Imposer à l’enfant son nom de famille, c’est perpétuer le patriarcat

Depuis quelques années, la liberté de choix du nom de famille est laissé au couple parental lors d’une naissance, le ‘nom du père’ n’étant plus le seul possible.

Mais le changement est particulièrement lent. Ainsi, en Belgique, on vient de diffuser les statistiques de la première année de la réforme (juin 2014-mai 2015). Sur 103.256 naissances, 4.887 nouveaux-nés ont reçu un double nom de famille, soit 4,73 %. Et 660 d’entre eux ont eu le nom de la mère en premier (soit moins d’1 % des naissances). On peut conclure que les 4227 autres ont seulement adjoint le nom de la mère à celui du père (car le cas des mères célibataires est traîté différemment, par défaut, sans choix).  Mais on ne peut exclure que certains pères aient voulu s’abstenir de donner leur nom, dans un sens pro-féministe. La liberté est donnée de choisir le nom de famille de la mère, ou du père, ou des deux dans l’ordre désiré. Si les futurs parents n’établissent pas de choix ou ne parviennent pas à s’accorder, c’est automatiquement le nom du père qui est donné au bébé. Reste donc que 98.500 naissances (95 %) ont perpétué la tradition automatique du ‘nom du père ».

C’est pourtant une avancée majeure que la liberté de choix de patronyme, dans la déconstruction du patriarcat, de la paternité comme irruption violente instituée. Rappelons (? hommes, vous m’entendez ?) que ce sont les femmes qui enfantent, et que leur filiation ne peut donc être contestée. Pourtant la loi traditionnelle décidait de donner, en cas de mariage, le nom du mari comme patronyme. Et si la mère était célibataire, le patronyme maternel était donné provisoirement : sous réserve d’une reconnaissance de paternité par un homme (qui pouvait le faire avant ou après la naissance).

(Ainsi, pour témoigner,  j’ai donné mon nom par mariage à ma fille aînée qui n’était pas de moi – mais d’un père (non divorcé) ne pouvant reconnaître sa paternité. Rétrospectivement, je suis fier de l’éducation que j’ai apportée à cet enfant durant des décennirs et à la reconnaissance que la mère et la fille ont pu avoir envers moi ; mais ce nom de famille, le mien, est comme un artifice : le nom de la mère aurait suffi. Le mien est en compétition avec « l’autre papa » et n’a aucune légitimité. Bien sûr, mes enfants ont mon nom et la fille reconnue est ainsi unifiée avec ses frères et sœur. Mais en cas de nom de la mère, cela eut été automatiquement obtenu, sans cet artifice).

Car finalement, la paternité légale est un artifice, basée sur une reconnaissance unilatérale de l’homme, par son affirmation ou par la supposition légale. Et l’homme y obtient une image de prise de possession de l’enfant, le séparant de la mère, imposant une prééminence hiérarchique dans le couple, c’est-à dire la domination masculine. L’attribution du patronyme paternel est l’expression de cette prise de pouvoir ‘contre nature’, artifice violent.

Je pense donc qu’aujourd’hui, les hommes se réclamant du pro-féminisme devraient promouvoir ce changement où le nom de la mère est donné seul ou en priorité aux enfants. Je suis trop âgé pour le faire, ou pour modifier le patronyme de mes enfants, tous déjà adultes. J’en parle donc à la légère, il est vrai. Mais je n’ai pas entendu qu’il y ait une campagne en ce sens, sur l’attribution du patronyme.

(Par ailleurs je suis aujourd’hui connu par le patronyme de ma compagne, et cela ne me fait pas de souci ; un autre homme âgé de mes amis, dont l’épouse est connue comme artiste sous son nom de naissance, me disait également être prêt à changer de patronyme sans regret aucun. C’est un autre sujet, mais le nom patronymique s’imposant lors du mariage, qui manifeste aussi que le mari prend possession exclusive de l’épouse et gomme son nom-de-père qu’elle portait jusque là, est la source de tous les problèmes d’appellation des enfants).

La reconnaissance par les enfants du rôle du père (de l’homme présent dans le ménage) comme apport structurant dans l’éducation, se gagne tout différemment. On le voit avec le divorce : les hommes ont à exercer le droit de garde ou le droit de visite et à gagner de manière continue une certaine légitimité auprès de chaque enfant, qui ne sera confirmée qu’à l’âge adulte (au sortir de la crise d’autorité adolescente). Et qui n’a rien à voir avec le patronyme.

J’ai écrit « le rôle du père comme apport structurant dans l’éducation de l’enfant ». Je sens bien que cette formulation puisse être discutée. Si les rôles sociaux du père et de la mère, tant à la maison (taches ménagères, présence et ‘soin’, etc.) que dans la vie sociale (travail, sociabilité) tendent à se partager, à s’égaliser, à être interchangeables, pourra-t-on encore parler d’un « rôle du père » qui serait spécifique par rapport à un « rôle de parent » au sens général, et au ‘rôle de la mère », encore bien plus chargé symboliquement ? Bref, ces rôles seraient-ils ‘genrés’ ? Ou persistera-t-il une ‘image’, un ‘modèle’ qui sera genré ? Laissons là cette question ouverte, c’est la pratique qui répondra.

Car la pratique aujourd’hui, c’est que dans les familles mono-parentales, c’est le plus souvent la mère qui assume seule la garde et l’éducation des enfants, et en supporte le coût en majeure part, les pères n’assumant que peu ou pas leurs obligations… minimales ou légales. Cette constatation générale connaît sans doute de nombreuses exceptions, garde effectivement partagée, garde totale ou principale par le père, etc. En fait, je ne sais si les proportions effectives peuvent être connues. (Mme Taubira a en son temps donné la proportion de demandes de gardes par les parents durant les instances de divorce, mais pas les pratiques effectives). Mais la constatation générale persiste, j’en assume la certitude.

Pour être complet, une précision : la loi belge avait aussi organisé une mesure de transition, les parents disposant d’un an, jusqu’au 31 mai dernier, pour demander une modification du nom de l’enfant au service de l’état civil (soit à titre rétroactif). Cela a concerné 4.656 enfants nés avant le 1er juin 2014 au total, qui ont vu leur nom changer pour celui de leur mère (882) ou une combinaison de ceux des deux parents (3.774). Ceci montre sans doute que les parents ont voulu unifier les noms au sein de la fratrie au moment de leur choix conscient et nouveau, s’appliquant à plusieurs enfants. On peut faire l’hypothèse que cette mesure aurait dû être maintenue durant quelques années pour toute famille acceuillant un nouvel enfant, moment légitime pour se poser la question du nom de famille.

Je constate (dans le forum qui suit l’article d’un journal belge sur ce sujet) que l’objection est souvent faite du suivi généalogique des linéarités familiales. D’abord, il faut répondre que les enregistrements d’état-civil sont bien mieux tenus et conservés depuis… 225 ans (1789, révolution française). Aucune filiation ne sera difficile à suivre. Auparavant, l’état-civil était tenu par les curés de paroisse, et le résultat n’est pas si mauvais. Ils l’ont fait à partir de 1600 à peu près. Bien sûr, la recherche n’est facilitée que par informatisation (qui est en cours, et qui repose largement sur les efforts de bénévoles dans toutes les régions).  Signalons aussi que l’adoption de patronymes ne s’est faite qu’à partir de l’an 1100 et ne s’est pas diffusée si rapidement. Auparavant, on ajoutait au prénom le prénom du père : Edgar fils d’Ernest. Ou même Edgar-Ernest, fils de Ernest-Ismidon, qui était fils d’Ismidon-Eudes. La filiation était donc possible, mais les actes notariés ou autres sont rares pour confirmer celle-ci par un écrit, entre 1100 et 1500).

Une filiation par les mères serait tout à fait possible. Il suffirait d’une décision, même avec rétrospection à l’an 2000 par exemple, et suivi double pendant une ou deux générations. J dois avouer néanmoins que l’exercice est très perturbant, par exemple si on veut reconstituer une filiation masculine passée (ainsi : les rois de France) par le nom féminin. Les garçons changent de nom à chaque génération, les trois fils de Catherine de Médicis sont des rois Médicis (successifs) et non plus des Valois. Ils moururent sans enfants, mais leurs enfants auraient eu le patronyme de leurs épouses différent donc pour chacun.  De sorte que seule une royauté par les femmes aurait eu un nom stable : si on oublie les trois garçons qui ont régné,  la fille de Catherine de Médicis Elizabeth serait devenue reine de France nommée Médicis, au lieu de devenir Reine d’Espagne en épousant Philippe II d’Espagne. Donc le choix du patronyme féminin entraîne (ou en recommande l’institution) la constitution de filiations par les mères. Et cela justifie sans doute une décision globale, un big bang de l’an 2000, pour fonder un changement de paradigme.

Je ne sais ce qu’il en est d’un double patronyme, père et mère. Il  me semble qu’il permet plus sereinement, une double filiation. En Belgique, on a inscrit dans la loi que les filles du roi peuvent aussi régner suivant leur rang dans la fratrie. Mais des patronymes masculins s’imposeront à chaque génération.

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2 commentaires pour Imposer à l’enfant son nom de famille, c’est perpétuer le patriarcat

  1. Peter Bu dit :

    Vous écrivez: « (…) ce sont les femmes qui enfantent, et que leur filiation ne peut donc être contestée ».

    Et si, justement, on avait pris l’habitude de donner aux enfants le nom de leur père pour attester de son rôle qui, lui, peut être contesté?

    Je sais bien que la vraie raison était probablement autre. Elle avait un rapport avec la situation sociale des hommes, généralement plus importante que celles des mères. Elle tenait aussi compte des biens matériels possédés majoritairement par les hommes.

    Donner aux enfants le nom du père n’est qu’une convention sociale. Il y a des sociétés où les enfants portent le nom de leur mère et ne s’en portent pas plus mal.

    Cela mérite un débat. Toutefois j’espère qu’à son issu la question sera dédramatisée. La transmission du nom ne devrait être qu’un moyen technique permettant d’organiser la société, moyen n’exprimant rien sur la valeur des hommes et des femmes.

    Quant à la solution de donner aux enfants le nom de leur mère et de leur père, cela semble tentant mais mène vite à l’absudité.

    A sa naissance l’enfant hérite le nom de famille double: Nom-de-la-mère-Nom-du-père. S’il se marie avec un(e) enfant baptisé(e) suivant le même principe, par exemple Père-Mère, leur enfant devrait s’appeler Père-Mère-Nom-de-la-mère-Nom-du-père. Imaginez la suite…

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  2. Ping : imposer à l’enfant le nom du père c’est perpétuer le patriarcat (2) | Singulier masculin

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