Lectures d’été, quelques notes (1)

1.- Les femmes mettent au monde des enfants, et non les hommes, elles allaitent leurs enfants, ont des règles, et cela fait partie de leur caractère biologique. (…) Pour que ces faits matériels n’aient pas d’appréciables conséquences sociales – alors que c’est évidemment le cas ! – il suffirait d’un peu d’organisation, mais relativement peu, selon les normes modernes. La société industrielle peut absorber de nouveaux groupes ethniques porteurs de différences culturelles évidentes, accepter l’isolement de ses hommes jeunes pendant près d’une année de service militaire (…). Que notre forme d’organisation sociale – hommes-femme – ait des caractéristiques nécessaires, voilà qui est à mon avis, relativement discutable. De plus appréhender ces très légères différences biologiques – si on les compare à toutes les autres différences existantes – comme étant à l’origine des conséquences sociales qui, semble-t-il, en découlent d’une manière intelligible, suppose tout un ensemble intégré de croyances et de pratiques sociales, ensemble suffisamment vaste et cohérent (…). Ce ne sont pas dès lors, les conséquences sociales des différences innées qui doivent être expliquées, mais la manière dont ces différences ont été (et sont) mises en avant comme garantes de nos arrangements sociaux et, surtout, la manière dont le le fonctionnement de nos institutions sociales permet de rendre acceptable cette façon d’en rendre compte. (…)

2.- Dans toutes les sociétés, le classement initial – à la naissance — selon le sexe est au commencement d’un processus durable de triage, par lequel des membres des deux classes sont soumis à une socialisation différentielle. Dès le début, les personnes classées dans le groupe mâle et celles qui sont dans l’autre groupe se voient attribuer un traitement différent, acquièrent une expérience différente, vont bénéficier ou souffrir d’attitudes différentes. En réaction, il existe, objectivement superposée à une grille biologique – et qui la prolonge, la néglige, la contredit – une manière spécifique d’apparaître, d’agir, de se sentir liée à la classe sexuelle. Chaque société élabore des classes sexuelles de cette manière, bien que chacune le fasse à sa façon. Considéré par le chercheur comme un moyen de caractériser un individu, ce complexe peut être désigné comme genre ; considéré comme un moyen de caractériser une société, il peut être désigné comme une sous-culture de sexe. Observons que, bien que le genre soit presque entièrement la conséquence sociale et non biologique des fonctionnements de la société, ces conséquences sont objectives. –(Car ces conséquences persistent du fait de l’expérience commune des membres de chacune des classes, même si certains autres l’ignorent ou en ont une fausse opinion).

3,- On a des raisons de caractériser deux sortes de catégories défavorisées : celles qui peuvent, et tendent à, être exclues par familles et par quartiers entiers et celles pour lesquelles ce n’est pas le cas. Les Noirs sont un exemple des premières ; les handicapés physiques des secondes. Parmi les catégories qui ne subissent pas de ségrégation, les femmes ont plutôt une place à part. (…) les aveugles, les obèses, les anciens malades mentaux sont distribués au hasard dans l’ensemble de la structure sociale. Les femmes ne connaissent pas du tout cela : elles sont réparties distributivement dans les ménages sous formes de filles puis, par la suite mais toujours distributivement, dans d’autres ménages sous forme d’épouses. (…) Cependant, à la différence du personnel de maison, les femmes sont aussi séparées les unes des autres par les intérêts qu’elles acquièrent dans l’organisation même qui les divise. (…). Définie comme profondément différente des hommes, chacune d’elles est pourtant attachée à des hommes particuliers par des liens sociaux fondamentaux, ce qui la situe dans une coalition avec ses hommes – un père, un mari, des fils – contre le reste du monde. (…) Car ici, manifestement, les défavorisés comme les favorisés sont composés de deux moities parfaitement divisées de la société, une identité d’attentes – virilité, féminité – étant organisée à l’intérieur de chaque classe sexuelle et un rapport de complémentarité étant organisé entre les sexes. – Un « rituel de complémentarité » favorise cet arrangement : la démonstration d’affiliation est répétée par les époux – et ainsi le caractère particulier du lien entre les sexes peut-il être confirmé face à des tiers.(…) C’est cette sorte de configuration du comportement qui représente le phénomène intéressant d’un point de vue sociologique, et c’est vraiment un phénomène remarquable.

4.- De plus, par tel ou tel geste ritualisé, les hommes ne vont pas manquer de montrer, de temps à autre, qu’ils considèrent les femmes comme des êtres fragiles et précieux qu’il convient de protéger des dures réalités de la vie et auxquelles on doit témoigner amour et respect. Les femmes peuvent bien être définies comme étant de moindre valeur que les hommes, mais c’est avec sérieux qu’elles sont néanmoins idéalisées, mythologisées, au travers de valeurs telles que le maternage, l’innocence, la gentillesse, l’attrait sexuel, et ainsi de suite – un panthéon de moindre valeur, sans doute, mais tout de même un panthéon. De plus, de nombreuses femmes – peut-être leur grande majorité aux États-Unis, même de nos jours – sont profondément convaincues que, si désolante que soit la place qui leur est faite dans la société, la vision officielle de ce qui différencie leurs caractéristiques naturelles de celles de l’homme est exacte, et qu’elle l’est éternellement et naturellement. (…) Et sans cette croyance, l’ensemble de l’arrangement entre les classes sexuelles cesse d’avoir grand sens. Je ne prétends pas que le scepticisme sur ce point modifiera fondamentalement l’arrangement entre les sexes mais que, si le modèle traditionnel se maintient, il se maintiendra moins confortablement.

Extraits de L’arrangement entre les sexes, de Erving Goffman, traduit par Hervé Maury, présenté par Claude Zaidman. Paris, La Dispute, 2002 (original paru en 1977). Les – incises en italiques – sont de mon chef pour permettre un résumé lisible.

Erving Goffman (1922-1982) est un sociologue américain d’origine juive ukrainienne. Son œuvre fut plutôt critiquée par les féministes. On sent (malgré mes coupures du texte) qu’il tient à définir son objet pour en remontrer aux sociologues, et il a une posture qui n’est pas sans rappeler le Bourdieu de la Domination masculine. La présentation des idées en est parfois retorse, et souvent elliptique.

J’ai néanmoins apprécié cette attention à mettre en évidence la production sociale de l’arrangement (hétérosexuel) entre les sexes, différent d’autres répartitions discriminatoires. Et les idéologies (‘biologisantes’) viennent renforcer et naturaliser cet arrangement. Et les attentes (virilité, féminité) vont renforcer cet arrangement en matière de comportement sexuel et d’attributs sexuels secondaires (à la puberté). Nous sommes ainsi de part et part (de corps et d’esprit) les produits d’une répartition organisée par des rituels sociaux, qui fait de nous des êtres divisés et coordonnés socialement.

J’ai relevé cette brève remarque que la répartition des femmes est celle d’un isolement et que leur ‘attachement’ les empêche de faire groupe solidaire (comme pourraient le faire divers domestiques face à un patron).

Également cette idée de la dernière phrase que l’arrangement entre les sexes ne fonctionne et n’a du sens que si on croit aux mythes qui l’alimentent.

Là où Bourdieu avait tendance à solidifier le mythe et donner la répartition comme inébranlable, incorporée, Goffman donne une version d’un arrangement plus bricolé, arbitraire et pouvant perdre son sens. (N’étant pas sociologue, je signale ces différences sans les discuter…).

Le texte est très court (75 pages de livre) et très dense. Et je n’en ai extrait que quelques pages de la première moitié. Le reste nous entraînerait trop loin et est davantage sujet à débat : le dispositif de la cour et le système de la galanterie, cinq moyens modernes qui favorisent la différenciation selon les classes et nos stéréotypes de genre, comment les différences biologiques sont-elles élaborées socialement et évoquées dans nos arrangements, espace social et vulnérabilité.

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