Une expérience masculine singulière : le « coro » sarde

J’ai eu l’occasion d’assister à un concert d’un chœur d’hommes. Jusque là, rien d’extraordinaire. Je suis même étonné du nombre de chorales auquels participent des hommes, avec plaisir. Je pense que l’oralité a un statut privilégié chez les français, qui auraient une bonne oreille pour les voix.

Mais non, ce n’était pas une ‘chorale’. Et même pas un de ces chœurs d’hommes célèbres, comme les chœurs de l’Armée Rouge, jadis, ou les chœurs corses … jadis aussi (mais plus récemment, dans bien des musiques de films).

Non, c’était vraiment singulier. Il s’agissait d’un chœur d’hommes sardes, de la partie nord de la Sardaigne, la ‘Gallura’, proche de la Corse et ayant des influences culturelles partagées avec celle-ci.

Pourquoi singulier ? Totalement singulier. Par la configuration du chœur.

Prenez quatre hommes, ou cinq pour certains airs. Mettez les en cercle, jusqu’à se toucher par les épaules. Oui, ils tournent le dos au public. Oui, leur mains ne servent pas à l’interprétation, leur mimique ou leur charme est sans importance. Seule leur voix compte.

Leurs quatre visages sont à une proximité peu courante, une intimité de souffle évidente. Ils chantent. Un premier, toujours le même (la boca), entame le chant. Puis deux voix se joignent, à une octave plus basse et une octave plus haute. Une quatrième voix chante à un écart d’une quinte (cinq tons). Un accord se fait. Pour l’essentiel, un seul chant est récité (pas de canon, de textes décalés), parfois avec des sons d’accompagnement. Et l’essentiel est là : un chant unique et pourtant harmonique qui sort d’une seule voix, d’un seul coffre jointif. Comme d’un arbre, pense-t-on, en voyant ces dos rapprochés.

Les hommes sont exceptionnellement attentifs l’un à l’autre. Par l’oreille (ils tiennent la main en conque près de l’oreille souvent), pour garder l’accord entre eux. Par le regard, pour tenir le rythme annoncé par le premier homme. Parfois l’un d’eux fera un signe de sourci, pour annoncer une variante, une improvisation, que les autres vont accompagner dans le même accord.

Tout est d’une très grande intensité. Certaines formations en quatuor instrumental peuvent avoir une intensité de coopération forte, malgré leur partition propre à chaque instrument. Mais c’est plus intense ici, avec les simples voix humaines.

J’ai pu entendre le « Coro Gavino Gabriel », d’une technique parfaite et étonnante.

http://www.corogabriel.it/video.htm

Cette intensité ne ressort pas dans la reproduction en disque. Il vaut mieux consulter les vidéos et dénicher une reproduction convenable. Et on voit qu’il y a des groupes de qualité variable mais d’authenticité commune : on imagine mal une telle configuration et une telle pratique s’exporter. (Voir sur YouTube par exemple, surtout le https://www.youtube.com/watch?v=ZeUUBvHbPfE )

Il s’agit d’une pratique traditionnelle dans cette région. Et les groupes ne font que perpétuer des airs folkloriques, religieux ou d’un romantisme simpliste, avec parfois un air du XIXe ou du Xxe, d’un poête local. La langue locale est une variante du sarde, proche de la langue corse par certains aspects. Un instrument traditionnel à 16 cordesest utilisé en accompagnement. Dans les fêtes locales, on voit la population fredonner les airs. C’est donc d’abord une pratique patrimoniale ou ethnologique : perpétuer une culture identitaire à une minorité. Le Groupe « Corso Gabriel » a été créé il y a plus de 50 ans, il forme et intègre de nouveaux pratiquants.

J’ai trouvé là un mode de relation masculine tout à fait étonnant. Il est évident que les relations masculines se font selon des codes et des normes très puissants. La plupart sont basés sur la compétition autant que la coopération, où la manifestation de la virilité est évidente. Les sports d’équipe par exemple, la chasse, etc. Et les clubs et bandes de touts genres. La configuration adoptée ici est toute différente. Elle ne comporte aucun spectacle, ne valorise aucun individu. Seule la beauté du chant traditionnel compte. Entre chanteurs, quelques gestes de la main, au moment où le cercle se défait après un chant, pour exprimer une ‘reconnaissance’, du type ‘bien’, ‘tout était bien’. Et la coopération est si forte, si intense, qu’elle est presque anti-masculine, inattendue, contre-intuitive. (Je la ressens comme proche de nos interdits).

Et c’est d’autant plus étonnant qu’elle nait dans une société rurale, et pauvre, non embourgeoisée ni ‘cultivée’ assurément, de montagnards se consacrant à l’élevage pour l’essentiel. (Il est vrai que dans les danses traditionnelles en général, les sociabilités pratiquées sont souvent très différentes des nôtres actuelles).

Voilà ce que je voulais exprimer : d’un coup, tous les codes et normes de relations qui forment notre « évidence naturelle » se trouvaient renversés, dans une autre forme tout autant traditionnelle. Quelle surprise ! Quelle contre-pied ! Et que c’était beau !

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