« La nuit est magique pour les hommes »

Le site ‘TRADFEM » fait un travail très utile en traduisant et faisant connaître en français des textes féministes importants… et méconnus. Collective de traduction de textes féministes

Je reprends ici un extrait du discours d’Andrea Dworkin, publié sous le titre « La nuit et le danger » et récemment traduit (juin 205). Dans ces deux paragraphes (qui prennent plus de force si on lit le discours en son entier !), il y a des constats qui parleront directement aux hommes. La nuit est un moment spécial pour ‘partir en chasse’, seul ou en groupe, avec la volonté d’être fort et viril ; et cela comporte le plus souvent un mépris des femmes, plus ou moins explicite. Entre celui qui veut faire peur et être violent, et celui qui est simplement ‘de sortie’, il y a une continuité. Avec des degrés, de la ‘retenue’ ou de la tenue, mais pas de réelle différence ; c’est le même état « en transes ». J’en avais déjà fait le commentaire dans le premier article de ce blog (‘Tout homme est un abuseur’, voir aux archives de novembre 2014). Voici l’extrait d’Andrea Dwokin :

Les hommes se servent de la nuit pour nous effacer. C’est Casanova, que les hommes tiennent pour une autorité en la matière, qui a écrit que « quand la lampe est éteinte, toutes les femmes sont égales1. » L’anéantissement de la personnalité d’une femme, de son individualité, de sa volonté, de son caractère, est une condition préalable à la sexualité masculine, et ainsi la nuit est l’instant sacré pour la célébration sexuelle des hommes, car il fait noir et dans le noir, il est plus facile de ne pas voir : de ne pas voir qui elle est. La sexualité masculine, ivre de son mépris intrinsèque pour toute vie, mais surtout pour la vie des femmes, peut investir la sauvagerie, traquer des victimes au hasard, se servir de l’obscurité pour se dissimuler, et trouver dans l’obscurité un réconfort, une récompense et un sanctuaire.

La nuit est magique pour les hommes. C’est la nuit qu’ils cherchent des prostituées et des filles faciles. C’est la nuit qu’ils font ce qu’ils appellent l’amour. C’est la nuit qu’ils se saoulent et errent en bandes dans les rues. C’est la nuit qu’ils baisent leurs épouses. C’est la nuit que se déroulent leurs soirées étudiantes. C’est la nuit qu’ils commettent leurs prétendues séductions. C’est la nuit qu’ils s’habillent de draps blancs et brûlent des croix. La tristement célèbre Nuit de Cristal – lorsque les nazis allemands ont incendié, vandalisé et fracassé les vitres de magasins et de maisons juives dans toute l’Allemagne – la Nuit de Cristal, qui tire son nom des éclats de verre qui recouvraient l’Allemagne quand cette nuit s’est terminée – la Nuit de Cristal, quand les nazis ont tabassé ou tué tous les Juifs qu’ils ont pu trouver, tous les Juifs qui ne s’étaient pas suffisamment barricadés – la Nuit de Cristal qui préfigura le massacre à venir – est la nuit par excellence. Les valeurs du jour deviennent les obsessions de la nuit. Tout groupe haï craint la nuit, parce que durant la nuit tous les gens méprisés sont traités comme sont traitées les femmes : comme des proies, prises pour cibles pour être frappées ou assassinées ou violées. Nous craignons la nuit parce que la nuit, les hommes deviennent plus dangereux.

C’est là mettre le doigt (dénonciateur) sur un aspect supplémentaire de la virilité. Le mépris masculin des femmes est aussi… carnassier. La romance et la séduction masculine le sont. Il n’y a pas d’autre mot pour ce côté noir et nocturne des hommes. Le respect, le consentement, l’égalité ne seront acquis qu’au bout d’un long cheminement de déconstruction.

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3 commentaires pour « La nuit est magique pour les hommes »

  1. Bonté divine! Je connais la réputation très élogieuse de Madame Dworkin mais je ne l’ai pas (encore) lue.
    A-t-elle vraiement écrit ces énormités?
    « L’anéantissement de la personnalité d’une femme, de son individualité, de sa volonté, de son caractère, est une condition préalable à la sexualité masculine (…) La sexualité masculine, ivre de son mépris intrinsèque pour toute vie, mais surtout pour la vie des femmes (…). »
    Exprime-t-elle ainsi ses très mauvaises expériences personnelles avec son (ses) amants ou mari(s), ou bien ne s’intéresse-t-elle qu’aux femmes et se fait que des idées sur l’autre sexe?
    L’écrivain tchèque Karel Capek a affirmé que la pire des capacités humaines était la capacité de généraliser. Par cet extrait il est servi généreusement.

    Par ricochet je repse à un texte sur le site https://www.gazettedesfemmes.ca/11899/penelope-mcquade que j’ai commenté:

     » Être un gars, je ne me poserais pas toutes ces questions.  » dites-vous.

    Voulez-vous insinuer que les hommes n’ont pas de problèmes psychologiques? « Le complexe d’infériorité » a pourtant été découvert et décrit par un homme qui n’avait pas l’air de le considérer comme un phénomène uniquement ou majoritairement féminin…

    Les hommes seraient-ils la cause de tous les maux de femmes? Sûrement de beaucoup, de la plupart… Toutefois, puis-je vous inviter à lire http://www.aneries-sur-les-femmes.fr ?

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    • chesterdenis dit :

      Votre étonnement m’étonne. Mme Dworkin a bien écrit ces phrases que j’ai citées, et je vous recommande de visiter le site TRADFEM pour en lire bien d’autres. Vous jugez que ce sont des énormités, de votre point de vue d’homme. J’ai été amené, en prenant un peu connaissance des analyses des féministes radicales, à juger que leurs analyses étaient pertinentes. Parfois pleines de haine, mais avec de bonnes raisons. En fait, un homme me parait dans une situation double. C’est un être humain, capable du meilleur comme les autres ; mais il est formé à la posture ‘mâle’, au genre ‘masculin’, qui l’oblige à être dans une affirmation de soi dominante, combattive et en compétition entre mâles, en faisant des compromis basés sur le mépris des femmes et d’autres êtres inférieurs (les hommes plus ‘minus’ que lui) et l’admiration craintive pour les hommes plus ‘major’ que lui, et l’obligation de viser toujours plus le modèle idéal de la virilité. CE formatage peut créer des problèmes psychologiques, dont le ‘complexe d’infériorité’ est un avatar classique. Les phrases de Dworkin que j’ai citées se comprennent dans ce contexte : quand les hommes se mettent en posture de « masculin chasseur du soir », souvent en bande, ce n’est pas le respect des femmes qui les animent principalement. Et je vous invite à lire le texte entier qui situe mon extrait). Il faut comprendre notre situation masculine comme ‘schizo’ et plus vous êtes masculin, moins vous êtes à l’écoute de votre moi humain (je prends ici le langage de John Stoltenberg). Bien sur, vous n’êtes pas individuellement la cause de tous les maux de toutes les femmes (on suppose que vous les respectez un peu et même beaucoup, que vous modérez et maîtriser vos désirs de chasseur mâle), ni de toutes les frustrations que vit votre compagne femme. Le système de genre crée une répartition/opposition entre les rôles femme/homme et les ‘sous-cultures’ féminine et masculine qui divisent la culture humaine. Il y a donc un système de pouvoir et de contre-pouvoir, mais dans un cadre d’une hiérarchisation où l’homme domine de bout en bout en tant que groupe et en tant qu’individu. Et tout le monde (H et F) attend de vous (surtout) et de votre compagne femme que vous reproduisiez la relation hiérarchique. En cas de refus, soyez un déserteur. ET vous accepterez bien mieux que les femmes tirent à boulets rouges sur cette bande armée que vous venez de déserter.
      PS. J’ai consulté votre site il y a quelques jours.

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  2. Peter Bu dit :

    Merci d’avoir répondu à ma réflexion.

    Vous m’écrivez: « Vous jugez que ce sont des énormités, de votre point de vue d’homme.  » Mais non, ce sont des énormités du point de vue de la logique. (J’espère ne pas recevoir l’objection que la logique est une invention purement masculine conçue comme un outil de domination…)

    J’ai lu le texte de Mme Dworkin dans sa totalité. Il s’agit d’un discours prononcé lors d’une manifestation contre les violences faite aux femmes dans les epsaces publics, la nuit.

    Ce n’est donc pas une réflexion mais un cri de raliement.

    Elle se laisse emporter et ajoute au sujet de départ toutes ses autres indignations. Sa colère enfle, tout se mélange et donne à la fin un galimatias indigeste.

    Elle a raison d’hurler contre les violences faites aux femmes, contre les affirmations stupides comme, par exemple, « Une femme qui sort la nuit, sans laisse, est considérée comme une salope ou une garce arrogante qui ne connaît pas sa place », contre le Ku-Klux-Klan, contre les nazi et la « Nuit du cristal », contre le « climat raciste caractéristique » des États-Unis (pourquoi seulement des États-Unis ?…), contre les stéréotypes des films porno, etc. La foule présente s’y joint avec enthousiasme. Cela peut être salutaire tant que cela reste l’expression du désespoir. Cela cesse de l’être si cela aboutit pas à la violence destructrice contre tout ce qu’elle trouve sur son passage.

    Il faut hurler contre tout cela, mais mais il ne faut pas s’en servir en dehors de ce contexte passionné, à distance, à froid, comme d’une analyse réfléchie de la réalité que l’on voudrait faire évoluer vers un « mieux ».

    Une expression artistique des angoisses existentielles, un cri de ralliement, un appel à la mobilisation n’ont pas besoin d’être passés au filtre de la raison. Je n’ai donc pas envie de détailler les contradictions et les généralisations abusives de ce discours de Madame Dworkin.

    Toutefois, un exemple : Dworkin se révolte à juste titre quand les femmes ont peur de sortir la nuit dans des espaces publiques mais elle a tort de faire croire que cette peur a été ressentie de tout temps et existe toujours partout. Je ne connais pas assez bien les États-Unis mais je sais qu’elle n’a pas lieu d’être dans certains territoires (ma fille est Américaine…). Elle ne s’applique pas non plus à la plupart des territoires européens d’aujourd’hui.

    Je trouve insensé que de cette prémisse erronée. Dworkin déduit, avec Hannah Arendt, que les femmes ne peuvent rien faire pour se défendre tant qu’elle n’ont pas conquis la liberté de mouvement.

    Arendt : « Nous devons reconnaître que la liberté de mouvement est une condition préalable à toute autre liberté. Son importance est supérieure à celle de la liberté d’expression, parce que sans elle la liberté d’expression ne peut pas exister. » Dworkin l’applaudit des deux mains mais, tout d’abord, elle admet implicitement que le jour les femmes sont libres de leurs mouvements… Ensuite et surtout, dans les pays de l’Europe centrale et orientale qui se disaient communistes la révolte naissant souvent dans des prisons et passait par-dessus les frontières hermétiquement closes. Même dans des camps de concentration nazi les prisonniers se battaient pour leur liberté – sans attendre « la liberté de mouvement… supérieure à celle de la liberté d’expression » !

    Je me demande pourquoi cet échange me faire penser à la différence entre la « gauche extrême » et la « gauche extrémiste »… Je peux apprécier, parfois, la première, pas la seconde.

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