La prise de pouvoir par les hommes (Tout se passe comme si…)

Peut-on esquisser un « mythe », une histoire qui donne sens à notre situation ? Reconstruire un « rève », une fiction, qui « expliquerait » symboliquement le réel de la domination masculine aujourd’hui ? Qui la fixerait par des images mieux que par des analyses rationnelles ? Essayons. (Texte schématique à reprendre au fil du temps…)

Il était une fois… Un groupe d’hominidés/féminidés prenait progressivement une faible conscience de son expérience de vie. Nous ceuillons, nous récoltons, nous attrapons des bêtes sauvages pour notre alimentation ; nous nous accouplons… Il y a des cycles du soleil, de la lune, des saisons… Et tout meurt et tout revient, tout se reproduit. Les plantes repoussent, les fleurs reviennent, puis les fruits, les animaux ont des petits. Nous avons intérêt à les laisser nicher. Et les femelles parmi nous également engendrent des petits.

Il y a sans doute une génération spontanée de la nature. Comment l’expliquer ? Il doit s’agir d’un principe féminin qui préside à la nature entière. Quel en est la cause ? Mystère. Une intervention de pollinisation extérieure, une action divine ? Ou une génération autonome, intérieure ? Nul ne sait. On pourrait dire que la Terre produit tout ce qui est vivant, et que les femmes en reçoivent la même force de génération.

De là une mise en divinité de la Terre, Terre-mère, et de la Déesse-mère… La Terre donne la vie, les cycles, les rejetons. Il doit y avoir une Terre qui engendre par le sol et une Mère qui engendre par enfantement, une Mère première, ayant engendré toutes les espèces et capable de donner éternellement la vie, quelque part sur la Terre.

On peut imaginer des rôles plus ou moins spécifiques entre hommes et femmes. Mais pas un rôle de père : on ne sait pas encore que l’engendrement provient de l’accouplement. Dans la tribu primitive, les hommes accompagnent les femmes, ont des fonctions de chasse, de protection, des tâches de force. Rien ne donne à penser qu’ils aient un pouvoir. Ils peuvent bramer, elles peuvent être en rut… mais c’est le clan qui détient le pouvoir. Dans une égalité femmes/hommes, hypothèse plausible. Les frères accompagnent les sœurs, les conjoints seront des frères par alliance.

Mais les femmes ne détiennent-elles pas un secret sur l’engendrement ? Un secret dont les hommes (parce qu’ils ne ressentent rien) sont exclus ? Un secret qu’elles recevraient par un lien particulier avec la Déesse Mère ? Par des signes transmis par les arbres ancestraux du clan, ou d’autres éléments de la nature ?

La prise de conscience de nos tribus primitives allant en progressant, d’autres expériences font sens : nous pouvons intervenir dans la génération naturelle en plantant des graines, en les sélectionnant. Et de même, nous pouvons faire de l’élevage et sélectionner les rejetons. Nous percevons donc le rôle des mâles dans les diverses espèces. Nous passons de la cueillette et de la rapine (chasse/pêche) parmi ce que nous donne la Terre, la nature, à une agriculture et un élevage voulus, organisés. Il y a un principe masculin qui intervient dans la germination et plus encore dans l’engendrement. Ce principe est celui de la sélection, la Terre n’étant qu’un réceptacle de notre action. Et de même les femelles sont réceptacles de l’action du mâle. Et le meilleur mâle donne les meilleurs rejetons.

Ce serait dans ce tournant de l’agriculture que les Hommes ont décidé de renverser l’exclusion qu’ils subissaient quand aux choses de la vie, du culte religieux. Rejetant le principe féminin qui prévalait pour tous, Ils auraient inventé et imposé des dieux masculins, qui auraient créé le premier homme à leur image… et lui ont donné la Terre, les territoires et les femmes pour les fertiliser. Ils ont mis l’homme dans un rôle de conquête et de domestication.

Alors les hommes ont dévalorisé les femmes du clan, et leur fonction d’entretien de la maison, du lieu du clan. Ils se sont réservé la détention du nouveau mythe explicatif, et le rituel religieux fut presté par l’un d’eux. Ils ont écrit de nouveaux récits de la Genèse, de l’origine ; ils ont mis les dieux dans le ciel, les ont invisibilisés. Ils ont dû forcer les femmes à admettre cette nouvelle explication. Ce fut assurément un coup de force.

Car ce renversement était peu admissible par les femmes. Le premier mythe explicatif n’était-il pas tout aussi proche de l’expérience de la gestation ? Fallait-il à ce point s’en détourner ? Pourquoi un tel renversement ? Ne pouvait-on intégrer des divinités masculines accompagnant les divinités féminines ? dans une égalité ? On aurait pu les intégrer comme on arrangeait les récits divergents des peuplades rencontrées, en acceptant des récits complémentaires, enrichissants.

Non, dirent les hommes ; c’est assurément nous qui devons avoir le beau rôle, nous sommes des pères alors que nous n’étions rien. Dorénavant nous dirons les choses, nous ferons les lois, nous dirons que le nouveau est la vérité, que l’ancien était l’erreur.

Ainsi fut fait. Mais cette prise de pouvoir aux fondements contestables devait être maintenue jour après jour, et par tous les hommes de la tribu. Il fallut tenir les femmes dans l’enfermement, dans la minorisation, dans la peur. Comme on faisait des sous-hommes avec les prisonniers conquis sur les peuplades différentes, et réduits en esclavage. Il fallut rendre la domination masculine permanente, naturelle.

Chaque homme fut investit d’un rôle de gardien de la domination et de l’enfermement. Il eut une parcelle du pouvoir de faire sa loi. Et tous les hommes avaient le devoir de contrôler chez chacun d’entre eux cette reproduction effective de la domination. De nombreux rituels de la virilité comme devoir, furent organisés. La violence domestique fut tolérée. Les femmes sortant de leur case assignée furent vilipendées.

Aujourd’hui, la domination masculine perdure. Elle prend des formes variables selon les époques. Les religions, sectes de masculinisme, perdent parfois de l’influence. En général, les femmes prennent des attitudes de compromis avec cette situation de domination masculine, qu’on évoque sous les mots de ‘servitude volontaire’. Parfois, elles se révoltent. La réaction des hommes, et surtout de ceux qui ont davantage investi le rôle de « gardien de la virilité », est violente.

On dit parfois que « les hommes sont en crise ». En effet, leur coup de force a divisé et hiérarchisé la collectivité humaine. Ils en sont les gardiens. Abandonner ce statut les réduit à nouveau à peu de chose. Ils sentent sans doute un déclin et l’annonce d’une fin. Mais cela les laisse pantois, inertes : sur quoi cela va-t-il déboucher ? Sur rien qu’ils ne puissent percevoir, depuis qu’ils se sont coupés de l’expérience humaine commune.

*          *

*

Quelques commentaires en complément

Ce texte est une fiction. Il n’a aucune prétention historique et scientifique. L’hypothèse selon laquelle partout une religion ‘féminine’ aurait précédé une religion masculine, puis le monothéisme, a été contestée, sinon abolie. Cette question est très discutée, et j’y suis totalement incompétent. (Lire Alain Testart, notamment : http://www.scienceshumaines.com/rencontre-avec-alain-testart-pour-en-finir-avec-la-deesse-mere_fr_28328.html

Néanmoins, les religions de la Déesse-mère ont été nombreuses et répandues. La photo (en préparation !) de l’article provient de Sardaigne (Musée archéologique de Cagliari). Les déesses y sont souvent représentées avec le sexe bien symbolisé ; elles proviennent d’une civilisation (‘des nuragues’, 2000 ans « avant JC ») ne pratiquant pas l’écriture. On consultera aussi (pour ses curieuses informations) le site ‘Mouvement matricien’ http://matricien.org/ , qui aborde la question de l’homme non investi de paternité.

Ce texte veut simplement faire imaginer comme plausible le surgissement de la domination masculine. Comme un évènement de l’histoire, et non une permanence naturelle. Comme une création, une construction. Comme un coup de force, un renversement et une prise de pouvoir. Et une œuvre collective des hommes. Qu’il faut toujours réanimer, par des gardiens de la virilité. Tout se passe comme si les choses s’étaient passé ainsi, peu importe les détails et la vérité.

Il m’a semblé essentiel de mettre en images cette domination comme symbolique, violente, collective et procurant aux hommes des devoirs autant que des avantages. On est ici en deçà de l’individualité, du devoir moral ou du genre ‘mieux construit’ ou fabriqué autrement. On est dans une culture (renforcée par une religion) qui a été naturalisée totalement. Aucun homme ne peut prétendre s’en échapper, être libéré de la domination masculine qui reste en fonction : il serait juste un déserteur dans une guerre continuée, il est encore source de danger. Il ne peut pas dénigrer une minorité violente, il en est redevable tant qu’elle existe, et tant que la fiction guerrière persiste.

Il y a un roman très intriguant, Moi qui n’ai pas connu les hommes de Jacqueline Harpman (1995). Il met en scène un groupe de femmes en prison, dans des bâtiments imposants. Il y eut jadis des hommes et des enfants, mais on en plus que le souvenir (d’où le titre). Il y a des des gardiens, impassibles et masqués, qui disparaissent soudain. A un certain moment, les femmes se décident à surmonter leur peur (non sans peine et sans conflit entre elles), à prendre le risque de sortir, à parcourir la plaine extérieure, et bientôt tout le vaste espace sans limite. L’héroïne sera la dernière à survivre. Ce texte m’a inspiré l’idée des hommes gardiens, prisonniers d’un certain rôle répressif et solidaires dans ce rôle.

 » Elles sont quarante, enfermées dans une cave, sous la surveillance d’impassibles gardiens qui les nourrissent. La plus jeune – la narratrice – n’a jamais vécu ailleurs. Les autres, si aucune ne se rappelle les circonstances qui les ont menées là, lui transmettent le souvenir d’une vie où il y avait des maris, des enfants, des villes. Mystérieusement libérées de leur geôle, elles entreprennent sur une terre déserte une longue errance à la recherche d’autres humains – ou d’une explication. Elles ne découvrent que d’autres caves analogues, peuplées de cadavres. On a pu parler de Kafka, de Paul Auster ou du Désert des Tartares au sujet de cette œuvre à la fois cauchemardesque et sereine, impassible et bouleversante » (4e de couverture).

 

Publicités
Cet article, publié dans changer les hommes, Féminisme, ressentir la domination masculine, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour La prise de pouvoir par les hommes (Tout se passe comme si…)

  1. Ping : « Qu’est-ce qu’être un homme ?  | «Singulier masculin

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s