Le sexisme ordinaire, c’est à tous les ages d’une perfide inélégance

La réforme des collèges, c’est de l’incompétence féminine. Selon certains.

Jean d’Ormesson (Jean Bruno Wladimir François-de-Paule Le Fèvre d’Ormesson) a 90 ans. Il a pris ses distances avec l’actualité : ses derniers livres s’intitulent Un jour je m’en irai, sans en avoir tout dit, en 2013 et Comme un chant d’espérance, en 2014.

Pourtant, il s’est soudain invité dans la discussion sur la réforme du collège. Avait-il quelque chose à dire à la ministre concernée, Madame Najat Vallaud-Belkacem ? Que nenni ! Plutôt que de rejoindre ceux qu’elle avait désigné comme des pseudo-intellectuels, il a préféré adresser une brève lettre ouverte à François, le ci-devant président de la République. En substance, il lui a dit : Mon cher françois, là, ta ministre, eh bien, c’est une ingénue.

C’est quoi, une ingénue ? On va y venir, j’ai creusé le dictionnaire (1). Mais tout est dans la démarche. Cette femme qui joue à la ministre est une … Une putain, une sorcière, une blonde, une femme-enfant, une ingénue, une pimbèche… Les noms d’oiseaux ne manquent pas dans la panoplie manipulatoire masculine pour marquer au fer une femme, pour la réduire à moins que rien, pas un être humain à rencontrer mais un objet, un substitut, un ours en peluche, une poupée : un être symbolique de son déclassement. CQFD.

Et, radoteur mais malin, le vieillard a rajouté : François, tu te souviens de Jennifer Jones dans la Folle Ingénue ?

Vous vous en souvenez, vous ? On va y venir, j’ai creusé le web (2). Mais l’essentiel n’est pas là. Être une ingénue, c’est être une folle. Ou une femme. C’est tout comme. Éclairer la référence filmique ne rajoutera rien au propos.

(1) Ingénu : naïveté et transparence font le caractère de ce personnage, le plus souvent féminin.

(2) La Folle ingénue (Cluny Brown) est un film américain réalisé par Ernst Lubitsch, sorti en 1946 (François Hollande n’était pas né, Jean d’Ormesson avait 21 ans ; c’est dire s’ils s’en souviennent). Scénario : La vedette se pique de bricoler de la plomberie, mais. des hommes la font boire et …

Bref, le sexisme consiste à caractériser une femme comme un personnage non humain au sens masculin du terme. Et donc à la disqualifier en la qualifiant. Et à s’adresser à l’homme qui est censé la dominer, car toute femme appartient à un homme…

Et notre cher intellectuel aux références pseudo-intellectuelles est donc le fier auteur de cette pirouette (je souligne les mots qu’il faut dans la phrase de notre vieillard) :

« Cette réforme, la ministre la défend avec sa grâce et son sourire habituels et avec une sûreté d’elle et une hauteur mutine dignes d’une meilleure cause. Peut-être vous souvenez-vous, Monsieur le président, de Jennifer Jones dans La Folle Ingénue? En hommage sans doute au cher et grand Lubitsch, Mme Najat Vallaud-Belkacem semble aspirer à jouer le rôle d’une Dédaigneuse Ingénue. »

Voilà qui est joliment tourné, n’est-ce pas, avec l’art et la maîtrise de la mouche à miel.

Trente ans de moins, à 60 ans donc, le sexisme fait aussi l’ordinaire de Mr N. Sarkozy. L’intéressé est au fond un mari très traditionnaliste, dont la femme sera restée dans l’ombre, ne parlant que de son ménage (pardon, son couple), n’affichant pas de personnalité autonome. Fameux éteignoir pour celle qui était vedette de variété. Et lui d’afficher un égo démesuré, qui n’est centré en réalité que sur soi-même. Instrumentalisant d’habitude les hommes autant que les femmes, M. Sarkozy fait ici assaut de sexisme dur : il a déclaré en s’invitant dans le débat sur la réforme des collèges :

« Jusqu’à présent, nous connaissions Mme Taubira. Je pensais que nous étions au maximum. Lourde erreur! Dans le combat effréné vers la médiocrité, voilà qu’elle est en passe d’être dépassée par la ministre de l’Éducation nationale».

Le trait est purement populiste. Notre fin politicien ranime ainsi la flemme des militants UMP en désignant d’un coup deux sorcières à la vindicte populaire, avec un contenu évidemment raciste autant que sexiste. On traite rarement un homme de ‘médiocre’. Par prudence : on n’est jamais sûr de sortir grandi de ce genre de comparaison. Et les hommes politiques, surtout, avec leur égo démesuré, ne peuvent supporter d’être traité de la sorte, sans réagir. Mais dénigrer deux femmes d’un seul coup, les mettant ‘dans un combat effréné vers la médiocrité », c’est apparemment d’un sexisme élégant, qui grandit l’homme qui a mis son épouse sous l’éteignoir.

Finalement, cette réforme des collèges ? Ils s’en tapent. Seul leur égo viril compte.

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