Je viens de l’autre rive…

Un élément important à saisir (et que je voudrais travailler dans plusieurs articles), c’est notre position personnelle de dominant. Nos belles intentions ne suffisent pas à nous blanchir.

Nous pouvons être conscients des avantages, des ressources que nous tirons de notre position de genre, de classe, de race. Par la lecture de textes de dénonciation féministe, etc. Nous pouvons rejeter les excès de domination (le viol, la violence conjugale, le recours à la prostitution…) de « certains d’entre nous » et penser : je ne suis pas concerné par ces excès, c’est là seulement que commence la domination.

Nous ne sommes pas neutres, hors d’un conflit permanent. En tant qu’homme, dominant les femmes. En tant qu’aristocrate ou bourgeois, dominant les artisans et ouvriers. On peut susciter la colère, le ressentiment, le mépris chez celles/ceux qu’on domine, même chez un ami ou une amie (notre compagne par exemple). Voici un bref extrait d’un roman. Ils étaient quatre jeunes amis qui ont parcouru un itinéraire de rupture pendant quelques mois. Ils vont se quitter, devenir adultes. Leur amitié a foiré, leur aventure bohème est devenue un fiasco dérisoire, car l’un d’un a trahi.

– (…)N’étions nous pas amis ?

– Non, fit Ernö résolument.

Silence profond.

– N’étais-tu pas des notres ? Demanda Tibor, plus bas.

– Non, répéta-t-il.

Alors, Ernö, à son tour, se mit à parler, rapidement, clairement, à voix contenue, comme s’il récitait un discours depuis longtemps préparé.

– Non, je n’étais pas ton ami, de Prockauer. Toi non plus, riche Béla. Pas plus que toi, fier mendiant, dit-il en s’adressant à Abel avec un hochement de tête méprisant. J’aurais pu devenir volontiers ton ami, de Prockauer, tout comme les autres ici. Il y a quelque chose en toi qui te vaudra bien des ennuis… Quelque chose dont tu n’es pas responsable et qui fait que les hommes se sentent attirés vers toi. Surtout une certaine catégorie d’hommes. Mais je n’ai pas pu devenir ton ami, parce que tu es ce que tu es et que je suis le fils de mon père et ne peux changer de peau. J’aurais aimé devenir ton ami mais, lorsque la première fois je suis allé chez tes parents, il y a quelques années, ta mère m’a donné gentiment une paire de souliers à emporter ; elle voulait ainsi secourir mon pauvre père malade. Vous m’avez offert du café, le père de Béla du pain et du fromage, la vieille demoiselle d’Abel m’a glissé dans la poche un pot de confiture lorsque je partais. Vous, personne ne vous a jamais glissé dans la poche un pot de confiture, quand vous alliez voir quelqu’un. Faut-il que je continue ? Faut-il vous énumérer ces innombrables moments, ces innombrables journées où j’ai subi vos brimades ? D’ailleurs, ce n’est pas de votre faute. Ce n’est la faute de personne. Vous étiez le tact et la bonté même.

Il cracha.

– Moi, je haïssais votre tact. Je haïssais votre bonté. La haine montait en moi, Tibor, lorsque je te voyais manier un couteau ou une fourchette, lorsque tu souriais pour remercier quelqu’un d’un petit service, d’un simple renseignement. Je haïssais tes mouvements, ton regard, la manière dont tu te levais, t’asseyais. Non, ces choses ne s’apprennent pas. Je sais maintenant qu’il n’existe pas au monde de science assez vaste ni de richesse assez puissante pour compenser tout cela. J’aurais beau vivre cent ans et devenir millionnaire, je me sentirais tout de même malheureux au souvenir d’un geste de Tibor de Prockauer qui, s’il lui arrivait de frôler un passant dans la rue, s’excusait en souriant avec un « pardon, Monsieur », inimitable. Souvent ce geste hantait mes rêves ; je gémissais alors et je criais ton nom : « Tibor ! ». Il m’arrivait de me réveiller à ces moments et de voir mon père qui dort au pied de mon lit, penché sur moi, acquiesçant de la tête et disant : « tu soufres à cause du jeune de Prockauer ? Ta purification est proche. » La purification ? Non, elle n’est pas pour moi, mais j’ai le sentiment d’être plus pur lorsque je vous vois, vous tous, jusqu’au cou enfoncés dans la boue. Je ne suis qu’un misérable, je viens de l’autre rive ; il n’y a pas de chemin pour me conduire dans votre monde, il n’y en a jamais eu, il n’y en aura jamais ! Les ours et les sauterelles, comme dit mon père. Moi, je vous hais ! Périssez tous, mais je veux d’abord vous traîner dans la boue aux yeux de ce monde qui pour vous est tout, même si vous le reniez. J’ai menti, j’ai trahi, j’ai triché au jeu, j’ai triché dans tout le reste par chacune de mes paroles.

(…) Il s’arrêta, comme à bout de souffle. Il jeta alentour un regard de chien battu. Il continua, mais sur un ton changé, devenu presque plaintif :

– J’aurais aimé devenir ton ami. Mais je craignais toujours que tu me fasses des observations pendant le repas. Ainsi, un jour, tu m’as fait remarquer que je ne me servais pas bien de mon couvert.

– Mais voyons, cela s’apprend ! s’écria Béla avec indignation.

Depuis le début de cette scène, c’était la première fois qu’il se mêlait à la conversation. Les regards convergèrent vers lui. Troublé, il baissa les yeux.

Sandor MARAI, Les Révoltés, Budapest 1930 (écrit à 30 ans), traduction L. Gara et M. Largeaud, Albin Michel, 1992 (LGF-/ Le livre de poche 2003, pp 243 à 245).

J’aime beaucoup ce texte, car il exprime en quelques traits ce que la supériorité peut avoir de scandaleux et en même temps de ridicule. Elle crée la haine et la violence par sa violence propre. Et les dominants sont aveugles sur leurs attitudes quotidiennes, même les plus anodines, qui ont une fonction de domination.

Sandor MARAI, un auteur hongrois qui a écrit avant et après la seconde guerre mondiale, se montre souvent à la fois sensible et cruel dans la construction de ses personnages. Aucun homme ne sort grandi de sa relation avec une des héroïnes. Les enjeux des relations entre hommes (de compétition) ou entre hommes et femmes sont toujours sous-jacents et finalement un élément important de ce qui est vécu. Issu d’un milieu aisé, il a pu jeune avoir cette sensibilité dénonciatrice.

Ce qui est expliqué ici à propos de la domination sociale (les traits personnels de la lutte de classes) vaut aussi pour la domination masculine, intellectuelle ou de couleur de peau. Je reviendrai à cet auteur à propos de la paternité.

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