« Obsolète, la domination masculine ? »

C’est dans la salle d’attente d’un médecin que j’ai déniché un article avec ce titre, que j’ai repris : dans le Télérama n¨3398 du 25 février 2015. Il s’agit de l’interview de Camille Froidevaux-Metterie, pour son livre La Réinvention du féminin, Gallimard, 2015, 384 p., 23.90 €.

Il me semble obsolète de continuer à parler de domination masculine dans la sphère occidentale. L’émancipation féminine a produit un séisme majeur : entre les années 1970 et aujourd’hui, la condition des femmes a changé du tout au tout. Elles ont investi l’espace social et sont devenus des individus de droits, semblables à leurs homologues masculins. La ligne de séparation ancestrale entre une sphère privée féministe et une sphère publique masculine a progressivement disparu. Le projet féministe a structuré nos sociétés de façon inédite et donné naissance à un monde nouveau : les hommes et les femmes partagent une même condition qui fait d’eux des individus égaux. La minorisation et la subordination ne caractérise plus la condition féminine.

On pourrait souscrire à l’essentiel de ces propos si on les considérait seulement sur le plan juridique, sur le plan des principes. Il est vrai que le statut juridique des femmes a profondément changé.  Donnons cette anecdote que j’ai vécue (et que tous les participants d’alors avaient trouvé ‘cocasse’ plutôt que scandaleuse ou obsolète !) : à la réception d’un héritage dans les années 60, la femme mariée devait être dûment autorisée par son mari pour pouvoir l’accepter dans un acte notarial, tandis que sa petite sœur, majeure mais célibataire, pouvait agir de son propre chef. Idem pour ouvrir un commerce ou un simple compte en banque à cette époque ! 1972 fut donc une vraie révolution. Oui le statut juridique des femmes a changé, oui la femme a disposé progressivement de droits et les discriminations ont été presque effacées dans les lois pour l’essentiel.

Mais on ne peut suivre l’auteur si on considère la réalité. La domination masculine est totalement à l’œuvre dans la pratique, dans la vie quotidienne et institutionnelle, et peu de choses sont acquises. On le voit pour le viol et les violences sexuelles, on le voit pour le harcèlement en rue, on le voit pour la discrimination salariale, on le voit pour la perte du patronyme familial (paternel) au profit du patronyme du mari, en France, et pour tant de faits courants.

Et, selon moi, on voit que les hommes n’ont encore ressenti aucune nécessité de changement de conception de la virilité. Les fondamentaux sont toujours les mêmes, et on attend par exemple des hommes qu’ils « aident davantage » au ménage, pas qu’ils le prennent en charge ; on n’imagine pas de les pénaliser comme prostituteurs. Bien sûr, nous sommes nombreux à avoir évolué un peu en écoutant le discours féministe (et nous devons beaucoup aux féministes) mais c’est d’abord par un sursaut de conscience, et c’est une minorité parmi les hommes et c’est partiel et souvent choisi (je repasse, oui, mais je ne fais pas la soupe, ah non).

Quelle est alors l’intention de l’auteur ?

Depuis les années 1970, la pensée féministe s’est attachée à extraire les femmes de la sphère domestique, où elles avaient été enfermées pendant des siècles. Libre de ses choix et de sa sexualité, la femme n’est désormais plus réduite à sa seule nature procréatrice. Le problème, c’est qu’en se voyant affranchir de son destin maternel, la femme a aussi vu sa condition incarnée dévalorisée, comme si le problème de l’émancipation devait passer par un processus de désincarnation, comme si c’était le corps des femmes qui posait problème. (…) Pourquoi, après avoir été longtemps considérées comme de simples corps, les femmes devraient vivre aujourd’hui comme si elles n’en avaient pas ? Le corps est aussi pour elles un espace de liberté, je cherche donc à réhabiliter cette dimension incarnée et sexuée de l’existence féminine. (…)

En fait, et elle s’appuie sur son expérience personnelle :

J’ai vécu une immense déflagration personnelle lorsque j’ai pris conscience qu’être femme c’était cela : travailler, faire des enfants, et surtout ne pas en parler. Faire comme si c’était évident, alors que c’est la chose la plus compliquée au monde. Cette dualité caractérise à mes yeux la femme contemporaine : engagée dan l’espace du travail et de la citoyenneté, elle n’en demeure pas moins toujours requise dans l’espace intime des relations affectives et familiales.

Mais le fait qu’elle en appelle à s’opposer à un féminisme ‘devenu trop normatif’ et notamment du fait de ‘certaines féministes lesbiennes militantes », et propose d’ignorer les études de genres, me parait peu argumenté en fait :

On est arrivé à un tournant de l’histoire de la condition féminine et masculine et ce tournant, le genre ne permet pas de le repérer. Ce qu’il ne voit pas, c’est la convergence des genres — qu’il appelle pourtant de ses vœux –, soit la grande mutation de notre époque : les rôles traditionnellement sexués se sont évanouis au rythme de la féminisation de la sphère sociale et de la masculinisation de la sphère privée. (…) Les femmes sont devenues des hommes comme les autres, et les hommes, quasiment des femmes comme les autres. Un modèle unique est en train de naître. Un monde neutre du point de vue du genre.

Ce jugement me parait très illusoire, à partir d’une expérience masculine. Rien n’a changé pour nous, les privilèges restent les mêmes en pratique. On le voit avec le débat sur la prostitution par exemple. On est donc loin du compte, et les droits des femmes sont menacés parfois : on veut ainsi les faire revenir à l’avortement clandestin, par exemple.

Cette vision me parait donc pour le moins angélique, même si je peux comprendre ce point de vue féminin, et n’ai pas à en juger d’ailleurs (d’autant que je ne lirai pas le livre…). Ce qui me surprend, c’est que l’auteur s’en prenne en priorité aux féministes d’aujourd’hui, au féminisme radical, plutôt qu’à la domination masculine : car n’est-ce pas cette domination qui l’oblige à taire ses contraintes que la maternité lui impose par rapport au travail, et à taire à la maison les difficultés que le travail lui cause dans sa mission familiale ? Si la mission choisie par ces femmes reste « la chose la plus compliquée au monde », c’est bien parce qu’elle n’est pas partagée par les hommes, qui affirment qu’elle est « évidemment » féminine ! Parler de la domination masculine comme obsolète me parait totalement hors de propos. La domination masculine a octroyé des droits aux femmes, elle recule encore avec la ‘parité’ en politique, elle s’affirme menacée peut-être, mais elle n’est pas défaite, loin de là !

Ce type de position me parait assez remarquable pour en parler, au moment où on parle beaucoup de se passer du féminisme comme superflu, comme contreproductif. Des jeunes femmes m’ont dit ne plus vouloir passer pour victimes et revendicatrices, en rupture, mais comme simplement autonomes et épanouies (à propos de l’image des femmes dans Causette, par exemple).

Mais il faut être conscient que cette diatribe ouvre la porte à tous les reculs, à toutes les régressions ; on lira l’article paru sur Sans compromis, pour s’en convaincre (on y lira aussi mon commentaire) :

https://sanscompromisfeministeprogressiste.wordpress.com/2015/05/17/je-suis-feministe-mais-elle-reinvente-le-je-ne-suis-pas-raciste-mais/

On trouvera sur ce site les derniers chiffres sur les violences et la participation aux taches ménagères, entre autres. repartition-des-taches-au-sein-du-couple

Publicités
Cet article, publié dans Féminisme, paternité, ressentir la domination masculine, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s