hommes passeraient autant de temps avec les enfants, ce qui est un avantage , mais ils perdraient du coup un privilège professionnel. Le rapport à leur corps et à celui des femmes serait transformé de fond en comble. L’ensemble de la société serait transformé dans ses moindres détails.

Nombre d’hommes redoutent une telle situation. Le mouvement dit masculiniste rassemble même des groupes essentiellement masculin qui militent pour que ce changement ne se produise jamais. Bien que le concept de la « crise de la masculinité » remonte au XIVe siècle, le masculinisme… » (p. 21. En note, l’auteur renvoie à la brochure du Collectif Stop Masculinisme, « Contre le masculinisme, guide d’autodéfense intellectuelle », Bambule 2012 et à un article de Francis Dupuy-Péri dans les Cahiers du Genre, 2012/1).

Outre la peur, vient aussi la « difficulté d’un engagement sincère », car divers privilèges de l’homme, du blanc, du bourgeois, sont toujours présents ou disponibles. Et s’afficher ‘pour l’égalité’ peut être une recherche d’avantages symboliques ; et les réflexes de domination masculine peuvent se reproduire dans l’engagement. Et l’expérience montre que les hommes se désengagent quand des règles sont établies pour limiter ces réflexes conditionnés.

Quelques hommes engagés pour l’égalité dans l’histoire, « dont le plus illustre est sans doute Condorcet », sont présentés. Aujourd’hui, c’est plus facile, car des éléments de contexte ont changé, « parfois avec des régressions notoires » (en note, est évoqué l’IVG). Mais une chercheuse américaine, Veanne Anderson, est évoquée pour dire que l’engagement pro-féministe, pour valorisant qu’il soit, provoque en même temps un jugement négatif en termes d’attraction et de virilité. Son étude (2009) est citée : « Les hommes pourraient percevoir le fait d’être féministe comme une contradiction, voire une négation de leur masculinité ». (p.39)

L’auteur décrit alors les trois étapes de l’engagement, pensé comme une démarche individuelle, intime et, au sens littéral du terme, initiatique :

« d’abord observer le rapport de domination autour de soi,  puis s’observer soi-même, et enfin mettre en place des stratégies de changement ».

Ici encore, un long paragraphe revient sur la culpabilité :

« Il n’est agréable pour personne de se considérer en agent social. Autrement dit, une personne construite selon des schémas imposés de l’extérieur jusqu’au plus profond de lui-même et qui réduisent son libre arbitre à la portion congrue. Chacun veut entretenir l’illusion qu’il est un humain libre (…). Se découvrir dans une position d’oppresseur est évidemment inconfortable. Chacun veut penser qu’il ne doit ses réussites qu’à lui-même. (…). Un autre travers est l’auto-flagellation bien décrite par le politologie américain David Kahane. Je suis un homme donc je suis mauvais. En s’exprimant ainsi, le sujet ne parle que de lui et évite de travailler sur la relation qu’il exerce avec l’autre, en l’occurrence, les femmes. Personne ne jugera un homme pour les femmes victimes de l’histoire patriarcale de l’humanité. Il n’exerce de responsabilité que sur ce qu’il fait ou ne fait pas lui-même. Il s’agit donc d’éviter ce réflexe de « tache originelle » et d’analyser sa situation à la lumière du conditionnement subi, pour en tirer les leçons et se changer soi-même. » (p.50)

J’arrête ici, ayant relevé les divers points qui expliquent mon malaise ou ma déception. Une erreur classique est souvent de vouloir motiver des gens qui ne le sont pas. On va au devant de leurs objections avec de bonnes intentions, mais leurs résistances n’en seront que renforcées à coup d’arguments contraires. Surtout au départ d’un mouvement, il faut bien voir que les pionniers sont isolés, qu’ils se connaissent peu, qu’ils voudraient connaitre mieux les ‘trucs pratiques’ qui renforceront un premier engagement. (Cela est notamment bien expliqué par Jean-Léon Beauvois, que l’auteur cite plusieurs fois. Cfr son Petit traité de manipulation à destination des honnêtes gens). Le convaincu renforce sa conviction par ses combats et ses succès, la motive par ses propres arguments, et cherche à faire ‘tache d’huile’. Mais il a besoin d’appuis de départ, de mise en confiance. Patrick JEAN a manqué l’occasion de le faire.

De sorte qu’on ne comprend pas bien la cible de l’auteur. Veut-il parler aux engagés, ou à ceux qui désireraient le devenir ? Son discours est peu motivant. Presque démotivant ! Veut-il décrire la difficulté de la tâche… aux autre hommes, aux femmes ? On veut croire que non.

Malgré le travail sérieux qui a été fait (le livre comporte autant de références bibligraphiques que de pages… ; il comporte des dates-clé du combat pour l’égalité, des chiffres clé, des sites web et même un quiz ! ), on reste sur sa faim, car on a peu appris. La déconstruction de la virilité est à peine abordée (en termes de contenus et de fonctionnement, par exemple). Les « trucs pratiques » restent très généraux. Je prendrai l’exemple des « taches ménagères », qui est à peine abordé en passant, en même temps que prostitution et question du consentement dans les relations sexuelles (p. 54). C’est à mon avis un exercice pratique de changement qui est exigeant, riche de contenus mais aussi de remise en question, tant sur le plan personnel que sur le plan de l’analyse : en quoi le modèle masculin est mis en cause par ce travail, en quoi l’inversion du modèle est satisfaisant mais aussi perturbant. C’est souvent une première démarche de changement, quand l’engagement est encore précaire, un peu forcé par telle ou telle nécessité. Pourquoi ce silence ? D’ailleurs l’association ZÉRO MACHO l’a bien compris, qui propose des rassemblements publics pour « repasser pour l’égalité » comme démonstration par l’exemple.  On se demande pourquoi l’auteur n’a pas été plus prolixe sur ce sujet.

Au total, le livre pose en titre une mauvaise question et n’y apporte pas de réponse ! Les hommes ont-ils le choix de vouloir ou non l’égalité ? Est-ce une question de choix volontaire et individuel ? Non, c’est un choix collectif d’évolution sociale. Qui progresse dans la loi, et on doit avant tout au mouvement des femmes, mouvement fort et courageux depuis des décennies, d’impulser ce changement jusque dans les parlements. Ce changement social doit aussi se faire dans la vie sociale et dans la vie privée — et on est loin du compte, on en est aux débuts. Comment les hommes peuvent se changer pour faire avancer ce changement ? quels sont les blocages qu’ils doivent surmonter ? Comment peuvent-ils faire un mouvement de masse pour changer les hommes en parlant aux hommes ? Notre auteur a consacré trop d’efforts aux motifs à s’engager, aux difficultés morales, etc., et trop peu de travail à récolter les pas à faire dans le concret.

J’avais espéré des éléments pour nourrir ce projet « déconstruire la virilité en pratique » qui m’a motivé dans ce blog. J’ai trouvé d’autres éléments, et qui m’ont paru finalement un peu anodins. J’espère qu’ils pourront servir à certains lecteurs…

Voici un texte récent de Patrick Jean à propos de son livre : http://blogs.mediapart.fr/blog/patricjean/230615/les-hommes-veulent-ils-legalite-avec-les-femmes

Voilà la vidéo d »une récente conférence à Nantes : https://www.youtube.com/watch?v=QyYk_bh7ImY&feature=youtu.be

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