Pourquoi j’ai cessé de chercher à être un ‘vrai’ homme, par John Stoltenberg

Toute ma vie je me suis senti différent des autres gars. C’étaient tous des gars qui avaient plus de virilité que moi. Puis j’ai lu un bouquin féministe qui a changé ma vie. Il disait, pour l’essentiel : « Cela n’existe pas, des trucs comme de ‘vrais hommes’ et de ‘vrais femmes’. Le genre est une fiction sociale. » Voila comment j’ai cessé de me sentir si anxieux à force de me jauger selon les standards de la virilité. Et comment j’ai découvert une nouveau type de force personnelle.

Depuis de longues années, cette force s’est accrue en parlant à de nombreux hommes qui, eux aussi, avaient fait le pari de croire en la virilité et cherchaient de toutes leurs forces à être un ‘vrai homme’. Tous ceux à qui j’ai parlé pensaient qu’il y avait d’autres hommes dotés de bien plus de virilité, bien plus que tout ce qu’ils pouvaient espérer en posséder.

Ainsi m’est venu cette idée : si chacun qui vise à être un ‘vrai homme’ considère qu’un autre est mieux doté, il faut bien qu’un certain gars aie plus de virilité que n’importe qui – et il aura acquis tant de virilité qu’il ne doit plus la prouver et n’en doutera plus jamais – ou alors la virilité n’existe pas. C’est juste une feinte ou une illusion.

En regardant les gars concrétiser leur rêve de virilité – en causant du tort aux femmes, en se moquant des homos et autres, en méprisant les gens d’autres religions ou d’autres races – j’ai compris qu’ils étaient en train de me causer vraiment du tort à moi aussi, du fait de leur crainte et leur dégoût de tout ce qui était non-masculin, ce qui détruisait quelque chose en moi auquel j’attachais de la valeur.

Voilà pourquoi je me sens en lien avec le féminisme. Je veux être un être humain qui n’est pas jaugé selon le culte de la masculinité. Je veux une identité qui ne rejette pas des aspects de moi du fait seulement qu’ils ne sont pas ‘virils’. Je veux me confronter courageusement à ce que font les hommes partout dans le monde, ce qui détruit les femmes et ne laisse pas place non plus à l’identité que je veux me donner.

Le type de relations sexuelles que j’ai toujours souhaitées avec quelqu’un se réfère au respect et à la justice. J’ai toujours pensé que c’était la partie la plus sexy du sexe – la sensibilité la plus profonde entre deux personnes. J’ai pensé que le sexe et le respect devaient être intrinsèquement reliés, même avant que je connaisse le mot de ‘féminisme’.

Quand j’ai commencé à m’apercevoir comment la pornographie arrive à rendre ‘sexy’ la domination et la subordination – l’inverse du respect – ce qui m’affecte également d’un point de vue personnel, j’ai toujours été persuadé que la domination était la manière dont les ‘vrais hommes’ étaient supposés pratiquer le sexe, et ce que j’étais supposé capable de faire sexuellement. Les hommes doivent être des conquérants, des baiseurs surpuissants. Bon, je ne me suis jamais senti à l’aise avec cela, et ai toujours ressenti là une sorte d’échec.

Quand j’ai commencé à écouter des amies femmes ayant été battues, ayant été violées, c’était vraiment bouleversant, et ce l’est toujours. Je comprends de l’intérieur un peu de ce que les hommes font aux femmes et ce n’est pas du tout une part de moi-même. Mais que la sexualité haîneuse ne soit pas répandue en moi ne signifie pas qu’elle ne soit pas une réalité dans le monde. La sexualité de beaucoup d’hommes se combine avec une position de grande hostilité : l’animosité est une sorte de précondition à la sensation sexuelle, et la violence comme un préliminaire. Cela m’est tout-à-fait inconnu – rien de ce que je pourrais imaginer faire – mais je sais que je dois voir sérieusement que cela arrive, et beaucoup d’hommes le font parce que cela leur permet de se sentir comme un ‘vrai homme’.

Quand je me sens réellement cohérent, c’est comme si mon identité n’avait pas de genre. Je suis perçu à l’extérieur comme un homme, bien sûr ; je vis avec les avantages et les privilèges du statut social de mon anatomie. Mais mon sens de la vie consiste en fait à refuser d’être un homme. Je ne crois pas que la virilité existe. La seule manière de prouver la virilité de quelqu’un est de gagner un pugilat ou de mettre quelqu’un au plus bas, et il n’y a pas de mot pour cela. Et quiconque serait à la poursuite de la « masculinité profonde » sur base de vieux mythes est condamné à une amère déception, car la virilité est le plus grand de tous les mythes.

Ma vie consiste aujourd’hui à essayer de choisir ce qui est juste, du mieux que je peux. Je peux baiser – mais je dois toujours assumer les conséquences de mes choix, toujours savoir autant que possible qui sera affecté par mon choix, et rester attentif à cela. Je ne peux vivre mon identité authentique que par l’histoire des choix que je fais, dans la pratique, dans les choses que je fais aujourd’hui, et dans la responsabilité que j’assume d’avoir agi ou de ne pas avoir agi. J’ai découvert que la clé n’est pas de poser mes choix en fonction de ‘cela me rendra-t-il encore plus un homme ?’ ; à l’inverse, je fais mes choix parce qu’ils paraissent la chose la plus juste à faire, la plus respectueuse de l’identité de chacun (de moi y compris)

(John Stoltenberg a écrit ceci à la demande du groupe Consolidated, pour une revue qui a paru conjointement avec leur album ‘Business of Punishment’)

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Je traduis ce texte de 1994, trouvé sur un site d’archives d’une revue qui n’existe plus : feminista. Je le publie avec l’autorisation de son auteur.

Voir http://web.archive.org/web/20070402172337/http://www.feminista.com/archives/v1n2/stoltenberg.html

Je pense que c’est une bonne introduction au second livre de John Stoltenberg, Peut-on être un homme sans faire le mâle ?, livre qui me parait tout à fait essentiel dans ce projet de ce blog : déconstruire la virilité en pratique. J’y reviendrai donc souvent.

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2 commentaires pour Pourquoi j’ai cessé de chercher à être un ‘vrai’ homme, par John Stoltenberg

  1. Ping : « Qu’est-ce qu’être un homme ?  | «Singulier masculin

  2. Anna-Lise dit :

    Je comptais justement lire ce qu’a écrit Stoltenberg pour m’aider dans mon mémoire. Je m’intéresse aux personnes qui sont intéressées par l’enjeu de l’égalité des sexes, femmes ou hommes, et dans mon stage on va me demander de mettre l’accent sur les hommes et les freins et les leviers à leur investissement dans le féminisme. Je garde donc précieusement cette page en marque-page. Qui plus est, comme je rechercherai des personnes pour faire des entretiens dans peu de temps, il est possible que je vienne vous solliciter. 🙂

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